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FRANCE, DECEMBRE 2005 / HISTOIRE, MEMOIRE ET JUSTICE, LE DEBAT
__Loi sur la colonisation : enjeux d'une querelle
par Meïr Waintrater
La pétition Liberté pour l'histoire remet en cause un texte qui incrimine le déni de mémoire.
Un certain nombre de personnalités ayant un rapport
professionnel à l'Histoire ont signé une pétition
demandant "l'abrogation des articles de loi contraignant
la recherche et l'enseignement de cette discipline". Parmi
les textes visés figure la loi du 13 juillet 1990,
que l'on appelle communément "loi Gayssot".
Il me semble qu'avec les meilleures intentions du monde, les signataires
de la pétition se sont fourvoyés. Ce que j'en dirai
ici se rapporte essentiellement au cas de la loi Gayssot, puisque
chacune des quatre lois mentionnées dans la pétition
pose un problème différent. Je tenterai cependant,
en conclusion, de proposer une approche plus large.
La loi Gayssot de 1990 sanctionne, dans le cadre d'un
renforcement général de la lutte contre le racisme
et l'antisémitisme, la contestation publique de crimes
contre l'humanité "tels qu'ils sont définis
par l'article 6 du statut du tribunal militaire international
annexé à l'accord de Londres du 8 août 1945",
c'est-à-dire concrètement le génocide commis
par les nazis. L'objet de la loi n'est pas de protéger
la sensibilité des Juifs face aux atteintes des négateurs
de la Shoah; il existait pour cela des instruments juridiques,
au moins au civil, qui ont été utilisés également
contre les négateurs du génocide arménien.
La loi sanctionne le négationnisme en tant qu'il est non
pas une insulte aux victimes, mais une incitation à la
haine raciale. Selon les propres termes du ministre de la Justice
(Pierre Arpaillange) qui présentait le texte de la loi
aux sénateurs, "la négation de l'Holocauste
[...] n'est, aujourd'hui, qu'une expression du racisme et le principal
vecteur de l'antisémitisme". Ce qui est en cause n'est
donc pas la mémoire, aussi respectable soit-elle, mais
les usages actuels du déni de la mémoire.
La pétition Liberté pour l'histoire reprend un argument, souvent entendu, selon lequel la loi Gayssot serait critiquable parce qu'il n'appartient pas au juge de dire la vérité en matière d'histoire. Or cette loi - de même que les lois contre le négationnisme adoptées dans plusieurs pays voisins de la France - fait exactement le contraire. Elle évite au juge de se prononcer en matière de vérité historique, car elle définit exactement les thèses dont la diffusion constitue un délit. Il suffit pour s'en convaincre d'examiner le cas d'un de nos voisins qui n'a pas l'équivalent de la loi Gayssot : il s'agit de la Grande-Bretagne.
A la fin des années 90, le tribunal de l'Old Bailey,
à Londres, a dû se prononcer sur un conflit entre
le négationniste anglais David Irving et l'historienne
américaine Deborah Lipstadt. Cette dernière
avait mis en cause David Irving dans un livre sur les négateurs
de la Shoah. De ce fait, la réputation de David Irving
aux Etats-Unis avait été durablement affectée,
et il avait rencontré des difficultés à placer
ses ouvrages chez des éditeurs américains. Estimant
avoir subi un préjudice moral et matériel, David
Irving attaqua Deborah Lipstadt et son éditeur britannique,
Penguin Books, devant le tribunal de Londres.
Si la Grande-Bretagne avait eu dans son arsenal juridique l'équivalent
de la loi Gayssot, il aurait suffi au juge de constater que les
écrits de David Irving contenaient bien une négation
de la Shoah. Mais, en l'absence d'une telle loi, le tribunal n'a
pas eu d'autre recours que d'entendre des historiens qui témoignèrent,
entre autres choses, qu'il y avait bien eu des chambres à
gaz à Auschwitz-Birkenau.
Au terme de débats interminables, David Irving perdit
son procès. Dans ses attendus, publiés en avril
2000, le juge le décrivit comme un "négateur
actif de l'Holocauste", "antisémite et raciste",
"polémiste d'extrême droite" et "pronazi".
Ces conclusions, cependant, n'ont pu être atteintes qu'après
une discussion de fond sur les camps d'extermination nazis, les
"opérations mobiles de tuerie", les ghettos,
etc. En un mot, c'est le juge britannique qui a été
amené à "dire la vérité en matière
d'histoire", précisément parce qu'il n'y a
pas de loi Gayssot britannique. Et c'est la loi Gayssot qui évite
au juge français d'avoir à "dire la vérité
en matière d'histoire".
Le délit d'incitation à la haine et à
la discrimination raciales n'a pas été inventé
par la loi Gayssot de 1990. Ce qu'a fait cette loi, c'est d'abolir un des retranchements utilisés par les racistes - en l'occurrence, les antisémites - afin de poursuivre leur ouvrage. Et la problématique, contrairement à ce que semblent penser nos éminents pétitionnaires, ne se limite pas au domaine de l'histoire.
Imaginons qu'un quidam publie des livres et prononce des conférences où il se propose de démontrer l'infériorité génétique de certaines races. Attaqué en justice, il affirme pour sa défense n'avoir que de bons sentiments envers les races inférieures; il ne veut susciter envers elles ni haine, ni mépris, ni discrimination, son seul objet étant l'étude de leurs particularités biologiques. Concluant sa plaidoirie, le quidam déclare que, "dans un Etat libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité biologique". Je suppose qu'une telle défense qui serait pourtant un parfait décalque du discours de nos pétitionnaires n'aurait aucune chance devant un tribunal français. Se trouverait-il des scientifiques pour soutenir le "biologiste raciste" au nom de la liberté de la recherche ?
La question, en réalité, n'a pas trait à
l'histoire mais aux effets de certains discours historiques (ou
autres) sur notre vie collective. La négation de la Shoah
est condamnable dans l'exacte mesure où elle est le véhicule
d'une idéologie visant à reproduire les conditions
qui rendirent possible le génocide des Juifs. En d'autres
termes, les victimes d'hier ont droit à la considération
du législateur si elles-mêmes ou leurs descendants
risquent de nouvelles atteintes, semblables ou non à celles
qu'elles ont subies; la (re)connaissance de l'histoire est alors
un des instruments nécessaires à leur protection.
Une telle approche peut être élargie, mutatis
mutandis, à tous les faits évoqués implicitement
dans la pétition des historiens : génocide des Arméniens,
esclavage et traite négrière, souffrances des rapatriés
et des harkis (le génocide commis en 1994 sur les Tutsis
du Rwanda n'est pas mentionné ici, car il n'a fait l'objet
d'aucune loi; pourtant, sa négation devient une industrie
florissante). Dans chacun de ces domaines, la représentation
nationale est appelée à se prononcer non pas sur
"la vérité historique", qui reste l'apanage
des chercheurs, mais sur les enseignements que nous en tirons
pour la défense des droits de nos concitoyens. Qu'il
faille à cette fin réécrire certaines des
lois incriminées, cela est vraisemblable. Cependant, croire
que le législateur pourrait éviter tout débat
sur des événements qui ont marqué et marquent
encore nos sociétés, c'est supposer une "histoire"
étrangement déconnectée de notre présent.
Meïr Waintrater est directeur de la rédaction de l'Arche, le mensuel du judaïsme français. Point
de vue publié par le quotidien Libération, Paris, 16 décembre 2005.
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