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FRANCE, JANVIER 2006 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Le grand ménage de nos mémoires
De la croisade des Albigeois à Robespierre, réexaminons l'histoire de France et identifions les coupables
par Emmanuel Terray
Depuis quelque temps, le débat sur la mémoire
et sur les épisodes sombres de l'histoire de France a pris
un nouvel essor. Pour l'instant, la discussion porte sur l'esclavage,
sur la colonisation, sur Vichy et sur la guerre d'Algérie.
Mais pourquoi s'en tenir là ? Il serait dommage de s'arrêter
en chemin et d'interrompre un travail si bien commencé.
Je propose donc que, toutes affaires cessantes, le Parlement consacre
sa prochaine session à un réexamen de l'histoire
de France. Il s'agirait d'abord de recenser tous les crimes
contre l'humanité qui ont été commis durant
cette histoire, de les reconnaître comme tels par la
loi, et d'en interdire l'apologie. Il s'agirait ensuite d'identifier
les coupables de ces crimes, de condamner expressément
leur mémoire, de détruire les monuments de toute
nature qui ont pu être élevés en leur honneur
dans le passé et d'interdire à l'avenir tout éloge
ou tout hommage qui pourrait leur être adressé.
A titre indicatif, une première liste de crimes pourrait
être proposée : elle comprendrait la prétendue
croisade des Albigeois; l'écrasement des révoltes
paysannes, jacques, nu-pieds, croquants; le massacre de la Saint-Barthélemy;
les massacres de Septembre 1792; la Terreur; les noyades de Nantes;
les colonnes infernales du général Turreau en Vendée;
les exécutions massives ordonnées à Lyon
par Collot d'Herbois et Fouché; la Terreur blanche; le
massacre de la rue Transnonain sur l'ordre du maréchal
Bugeaud, la répression des Journées de juin 1848
et celle de la Commune. Parmi les coupables, on pourrait donc
citer corrélativement le roi Philippe-Auguste et Simon
de Monfort; le roi Charles IX et sa mère, la reine Catherine
de Médicis; Blaise de Monluc et le baron des Adrets; Robespierre,
Saint-Just, Couthon, Fouquier-Tinville ; Carrier, Turreau, Fouché,
Collot d'Herbois; le maréchal Bugeaud, le général
Cavaignac et Thiers, bourreau de la Commune.
A titre d'information, on peut noter que dans la seule agglomération
parisienne, Philippe-Auguste et Robespierre ont leur station de
métro; Philippe-Auguste et Bugeaud ont également
une avenue; il existe dans le XIe arrondissement une rue Cavaignac,
mais elle honore, non pas le général, Eugène,
mais son frère Godefroy; on pourrait donc la conserver;
en revanche Thiers possède une rue et un square, situés
comme on pouvait s'y attendre dans le XVIe arrondissement. Enfin,
il faudra s'interroger sur la rue de Médicis, bien qu'elle
ne désigne pas expressément la reine Catherine.
A l'échelle nationale, on mesure l'ampleur de la tâche.
Une fois cette grande lessive achevée, nous pourrons, libérés
de nos remords collectifs, nous tourner, l'âme pure et le
coeur en paix, vers le présent et vers l'avenir. La lutte
contre le chômage, contre la pauvreté, contre les
discriminations, peut bien attendre jusque-là. Il y
a une hiérarchie des urgences, et quoi de plus urgent que
ce nettoyage de nos mémoires ?
Emmanuel Terray est directeur d'études à
l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Point de vue publié par le quotidien Libération,
Paris, 3 janvier 2006.
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