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FRANCE, OCTOBRE 2006 / HISTOIRE, MEMOIRE ET JUSTICE, LE DEBAT
__Histoire : trois bonnes lois et une mauvaise
Grâce à la loi Gayssot et à celles qui l'ont suivie, les arbitrages historiques ne se font plus devant les tribunaux.
par Alain Policar
La discussion du projet de loi visant à réprimer
la contestation de l'existence du génocide arménien
soulève deux questions de nature différente bien
que liées. La première est celle de savoir si le
négationnisme doit être légalement réprimé
et, subsidiairement, s'il existe une raison de distinguer entre
la négation de la Shoah et celle des massacres subis par
les Arméniens. L'une des motivations en faveur du maintien
de la distinction pourrait être que, précisément,
ces massacres ne constituent pas un génocide. D'où
la deuxième question, celle de la définition du
génocide.
Sur le premier point, la pétition "Liberté
pour l'histoire", en décembre 2005, a tranché
radicalement en demandant l'abrogation des lois du 13 juillet
1990 (dite loi Gayssot), du 29 janvier 2001 (sur la reconnaissance
du génocide arménien) et du 21 mai 2001 (sur l'esclavage
désormais considéré comme crime contre l'humanité),
en même temps que celle de la loi du 23 février 2005
consacrant le rôle positif de la colonisation. Près
d'un an plus tard, j'ai réellement du mal à comprendre
comment les signataires, dont je partage la plupart des engagements
et dont j'admire les travaux, ont pu confondre la loi du 23 février
2005 et la loi Gayssot (celle votée le 12 octobre [2006]
ne me paraissant pas d'une nature différente de cette dernière).
En mars 2005, d'autres historiens avaient demandé l'abrogation
de la loi du 23 février "parce qu'elle impose une
histoire officielle, contraire à la neutralité scolaire
et au respect de la liberté de pensée qui sont au
coeur de la laïcité, parce que, en ne retenant que
le "rôle positif" de la colonisation, elle impose
un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant
parfois jusqu'au génocide, sur l'esclavage, sur le racisme
hérité de ce passé".
Il suffit de lire et relire ce passage pour comprendre tout
ce qui distingue la loi justement dénoncée de la
loi Gayssot. Où trouve-t-on, dans cette dernière,
ne serait-ce que l'ébauche d'une "histoire officielle"
ou d'un "mensonge officiel sur des crimes" ? Alors que
la loi du 23 février se propose de juger la vérité
scientifique ou de l'écrire, la loi Gayssot ne fait que
la proclamer une fois établie. Gérard Noiriel (signataire
de la pétition de mars et farouchement opposé à
celle de décembre) rappelle utilement, à la suite
de Marc Bloch, le critère fondamental permettant de séparer
mémoire et histoire : "La science historique se situe
du côté du passé, alors que la mémoire
est tournée vers le jugement" ("Le Monde de l'éducation",
février 2006). Or, seule la loi du 23 février nous
oblige à porter un jugement de valeur sur notre passé
colonial et, donc, contraint l'historien à sortir de son
rôle.
Ce n'est pas comprendre la nature de la loi Gayssot que
d'estimer qu'elle limite la liberté du chercheur. Qui
peut sérieusement prétendre qu'un historien a été
empêché de publier en raison de son existence ? Ce
dont elle prend acte, c'est de l'apparition, entre les années
1970 et 1990, d'un nouvel argument de propagande antisémite
que les lois précédentes, faisant du racisme et
de l'antisémitisme un délit, ne pouvaient pas prévoir
: le négationnisme. La contestation du génocide
étant devenue l'un des "arguments" préférés
des antisémites, la loi Gayssot ne fait que s'adapter à
cette réalité. Elle sanctionne le déni
de mémoire et elle contribue à la protection des
victimes potentielles de l'antisémitisme.
Certains prétendent, au nom de la liberté d'expression
et en invoquant souvent le premier amendement de la Constitution
américaine, qu'il est contre-productif de réprimer
les discours négationnistes. Mais il suffit de comparer
notre situation à celle d'un pays comme la Grande-Bretagne,
où n'existe pas semblable législation, pour se persuader
du contraire. Lorsque le négationniste David Irving avait
attaqué en justice l'historienne américaine Deborah
Lipstadt et son éditeur britannique pour l'avoir mis en
cause dans un livre et avoir ainsi attenté à sa
réputation, le tribunal n'a pas eu d'autres recours que
d'entendre quantité d'historiens pour témoigner
de la réelle existence de chambres à gaz à
Auschwitz-Birkenau. Au terme d'un long procès, perdu par
Irving, c'est bien la vérité historique qu'ont eu
à établir les juges britanniques. Cette comparaison
montre clairement que la loi Gayssot, en définissant
précisément les thèses dont la diffusion
constitue un délit, évite, au contraire, de dire
l'histoire. En outre, grâce à elle, on ne trouve
pas, en France, les livres négationnistes dans les étals
des libraires. Qui pourrait s'en plaindre ?
Si l'on accepte ce raisonnement, on comprend mal pourquoi les
Arméniens ne bénéficieraient pas d'une protection
identique à celle permise par la loi Gayssot. Pour étayer
un tel refus, décider que les massacres dont ils ont été
victimes ne constituent pas un génocide n'est guère
pertinent. Existe-t-il, en effet, une différence de nature
ou seulement de degré entre massacres de masse et génocide
?
Pourquoi choisir le massacre comme unité de référence
? D'abord en raison des instrumentalisations militantes dont a
été victime la notion de génocide. Les enjeux
de mémoire autour de son usage ont rendu celle-ci ambiguë,
à tel point qu'elle paraît poser plus de problèmes
qu'elle n'en résout. A contrario, le "massacre"
ne supporte pas cette charge émotionnelle et, émancipé
du vocabulaire normatif du droit, s'avère plus adapté
au champ des sciences sociales. La question corrélative
sera donc de savoir quand et dans quelles circonstances un massacre
devient un génocide.
Si le processus de destruction est partiel, son effet se veut
global, car les responsables comptent sur l'effet de terreur pour
dominer politiquement les survivants. Cela suppose que le massacre
soit su et non tu. Dans le deuxième cas, il est donc question
de "nettoyer" ou de "purifier" un espace de
la présence d'un Autre jugé indésirable et/ou
dangereux. On songe évidemment à la "purification
ethnique" dans les Balkans au début des années
1990. L'idée fondamentale est, par la destruction partielle
et la terreur induite, de contraindre au départ les minorités
indésirables. Dans le "nettoyage ethnique", il
reste cependant une chance de survie : se plier à la volonté
du bourreau et partir.
Mais la logique éradicatrice peut prendre une forme
plus radicale. La notion de territoire à purifier devient
alors secondaire par rapport à l'objectif d'extermination
du groupe. On songe évidemment à l'Allemagne nazie
et à sa politique à l'égard des juifs entre
1941 et 1945. Et c'est à ce stade ultime d'éradication
totale que Jacques Sémelin dans son "Purifier et détruire.
Usages politiques des massacres et génocides" (Seuil,
2005) réintroduit le génocide, "cette fois-ci
comme concept en sciences sociales", sobrement défini
comme " ce processus particulier de la destruction des civils
qui vise à l'éradication totale d'une collectivité,
les critères de celle-ci étant définis par
ceux-là mêmes qui entreprennent de l'anéantir".
Le génocide se distingue du nettoyage ethnique quant
au sort final réservé aux victimes : toutes
les portes de sortie sont fermées. Il n'est plus seulement
question de purifier et chasser, mais de purifier et détruire.
Punir par la loi la négation de cette volonté purificatrice,
c'est-à-dire une infraction inextricablement liée
au crime, qu'il s'agisse d'un crime contre l'humanité ou
d'une catégorie particulière de celui-ci, le génocide,
me semble donc être parfaitement justifié.
Alain Policar est professeur agrégé de
sciences sociales à l'université de Limoges. Point
de vue publié par le quotidien "Le Monde",
Paris, 18 octobre 2006.
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