|
Retour

|
FRANCE, DECEMBRE 2005 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Mémoires abusives
par Henry Rousso
Jusqu'où les contemporains peuvent-ils légiférer sur le passé ? Pourtant, la loi Gayssot reste malgré tout un outil de lutte contre l'antisémitisme
Plusieurs pétitions réclament l'abrogation
des lois récentes qui "légifèrent"
sur le passé : la loi Gayssot réprimant la négation
de l'extermination des juifs (13 juillet 1990); celle déclarant
que le massacre des Arméniens en 1915 est un génocide
(29 janvier 2001); celle définissant la traite négrière
et l'esclavage, "à partir du XVe siècle",
comme un crime contre l'humanité, et qui demande que les
programmes scolaires lui accordent "une place conséquente"
(23 mai 2001); celle, enfin, en faveur des harkis, qui demande
à son tour, dans son article 4, que les programmes "reconnaissent
en particulier le rôle positif de la présence française
outre-mer, notamment en Afrique du Nord" (23 février
2005), article qui a déclenché les polémiques
récentes.
Ces pétitions expriment une position de principe
: ni la loi ni la justice n'ont à dire l'histoire.
Elles offrent également un début d'explication à
cette "judiciarisation du passé", en faisant
remonter le problème au vote de la loi Gayssot.
Celle-ci n'est pourtant pas du même ordre. Elle a une
portée juridique concrète en créant un nouveau
délit - le "négationnisme"
-, les autres lois n'ayant, pour l'instant, qu'une visée
"déclamatoire", sans autre portée que
d'accorder une forme de reconnaissance à tel ou tel groupe,
en inventant une forme inédite de commémoration
par la délivrance d'un cours d'histoire sommaire au Journal
officiel.
Or le négationnisme n'est pas une simple interprétation
de l'histoire : c'est une composante majeure de l'antisémitisme
depuis 1945 à l'échelle internationale - les récentes
déclarations du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad,
le confirment jusqu'à la nausée. Sans doute, pour
le combattre, aurait-on dû utiliser l'arsenal juridique
existant, plutôt que de promulguer une loi contestable.
Mais l'abolir aujourd'hui constituerait un acte politique plus
inopportun encore. Quant aux autres lois incriminées,
si elles sont critiquables sur le principe, il est illusoire de
prétendre les effacer, sinon les amender, quelques années
après les avoir promulguées, sauf à donner
le sentiment que la loi n'est qu'un bien de consommation jetable.
La tendance à légiférer sur le passé
est d'ailleurs bien antérieure à la loi Gayssot.
Elle est née des procédures lancées, dans
les années 1970, contre d'anciens nazis et collaborateurs
ayant participé à l'extermination des juifs. Celles-ci
utilisaient pour la première fois l'imprescriptibilité
des crimes contre l'humanité, votée en 1964. Elles
devaient aboutir aux procès Barbie, Touvier et Papon. Les
pétitions récentes ne prennent pas en compte cet
élément, ni ne rappellent la participation d'historiens
à ces procès tardifs, éludant ainsi la responsabilité
des scientifiques dans cette judiciarisation de l'histoire que
nous étions peu nombreux à dénoncer à
l'époque.
Il s'agit pourtant d'un élément central dans
la généalogie des disputes actuelles. L'innovation
juridique des "procès pour la mémoire"
se justifiait, certes, par l'importance et la singularité
du génocide des juifs, dont la signification n'est apparue
que deux générations plus tard.
Elle exprimait cependant un changement radical dans la place
que nos sociétés assignent à l'histoire,
dont on n'a pas fini de prendre la mesure. Ces procès ont
soulevé la question de savoir si, un demi-siècle
après, les juges étaient toujours "contemporains"
des faits incriminés. Ils ont montré à quel
point la culture de la mémoire avait pris le pas, non seulement
sur les politiques de l'oubli qui émergent après
une guerre ou une guerre civile, afin de permettre une reconstruction,
mais aussi sur la connaissance historique elle-même. L'illusion
est ici de croire que la "mémoire" fabrique de
l'identité sociale, qu'elle donne accès à
la connaissance. Comment peut-on se souvenir de ce que l'on ignore,
les historiens ayant précisément pour fonction,
non de "remémorer" des faits, des acteurs, des
processus du passé, mais bien de les établir ?
Dans le cas du génocide des juifs, dans celui
des Arméniens ou dans le cas de la guerre d'Algérie,
encore pouvons-nous avoir le sentiment que ces faits appartiennent
toujours au temps présent - que l'on soit ou non favorable
aux "repentances". L'identification reste possible de
victimes précises, directes ou indirectes, et de bourreaux
singuliers, individus ou Etats, à qui l'on peut demander
réparation. Mais comment peut-on prétendre agir
de la même manière sur des faits vieux de plusieurs
siècles ? Comment penser sérieusement que l'on
peut "réparer" les dommages causés par
la traite négrière "à partir du XVe
siècle" de la même manière que les crimes
nazis, dont certains bourreaux habitent encore au coin de la rue
?
La mobilisation actuelle, notamment à gauche, porte
ses coups sur l'article 4 de la loi de février 2005. L'article
est certes inepte, mais la dispute est ici idéologique,
et n'est pas de nature différente sur le fait de savoir
si, par exemple, le communisme recèle un bilan positif
ou si la démocratie parlementaire est exempte de critiques.
Cela est affaire d'opinion, et n'a pas à être prescrit
dans un programme scolaire qui n'a, d'ailleurs, pas la moindre
chance d'être jamais appliqué.
Mais cet article 4 est une réaction à l'idée
qu'il y aurait des victimes méritant reconnaissance, et
d'autres - les harkis - qui n'ont pas droit à cet honneur.
Le fond du débat est d'un autre ordre. La loi du 23 mai
2001 a déclaré en quelques lignes que l'esclavage
et la traite négrière constituent "un crime
contre l'humanité".
L'esclavage, sinon la traite négrière d'antan,
a déjà été défini comme un
"crime contre l'humanité" dans les statuts du
Tribunal militaire international de Nuremberg (article 6c), et
il est réprimé depuis par les lois internationales.
Pourquoi, dès lors, promulguer une loi à seule
fin rétroactive s'il n'y a aucune possibilité d'identifier
des bourreaux, encore moins de les traîner devant un tribunal
? Pourquoi devons-nous être à ce point tributaires
d'un passé qui nous est aussi étranger ? Pourquoi
cette volonté d'abolir la distance temporelle et de proclamer
que les crimes d'il y a quatre siècles ont des effets encore
opérants ? Pourquoi cette réduction de l'histoire
à la seule dimension criminelle et mortifère ? Et
comment croire que les valeurs de notre temps sont à ce
point estimables qu'elles puissent ainsi s'appliquer à
tout ce qui nous a précédés ?
En réalité, la plupart de ces initiatives
relèvent de la surenchère politique. Elles sont
la conséquence de la place que la plupart des pays démocratiques
ont accordée au souvenir de la Shoah, érigé
en symbole universel de la lutte contre toutes les formes de racisme.
A l'évidence, le caractère universel de la démarche
échappe à beaucoup. La mémoire de la Shoah
est ainsi devenue un modèle jalousé, donc, à
la fois, récusé et imitable : d'où l'urgence
de recourir à la notion anachronique de crime contre l'humanité
pour des faits vieux de trois ou quatre cents ans.
Le passé n'est ici qu'un substitut, une construction
artificielle - et dangereuse -, puisque le groupe n'est plus
défini par une filiation passée ou une condition
sociale présente, mais par un lien "historique"
élaboré après coup, pour isoler une nouvelle
catégorie à offrir à la compassion publique.
Enfin, cette faiblesse s'exprime, une fois de plus, par un recours
paradoxal à l'Etat, voie habituelle, en France, pour donner
consistance à une "communauté" au sein
de la nation. Sommé d'assumer tous les méfaits du
passé, l'Etat se retrouve en même temps source du
crime et source de rédemption. Outre la contradiction,
cette "continuité" semble dire que l'histoire
ne serait qu'un bloc, la diversité et l'évolution
des hommes et des idées, une simple vue de l'esprit, et
l'Etat, le seul garant d'une nouvelle histoire officielle "vertueuse".
C'est là une conception pour le moins réactionnaire
de la liberté et du progrès.
Henry Rousso est directeur de l'Institut d'histoire
du temps présent (IHTP), CNRS. Point de vue publié
par le quotidien Le Monde, Paris, 24 décembre 2005.
|