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FRANCE, OCTOBRE 2006 / HISTOIRE, MEMOIRE ET JUSTICE, LE DEBAT
__Il faut abolir la loi Gayssot !
Il y a seize ans, le législateur a mis le doigt dans l'engrenage des lois mémorielles. Les résultats sont là.
par Jean-Philippe Feldman
La querelle sur le rôle de la loi face à l'histoire
aura eu au moins le mérite de focaliser une nouvelle fois
l'attention sur la loi du 13 juillet 1990, dite loi Gayssot. Nous
avions été l'un des rares juristes à rédiger
un article de fond sur le sujet (Revue de droit international
et de droit comparé, 1998, p. 229-271) et à nous
alarmer de l'existence de ce texte dans notre ordre juridique.
Malheureusement, les faits ne nous ont pas donné tort.
Dire que l'objet de cette loi fut de réprimer la contestation
des crimes contre l'humanité n'est pas totalement exact.
La loi ne réprime pas la contestation des crimes contre
l'humanité, mais de certains crimes contre l'humanité.
Adoptée sous la pression du Parti communiste, elle ne vise,
avec une mémoire fort sélective, que les crimes
nazis. Cette loi d'exception érige en infraction l'expression
d'une idée jugée indésirable. En leur dictant
la conduite à tenir, les autorités traitent les
citoyens en mineurs, incapables de jugement personnel. Pourtant,
le rôle des institutions est d'interdire à la majorité
d'aller à l'encontre des droits des minorités, à
commencer par la plus petite de toutes : l'individu.
Comme toute science, l'histoire est une élimination
indéfinie de l'erreur par le truchement de conjectures
et de réfutations. Si elle magnifie celles-ci, c'est parce
qu'elle y voit la nécessaire condition de la poursuite
de l'activité spirituelle et scientifique de l'humanité.
C'est en procédant ainsi que les arguments s'aiguisent
et que les positions s'étayent. D'ailleurs, contrer le
négationnisme a permis à l'historiographie d'être
plus précise et plus assurée.
En substance, la loi Gayssot peut être critiquée
de quatre manières différentes :
1. Elle donne le sentiment qu'il existe une vérité
officielle. C'est une position périlleuse parce que les
provocateurs ont beau jeu de faire valoir qu'une "société"
qui éprouve le besoin de défendre ainsi la "vérité"
historique doit la juger bien fragile... La loi Gayssot recèle
une dimension anti-blasphématoire qui rappelle la loi du
20 avril 1825 sur le sacrilège qui réprimait les
profanateurs des hosties consacrées.
2. Elle donne une publicité inopportune aux négationnistes,
qui n'attendent que cela et qui peuvent se muer en martyrs de
la liberté d'expression, ce qui est un comble !
3. Elle donne aux juges, même à tort, l'apparence
de gardiens d'une histoire officielle.
4. Surtout, à considérer que la liberté
s'arrête là où autrui, fût-ce légitimement,
se sent choqué, elle a ouvert la boîte de Pandore
et fait d'un malheureux précédent le prélude
à un ordre moral où chacun pourrait s'exprimer librement
du moment que - pour paraphraser Beaumarchais - il ne parle ni
de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni des
gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra,
ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque
chose... Nous y voilà. Or, c'est tout à la fois
la faiblesse et la grandeur d'une démocratie de reconnaître
la liberté d'expression et d'opinion qui vont à
son encontre. De même qu'elle ne lutte pas contre le terrorisme
en usant de ses méthodes, une démocratie ne combat
pas les négationnistes en leur ôtant les droits consubstantiels
à tout individu. La loi Gayssot confond coupablement
droit et morale en interdisant à certaines personnes,
fussent-elles misérables, d'exprimer leur opinion, fût-elle
imbécile.
Il ne fallait pas être grand clerc pour prédire
que la loi Gayssot provoquerait un engrenage propitiatoire aux
dérapages les plus divers. C'est ce qui s'est produit.
Nos hommes politiques n'ont pas manqué de traduire dans
la loi depuis lors, ou du moins de tenter de le faire, les voeux
de quelques groupes d'intérêt pour gagner des voix
sur le marché politique.
Faut-il capter la clientèle arménienne ? Il suffit
de voter un texte qui reconnaisse le "génocide arménien".
Faut-il capter la clientèle des îles ? Il suffit
de voter un texte qui reconnaisse l'esclavage et la traite des
Noirs comme crimes contre l'humanité. Faut-il au contraire
capter la clientèle rapatriée ? Il suffit de voter
un texte qui porte reconnaissance de la nation et contribution
nationale en faveur des rapatriés. Il ne s'agit pas de
dérapages, mais d'une extension logique d'un texte qui
nie les droits de l'homme. Le piège se referme sur le législateur,
puisque celui qui ne vote pas la loi est alors suspecté,
suivant les cas, qui d'antisémitisme, qui de xénophobie,
etc.
Benjamin Constant témoignait de sa brillante lucidité
lorsqu'en 1818 il écrivait : "La pensée seule
peut combattre la pensée. Le raisonnement seul peut rectifier
le raisonnement. Lorsque la puissance le repousse, ce n'est pas
uniquement contre la vérité qu'elle échoue;
elle échoue aussi contre l'erreur. On ne désarme
l'erreur qu'en la réfutant". La loi Gayssot n'a
d'autre mérite que de mériter l'oubli : il
faut l'abolir !
Jean-Philippe Feldman est professeur agrégé des
facultés de droit, avocat à la cour. Point de
vue publié par le quotidien "Le Monde",
Paris, 18 octobre 2006.
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