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FRANCE, JANVIER 2006 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Histoire et politique, le débat enfin ouvert
par Claude Liauzu
Les quelques historiens qui ont pris en mars [2005] l'initiative
de la pétition contre l'article 4 de la loi du 23 février
stipulant la reconnaissance par les programmes scolaires du rôle
positif de la colonisation, et qui ont eu le sentiment d'être
longtemps seuls, ignorés par les politiques (sauf quelques
exceptions auxquelles il faut rendre hommage), pensent bien sûr
aux vers célèbres du Cid : "Nous partîmes...
" Encore que dans cette affaire les renforts n'aient pas
été si prompts et spontanés.
Les objectifs ne sont pas non plus convergents. L'amalgame
entre des lois et des réalités aussi différentes
que la loi Gayssot, la loi Taubira, celle sur le génocide
arménien et celle du 23 février crée la confusion
dans l'esprit du public et donne le sentiment (erroné)
d'une indifférence des historiens au regard froid envers
le problème réel des mémoires souffrantes.
Le texte des 19 a été perçu comme l'exigence
d'une histoire sans tabou, amorale, traitant la mémoire
comme un matériau parmi d'autres, bref au-dessus de la
société, édictant la vérité,
la seule. Les politiques, eux, se réfèrent au devoir
de mémoire, aux enjeux actuels, au point que le président
Chirac parle de journée du souvenir pour les descendants
d'esclaves. Cette animation prouve dans tous les cas que le
grand débat, indispensable, sur les rapports
entre histoire et politique, semble enfin s'ouvrir.
Pour qu'il ne soit pas cacophonique, quelques repères dans
le paysage ne sont pas inutiles.
Que la liberté soit vitale pour l'histoire est une évidence
qui a animé les artisans de la pétition contre la
loi du 23 février. Cette évidence ne se décrète
pas, elle implique une réflexion sur les tensions entre
la vocation scientifique de l'histoire et sa fonction sociale,
sa nature sociale. C'est de la société que viennent
les questions (programmes scolaires, institutions universitaires,
mais aussi commandes d'éditeurs en fonction du marché
du livre, demandes d'expertise, appels des médias, etc.)
et c'est vers elle qu'elles retournent, même si entre-temps
un travail obéissant aux règles de la méthode
a été effectué. Les fondateurs de la IIIe
République l'avaient compris, qui ont assigné au
triptyque histoire-géographie-instruction civique - voué
au culte de la nation - une place centrale dans l'enseignement,
ce que négligent les 19. Les profs l'ont bien compris aussi,
qui ont adhéré en masse à notre pétition.
Que l'histoire ne soit pas la mémoire est une autre
évidence. Et les Vingt-Cinq ont raison de rappeler que ce n'est pas au pouvoir de régler "le dialogue avec le passé, qui est indissociable de l'exercice des libertés publiques". Ce n'est certes pas non plus aux universitaires de dicter la mémoire collective ni de prétendre à un monopole du travail sur le passé. Alors, l'histoire pour quoi ? Sur ce point, une orthodoxie n'est pas souhaitable. Il est beaucoup plus important de réfléchir à d'autres contradictions du métier. Ignore-t-on que les hagiographes et les chroniqueurs officiels sont nos ancêtres ? Ignore-t-on que l'histoire de la Commune de Paris a trouvé un droit d'asile non pas à la Sorbonne, mais dans le grand livre de l'exilé Lissagaray, dans l'Internationale ?
Bien des courants traversent la profession, et il n'est pas inutile de rappeler que l'Académie, sans pression du pouvoir, sanctionne parfois les audaces de chercheurs sur des sujets tabous comme la philosophie de l'histoire, le tiers-mondisme ou le nationalisme algérien au début des années 80. Le débat ne saurait esquiver non plus les conservatismes du métier. Comment expliquer cette ignorance de l'esclavage, de la colonisation et de l'immigration dans les programmes scolaires, mais aussi, longtemps, dans les préoccupations de l'école historique française ? Combien de revues d'histoire ont consacré une place aux problèmes posés par la loi du 23 février ? Les historiens se sont-ils mobilisés pour l'ouverture des archives des guerres coloniales, pour la modification de la loi verrou de 1979, pour la défense d'archivistes courageux qui ont enfreint un prétendu devoir de réserve en rendant publics les documents sur le 17 octobre 1961 ? Pourquoi les associations organisant la profession, les départements d'histoire des universités, les IUFM, n'engagent-ils pas une réflexion sur la nécessité d'une mise à jour de l'enseignement adaptée à la France et au monde actuel ?
Dans l'immédiat, ils ne peuvent pas ne pas adopter la seule attitude acceptable : refuser la décision de l'UMP maintenant l'article 4, exiger l'abrogation d'une loi qui met en péril la liberté de l'histoire mais aussi s'engager à ne pas l'appliquer, comme des centaines d'enseignants et de chercheurs l'ont fait !
Claude Liauzu est professeur émérite à
l'université Denis-Diderot-Paris-VII. Point de vue
publié par le quotidien Libération, Paris,
3 janvier 2006.
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