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FRANCE, JANVIER 2006 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Universalité des victimes
Au nom d'une "Liberté pour l'histoire", on ne peut pas mêler les événements historiques
par Claude Lanzmann
Dans son éditorial de la revue les Temps modernes
(édition novembre-décembre 2005/janvier 2006), le
directeur Claude Lanzmann prend position dans le débat
en cours sur la "concurrence des mémoires" suscité
par l'amendement législatif concernant les aspects «positifs»
de la colonisation, mais aussi par la création d'un Conseil
représentatif des associations noires (Cran).
Il prend ses distances, dans un large extrait de ce texte que
nous publions, avec la pétition "Liberté pour
l'histoire !", qui à son sens fait l'erreur d'amalgamer
des événements historiques de nature différente
au point de conduire à la remise en cause de la loi Gayssot,
qui est pourtant "une garantie et une protection pour toutes
les victimes".
Que la Shoah ait été historicisée
par les Juifs au point où elle l'a été, qu'elle
continue de l'être, cela tient à mille causes, mais
d'abord à ceci qu'elle a été l'événement
du XXe siècle, le plus central peut-être, l'événement
de notre présent, un événement qui n'a pas
trouvé sa fin. Contrairement aux vieilles rumeurs qu'on
ressuscite, les Juifs ne sont pas "malins". Si s'est
créé ces jours-ci un Conseil représentatif
des associations noires calqué sur le modèle
du Conseil représentatif des institutions juives de France
(Crif) ou encore si un regroupement d'Africains et d'Antillais
se donne le nom de Devoirs de mémoires, cela ne
fera pas que cet autre crime contre l'humanité, l'esclavage,
malgré toute son horreur et la haine qu'il inspire, doive
entrer en "concurrence" avec la Shoah.
La notion de "concurrence des victimes",
reprise comme une antienne par certaines publications,
est abjecte. La traite, en dépit de la souffrance,
des humiliations et des morts sans nombre que le mépris
de la vie humaine a entraînées, par exemple au Congo
belge, n'avait pas pour visée l'extermination : les négriers
avaient besoin de la force de travail des esclaves et de sa reproduction.
Une des erreurs fatales des "conseils juifs" en Europe
de l'Est fut de croire que les nazis épargneraient les
Juifs parce qu'ils ne pourraient se passer de leur travail et
de leurs compétences : ils auront besoin, pensaient-ils,
de fourreurs, de bottiers, de dentistes... A Vilna, tous les dentistes
étaient juifs, tous furent tués dès le premier
jour, et les rages de dents de la soldatesque allemande sont encore
dans les esprits lithuaniens.
Avec l'ensemble d'articles consacrés à Frantz
Fanon, il est question aussi de mémoires : celle de l'esclavage
précisément, de la colonisation, de la guerre d'Algérie,
de Sartre et des Juifs encore. C'est à partir des Réflexions
sur la question juive de Sartre que Fanon a pris la conscience
la plus aiguë de sa condition de Noir. Et je conseille la
lecture du texte dans lequel Jean Améry, auteur de Par-delà
le crime et le châtiment, Juif autrichien survivant
d'Auschwitz, raconte sa découverte bouleversée de
Peau noire, masques blancs, le premier livre de
Fanon, qu'il comprend de part en part à partir de sa propre
expérience. Il ne s'agissait pas alors de "concurrence",
mais de solidarité et même d'universalité.
Car il y a, c'est ma conviction, une universalité
des victimes comme des bourreaux - elles se ressemblent toutes,
ils se ressemblent tous. Cela ne veut nullement dire qu'il
faille comparer les événements de l'histoire.
A cet égard, on ne peut qu'être surpris par la
publication d'un manifeste intitulé "Liberté
pour l'histoire", signé par un aréopage
d'historiens de renom, qui ajoute à la confusion là
où on serait en droit d'attendre, de leur part, clarté
et distinction. Le "manifeste" nous assène d'abord
doctement que l'histoire n'est ni une religion, ni une morale,
ni un objet juridique, etc., qu'elle peut et doit être "dérangeante"
et qu'aucun interdit ne peut limiter la libre carrière
de l'historien chercheur. Il demande ensuite l'abrogation de la
récente loi sur les bienfaits de la colonisation - requête
à laquelle on souscrit volontiers -, mais aussi et de proche
en proche de toutes celles votées préalablement
par le Parlement, concernant l'esclavage, le génocide arménien,
et jusqu'à la première d'entre elles, la loi originaire,
la loi Gayssot, qui sanctionne le négationnisme.
Comment ne pas voir que la loi Gayssot diffère par
nature de celle qui exalte la colonisation et en quoi son abolition
serait une régression infiniment grave ? Aujourd'hui
l'ouverture et la générosité d'hommes comme
Fanon et Améry - qui ont vécu dans leur chair de
colonisé ou de déporté les souffrances dont
ils parlent - ont fait place au repli communautariste de leurs
petits-enfants ou arrière-arrière-petits-enfants.
La force universalisante de pareils esprits permettrait pourtant
de comprendre que la loi Gayssot, qui porte sur le désastre
le plus paradigmatiquement antihumain du XXe siècle, est
aussi une garantie et une protection pour toutes les victimes.
Cela éviterait la «guerre des mémoires»
et la fameuse "concurrence". La loi Gayssot n'est
pas une limitation de la liberté de l'historien, mais
se déduit au contraire de la rigueur propre à sa
discipline : elle n'est rien d'autre que le rappel de l'obligation
de vérité. Plus encore, je n'hésiterais pas
à dire que c'est elle qui rend indéfendable et inepte
la loi sur les bienfaits de la colonisation : il est absolument
contraire à l'universalité de l'humain que l'ex-colonisateur
fasse de son propre chef le bilan du passé, se décerne
des bons points et décrète avoir fait du bien aux
peuples à qui il a peut-être apporté écoles,
chemins de fer, structures administratives, vaccins, une langue
même, mais que par ailleurs il a brimés, humiliés,
méprisés, exploités, torturés. Il
s'agit là d'une disposition à la Orwell, qui réécrit
l'histoire en fonction des intérêts du pouvoir.
La loi Gayssot, c'est tout autre chose, car le négationnisme
n'est pas, comme on veut nous le faire croire, le fait de quelques
illuminés inoffensifs qu'on pourrait facilement museler
en déléguant aux historiens "sérieux",
pour reprendre un mot de madame Chandernagor, le soin de dire
le vrai. Le négationnisme fut le moteur et l'arme du crime
nazi, qui effaçait ses propres traces à l'instant
et au coeur même de son accomplissement. En un sens, le
crime parfait a été accompli et ceux qui disent
qu'il n'a pas eu lieu sont les héritiers directs des tueurs.
La loi Gayssot n'opprime personne, n'exerce nulle contrainte,
elle défend des valeurs consubstantielles à la démocratie.
On ne trouve pas, grâce à elle, les ordures négationnistes
aux étals de nos librairies, dans les colonnes de nos journaux
et sur nos écrans de télévision. On se demande
de quel coeur certains des signataires du manifeste accepteraient
pareille situation. Qu'est-ce que cette angélique liberté
des historiens ? Pourquoi cette sacralisation enivrée de
leur discipline ? Ils sont, quel que soit leur talent, des hommes
comme les autres, en proie à la passion, au préjugé,
au mensonge, à l'ignorance. Si nobles que soient les intentions
du manifeste, il n'en cautionne pas moins, de fait, les propos
"dérangeants" de la secrétaire perpétuelle
de l'Académie française, historienne de son état;
il n'en fait pas moins, objectivement, le jeu de Le Pen et des
réviso-négationnistes qui concluent toutes leurs
diatribes par un : "Qu'on laisse les historiens en débattre".
Le 15 décembre [2005], un grand quotidien titrait : "Quand
le FN enrôle de force les historiens sous sa bannière".
Non, le FN n'a pas eu à user de la force, ils se sont ingénument
livrés eux-mêmes, pieds et poings liés. On
a du mal à croire que certains des signataires, par ailleurs
dignes d'admiration, ne se tiennent pas pour abusés.
Claude Lanzmann, auteur et réalisateur du film
Shoah, est le directeur de la revue "Temps modernes".
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