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FRANCE, FEVRIER 2006 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Loi du 23 février 2005, un an d'outrage à la dignité
par Christophe Girard et Louis-Georges Tin
Un an plus tard, on croyait l'affaire terminée. L'affaire,
c'est cette loi du 23 février 2005, selon laquelle
"les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif
de la présence française outre-mer, notamment en
Afrique du Nord". Elle déclencha une véritable
guerre des mémoires, elle suscita pétitions et contre-pétitions,
le passé colonial fit irruption dans les débats,
le ministre de l'Intérieur fut déclaré persona
non grata aux Antilles, le traité d'amitié franco-algérien
fut suspendu, et la France donna au monde entier le spectacle
affligeant d'un pays passéiste regrettant encore le bon
vieux temps des colonies.
Heureusement, le Président vint et, tel Zorro, sauva
la France de l'embrasement général. Il demanda au
Conseil constitutionnel d'abroger l'article incriminé,
annonça qu'il avait retenu le 10 mai pour commémorer
l'abolition de l'esclavage et donna ainsi le sentiment
rassurant d'un royal thaumaturge, capable de soulager les consciences
et mémoires blessées.
Malheureusement, la question n'est pas réglée.
Dans une lettre récemment adressée au ministre de
l'Education, la Ligue des droits de l'homme s'inquiétait,
à juste titre, de "l'application immédiate"
décidée depuis novembre 2003 de la disposition retirée
en apparence; elle s'interrogeait sur les consignes manifestes
données aux éditeurs et évoquait par exemple
ce manuel de 5e (Nathan, 2005) dont l'auteur expose "les
effets positifs et négatifs de la colonisation" avec
quatre paragraphes consacrés aux dits "effets positifs"
et un dernier qui se voudrait plus nuancé. Jean-Pierre
Dubois, président de la Ligue, interpellait aussi le ministre
à propos de la "Fondation pour la mémoire de
la guerre d'Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie",
mise en oeuvre par l'article 3 de la loi du 23 février,
et qui semble travailler à valoriser le rôle supposément
positif de la présence française outre-mer.
Bref, un an après, la loi du 23 février pose
toujours problème. La difficulté tient au fait
que le Président a refusé d'affronter la réalité.
Sa prise de décision est en réalité une sorte
de contorsion : au lieu d'une abrogation pure et simple au nom
de la vérité historique, il propose une saisine
du Conseil constitutionnel pour établir que la loi est
plutôt d'ordre réglementaire, ce qui permettra ensuite
de l'abroger par décret. Ce faisant, il se contente de
critiquer la forme pour ne rien dire du fond. Et il refuse
d'affronter le passé colonial. Refoulé sous
le tapis de la République.
Or le problème n'est pas qu'il y ait en France quelques
députés isolés capables de faire voter nuitamment
un amendement célébrant la colonisation. Ni même
que le gouvernement se soit cru obligé de le maintenir
coûte que coûte, que ce soit vraiment pour des raisons
idéologiques ou juste pour sauver la face ou contenter
des clientèles. Le véritable problème, c'est
que, d'après un sondage CSA-le Figaro réalisé
le 30 novembre [2005], 65 % des Français étaient
favorables à cette loi. Ce chiffre donne à réfléchir.
Pour ce qui est de la colonisation, il montre de façon
cruelle la faillite de l'enseignement de l'histoire dans ce pays.
Les travaux de qualité existent, mais ne sont guère
enseignés dans les classes, et c'est pourquoi deux Français
sur trois jugent que la colonisation a été une action
positive.
La loi du 23 février a sans doute été
la plus odieuse jamais votée en France depuis Vichy.
Laissons le crime contre l'humanité, cette barbarie à
grande échelle que fut "l'esclavage des nègres"
et ne parlons que du Maghreb, puisque la loi concerne "la
présence française outre-mer, notamment en Afrique
du Nord". Ceux qui soutiennent ce texte parlent des routes
tracées, des terres mises en valeur, des hôpitaux
construits. Certes, mais que dire des massacres, des expropriations,
des exactions, des vexations ? Faudra-t-il dès lors concéder
qu'il y eut dans la colonisation à la fois du positif et
du négatif, comme l'affirment certains "modérés"
? Un petit apologue pourrait peut-être expliquer à
nos compatriotes à quel point la loi était scélérate,
à quel point son "application immédiate"
dans les manuels, malgré l'abrogation finalement décidée,
constitue un outrage à la réalité historique
et à la dignité humaine.
Imaginons une famille, tranquille, vivant dans sa petite maison.
Surviennent des soldats. Trucident le père, violent la
mère, et les filles, battent les fils et les boutent hors
de céans. Les soldats s'installent, se sentent chez eux.
La mère est désormais la bonne. Ils réparent
le toit, plantent des pétunias dans le jardin, des vignes
dans les champs alentour, construisent des routes pour acheminer
la marchandise vers la ville. Mais, vingt ans plus tard, les fils
reviennent en force, portent secours à leur mère
et à leurs soeurs et chassent les importuns hors de la
maison natale. "Comment, disent les soldats-entrepreneurs,
On nous chasse de chez nous ? Après tout ce que nous avons
fait ? Notre rôle dans la maison n'était-il pas positif
?"
Christophe Girard est adjoint au maire de Paris chargé
de la culture _et Louis-Georges Tin maître de conférences
à l'IUFM d'Orléans, est le porte-parole du Conseil
représentatif des associations noires (Cran). Point
de vue publié par le quotidien Libération,
Paris, 24 février 2006.
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