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FRANCE, JANVIER 2006 / HISTOIRE, MEMOIRE ET JUSTICE, LE DEBAT
__La guerre des mémoires
La polémique autour de l'héritage colonial français libère les revendications mémorielles
par Esther Benbassa
L'article 4 de la loi du 23 février 2005 demandant
aux programmes scolaires de reconnaître "le rôle
positif de la présence française outre-mer, notamment
en Afrique du Nord" est devenu un sujet de polémique
à la suite des émeutes du mois de novembre [2005]
dans les banlieues, libérant les revendications mémorielles.
Celles-ci renforcent à leur tour un contexte de crispation
généralisé, sensible aussi bien en haut de
l'échelle qu'au sein d'une large part de la population
française, contexte de nationalisme larvé, en gestation
depuis un moment comme l'a attesté au printemps un non
à l'Europe qui s'explique en partie par lui.
En période de crise, encouragés par des pouvoirs
publics en panne de projets économiques et sociaux porteurs,
les raidissements nationalistes, qui s'étaient déjà
cristallisés autour de la question du voile et de la laïcité,
se déploient désormais avec encore plus d'ampleur.
Les mémoires s'érigent en réponse à
ces raidissements, elles-mêmes sortes de nationalismes identitaires
construits et reconstruits.
L'état d'esprit prévalant actuellement ne laisse
pas assez de marge de manoeuvre aux politiques pour se lancer
dans des initiatives ambitieuses et exigeant un temps plus long
ou dans des réformes en profondeur. On peut d'ailleurs
se demander si nos politiques en ont effectivement la volonté
et la capacité. Quoi qu'il en soit, à ce rythme,
nous allons vers un pays où nous finirons par devenir
étrangers les uns aux autres. Nationalisme contre mémoires
envahissantes, est-ce là un avenir ? Ou plutôt une
véritable impasse ?
Sans passé, il n'y a pas d'histoire ni d'identité,
mais ce passé n'est pas suffisant pour bâtir une
identité. A la longue, le culte de la mémoire enferme
ceux qui s'en réclament et leur fait tourner le dos à
l'avenir. Ces mémoires se tissent en général
dans la négativité, dans une victimité revendicatrice
peu propice à l'échange. Sans victimité,
pas de droits, et pour les obtenir, la mémoire victimaire
demande le devoir aux siens et aux autres. Sans compter que la
souffrance ne se mesure pas et que chaque mémoire exige
le plein de souffrance, parce qu'elle se définit d'abord
par rapport à elle.
Dans le palmarès des mémoires, celle des
Juifs est perçue comme la plus réussie et sert de
paradigme. Qu'on demande la reconnaissance des injustices, des
génocides, de la colonisation, de l'esclavage subis, ne
me paraît nullement rédhibitoire. Et qu'on exige
réparation, encore moins. Reste que tous les Français
ne sont pas des descendants d'esclavagistes, de collaborateurs
ou de colons.
Le devoir de mémoire relatif au génocide des
Juifs et la culpabilité qu'il induisait ont pesé
sur quasiment trois générations et ses vigiles nous
ont empêchés de penser, de nous exprimer, de questionner
et le devoir et la mémoire. Le faire ne signifiait nullement
mettre en question le génocide ni l'oublier, seulement
dire que nous voulions vivre sans le poids de ce devoir imposé
et que nous préférions accomplir le travail nécessaire
pour que la mémoire et l'histoire se rejoignent et contribuent
ensemble à responsabiliser l'humanité en lui rappelant
ce que des hommes sont capables de faire à ceux qu'ils
ne considèrent plus comme leurs semblables en raison de
leur race, religion, ethnie, orientation sexuelle...
Ce ne sont ni les lois, ni les tribunaux qui écrivent
l'histoire. Et cette histoire ne peut pas non plus s'écrire
sous le diktat des mémoires, mêmes meurtries. La
démocratie en dépend. Il n'existe pas d'histoire
sans mémoire, mais il existe des mémoires sans savoir,
incandescentes, à fleur de peau, qui se refusent à
la distanciation, à la comparaison, à la contextualisation,
seules garantes pourtant de leur pérennité. L'histoire
ne saurait pas pour autant rester imperméable aux exigences
du présent, déjà parce qu'elle est le produit
des efforts d'hommes et de femmes de leur temps, de citoyens.
Et il est vrai aussi qu'elle a été plutôt
traditionnellement celle des dominants. Et que les mémoires
aujourd'hui appellent l'histoire nationale et ses artisans à
s'interroger sur leur façon de l'élaborer, et ce
non seulement à partir du centre mais aussi avec ce qu'elle
a longtemps considéré comme ses marges.
Je n'étais pas de ceux qui entendaient mettre sur un
même pied la loi Gayssot, la reconnaissance du génocide
arménien, la reconnaissance de la traite et de l'esclavage
comme crime contre l'humanité et l'article sur l'enseignement
des aspects positifs de la colonisation. Pourtant, j'ai finalement
choisi de signer la pétition "Liberté pour
l'histoire ! ". Je l'ai signée, tout en ayant
conscience aussi des dangers des corporatismes, parce que je veux
penser, écrire, m'exprimer, dans les limites d'une liberté
responsable. Parce que j'ai peur de la tyrannie des mémoires.
Que les minorités visibles s'organisent politiquement
pour lutter contre les discriminations, forcer des portes, interpeller
les politiques, pourquoi pas ? Nous sommes dans le pays des jacqueries,
de la Révolution, des révoltes populaires. Les monarchies,
même républicaines comme la nôtre, ont besoin
d'être secouées. Les émeutiers des banlieues
ont fait preuve de leur intégration en reproduisant ce
schéma si habituel dans l'histoire de France. Et le peu
qu'ils ont obtenu est inséparable de leur révolte,
à laquelle on peut, dans l'absolu, ne pas souscrire.
La loi du 23 février, passée inaperçue
dans un premier temps, a mis au jour non seulement la cacophonie
politique régnant dans notre pays, mais aussi les diverses
récupérations de ces mémoires variant selon
la position de force qu'occupaient leurs tenants. Curieusement,
cette loi aurait dû davantage mobiliser les Français-Arabes,
héritiers directs et encore vivants du passé colonial.
L'esclavage remonte à plus loin. La colonisation et la
décolonisation, elles, sont encore très proches.
Et la loi précisait bien : "notamment en Afrique du
Nord", et elle avait été promulguée
en faveur des Français rapatriés.
La lutte contre les discriminations des populations noires
a sa propre histoire. En conformité avec le schéma
du devoir de mémoire juif, la mobilisation a pu se faire
de ce côté avec plus de savoir-faire. Ne serait-ce
que le Cran, Conseil représentatif des associations noires
de France, calqué sur le Crif, représentation politique
des Juifs.
Quant aux Arabes et musulmans de France, ayant moins l'expérience
de ce type de stratégie politique, renvoyés à
leur islam, et ceci avec toutes les connotations négatives
qui lui sont attachées depuis le 11 septembre 2001, ils
n'arrivent pas à se dégager de la perception religieuse
où ils sont englués et qui les empêche de
s'organiser dans l'espace politique. En fait, ils ont été
déjà rivés d'autorité par l'Etat au
Conseil français du culte musulman. Et la mémoire
de la colonisation et de la décolonisation, politiquement
plus embarrassante que celle de l'esclavage, a pris du retard
dans la course des mémoires.
Les Arabes de France dérangent aussi les Juifs, peut-être
plus enclins à appuyer les revendications noires. La pérennisation
du conflit israélo-palestinien et l'antisémitisme
qu'on leur reproche depuis la seconde Intifada ont renforcé
leur méfiance. Certes, Dieudonné a excellé
dans le genre, mais il ne représente pas encore aux yeux
des Juifs tous les Noirs. Comptons aussi avec l'exemple de l'implication
très forte des Juifs aux Etats-Unis dans les années
50 et 60 aux côtés des Noirs dans leurs luttes, avant
que leurs relations ne se dégradent définitivement.
Les turbulences suscitées par la loi du 23 février
ont aussi montré que certains politiques n'avaient pas
vraiment peur des communautarismes. On en veut pour preuve la
nomination récente par Nicolas Sarkozy, dans le
cadre de l'UMP, pour mener un travail sur "la loi, l'histoire
et le devoir de mémoire", d'Arno Klarsfeld, activiste
du devoir de mémoire aguerri dans les prétoires,
historien nullement, et qui paradait il y a peu sur les pages
glacées de Paris Match dans son uniforme de l'armée
israélienne. Notre ministre de l'Intérieur prend
ainsi lui-même le devoir de mémoire juif comme modèle,
et, en désignant un tel personnage comme "expert",
il commet probablement une erreur dont les retombées pourraient
n'être pas anodines. Encore plus grave, il ouvre l'ère
de la future guerre des mémoires, et tout cela pour recueillir
les voix des clientèles de la mémoire, de tous bords.
La France plus que de polémique a besoin de réécrire
son histoire en l'assumant pleinement, avec ses pages sombres
et ses pages glorieuses. Pour que chacun puisse s'y reconnaître.
Assisterions-nous là aux derniers soubresauts d'une ultime
résistance nationaliste, rude peut-être, mais sur
le point de céder enfin le terrain à une nation
pluraliste, libre, égalitaire et revigorée par l'énergie
de sa mixité enfin digérée ?
Esther Benbassa est directrice d'études à
l'Ecole pratique des hautes études (EPHE). Point de
vue publié par le quotidien Libération,
Paris, 5 janvier 2005.
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