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FRANCE, 1990 / LOI GAYSSOT REPRIMANT LA NEGATION DE CRIMES CONTRE L'HUMANITE
__Contre la loi Gayssot
par Madeleine Rebérioux
Allons d'emblée à l'essentiel. Quelles
que soient les intentions de Roger Garaudy, les sommations qu'il
adresse aux historiens ne sont pas de mise. Ceux-ci ne l'ont pas
attendu pour faire leur travail: préciser les étapes
du génocide nazi à partir de l'entrée en
guerre de l'Allemagne contre l'URSS et des massacres commis par
les "Einsatzgruppen", serrer de plus près des
chiffres dont ils ne jugent pas honteux de discuter, montrer l'existence,
à Auschwitz, des chambres à gaz destinées
à tuer des êtres humains, en l'occurrence des juifs,
et non des "poux", comme l'ont écrit certains
négationnistes. Récusant tous les tabous, ils ont
bien l'intention de continuer à travailler : nulle question,
fût-elle douloureuse, n'est interdite.
Même si, pour qu'il puisse y avoir débat, un minimum
de bonne foi est indispensable. Comment tenir pour nuls et non
avenus les témoignages de ceux qui, sortant des trains
et ayant eu la "chance" d'être sélectionnés
du "bon côté", et donc parfois de survivre,
ont vu vieillards, femmes et enfants, séparés d'eux
sur la rampe d'Auschwitz, se diriger vers la mort : jamais enregistrés,
jamais revus ? Or c'est précisément ce que fait
Garaudy. Et comment admettre que soient balayés du revers
de la main les travaux de ceux qui ont trouvé, dans les
archives de ce camp, la preuve des commandes passées pour
alimenter en gaz les chambres de la mort ? Or c'est précisément
ce que fait Garaudy.
Chercher, toujours chercher - établir des faits, les
confronter, comprendre leur enchaînement et leur sens -,
c'est une tâche d'historien.
Et de citoyen. Proclamer l'entière liberté
de recherche, telle est, entre autres, la vocation de la Ligue
des droits de l'homme. C'est pourquoi, sous la présidence
d'Yves Jouffra, elle prit position en 1990 contre la partie de
la loi, dite loi Gayssot, qui, le 13 juillet de cette année-là,
constitua en délit relevant des tribunaux le fait de contester
"un ou plusieurs crimes contre l'humanité tels qu'ils
sont définis par l'article 6 du statut du tribunal militaire
annexé à l'accord de Londres du 8 mai 1945".
C"est au nom de ce texte intégré (article 24bis)
à la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet
1881 que Garaudy a été mis en examen.
Ce texte est hautement critiquable pour trois raisons
:
il confie à la loi ce qui est de l'ordre du normatif et au juge chargé de son application la charge de son application la charge de dire la vérité en histoire alors que la vérité historique récuse toute autorité officielle. L'URSS a payé assez cher son comportement en ce domaine pour que la République française ne marche pas sur ses traces.
Il entraîne quasi inéluctablement son extension un jour à d'autres domaines qu'au génocide des juifs : autres génocides et autres atteintes à ce qui sera baptisé "vérité historique".
Il permet aux négationnistes de se présenter comme des martyrs, ou tout au moins comme des persécutés. Déjà, Garaudy publie une nouvelle édition de son livre en "samizdat" !
Imagine-t-on le doute rampant qui va s'emparer d'esprits hésitants
? "On nous cache quelque chose, on ne nous dit pas tout,
le débat est interdit..." Imagine-t-on les réactions
de tels adolescents à qui les enseignants tentent d'inculquer
un peu d'esprit critique ? Imagine-t-on le parti que peuvent en
tirer les antisémites larvés, qui n'ont pas disparu
?
Une seule solution : connaître et faire connaître.
Dès lors que pour condamner l'antisémitisme et la
xénophobie, nous disposons de la loi de 1972, en
matière de recherche, répression égale régression.
Madeleine Rebérioux est historienne, présidente
d'honneur de la Ligue des droits de l'homme. Point de vue
publié dans le quotidien Le Monde, 21 mai 1996.
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