LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE



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 LIBERTE POUR
 L'HISTOIRE 

> Déclaration octobre 2006
> Déclaration mai 2006

 POINTS DE VUE 
> Le dialogue turco-arménien passe-t-il par Paris ?
> Le négationnisme, une infraction
> Les députés contre l'histoire [Michel Wieviorka]
> Les Arméniens n'ont que trop attendu [Patrick Devedjian]
> Génocide : l'engrenage [Jérôme de Hemptinne]
> La négation, objet légitime du droit [Sévane Garibian]
> Couchés, les damnés de la terre ! [Ara Toranian]
> Arménie, pour une loi rempart [Ara Toranian]
> Mésusage du génocide arménien [Luc Ferry]
> Le travail sur l'histoire sera bloqué en Turquie [Murat Belge, Halil Berktay, Elif Chafak]
> Réconcilier les mémoires [Didier Billion]
> Appel ”à nos amis français” [”Société civile” turque]

 


FRANCE, ASSEMBLEE NATIONALE, OCTOBRE 2006 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Les députés adoptent une proposition de loi socialiste visant à sanctionner la négation du génocide arménien

Assemblée nationaleLes députés français ont adopté, le 12 octobre 2006, la proposition de loi socialiste rendant passible de prison la négation du génocide arménien, suscitant immédiatement les protestations de la Turquie et la réprobation de l'Union européenne (UE). Un premier débat parlementaire, sans vote, avait eu lieu le 18 mai 2006.

La proposition de loi punit d'un an de prison et de 45'000 euros d'amende la négation du génocide arménien. Elle complète la loi de 2001 reconnaissant le génocide de 1915. Elle a été adoptée à une large majorité par 106 voix pour et 19 contre, tous groupes politiques confondus, mais seuls 129 députés sur 577 ont participé au vote.

La proposition de loi socialiste        Lettre ouverte à Jacques Chirac

Le texte adopté par les députés doit encore être inscrit à l'ordre du jour du Sénat avant d'être éventuellement soumis à une deuxième lecture des députés et adoptée définitivement.

Le débat parlementaire s'est déroulé sans incident, malgré la présence dans les tribunes du public d'une délégation de députés turcs et de membres de la communauté arménienne. De nombreux députés, tels que Patrick Devedjian (UMP), René Rouquet (PS), Rudy Salles (UDF) ou Murielle Marland-Milittello (UMP), ont évoqué leurs origines arméniennes et leur "droit à la mémoire". Patrick Devedjian a notamment accusé la Turquie "d'exporter le négationnisme" en France avec des manifestations et a appelé à voter le texte PS.

Tous les partis politiques étaient divisés, mais peu d'élus ont voté contre le texte. La plupart ont simplement choisi de ne pas participer au vote. Les rares opposants (parmi lesquels les députés socialistes Jack Lang et Henri Emmanuelli) à s'exprimer dans le débat comme Pierre Lequiller (UMP) ont dénoncé "la dérive" d'un Parlement qui écrit l'histoire.

Les réactions en France et à l'étranger

Le gouvernement français a pris ses distances avec le texte. Le Premier ministre, Dominique de Villepin, a déclaré que ce n'était "pas une bonne chose que de légiférer sur les questions d'histoire et de mémoire".

[ Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a indiqué, le 14 octobre, avoir reçu un appel téléphonique de Jacques Chirac, qui a exprimé ses "regrets" au sujet de l'adoption de la proposition de loi. Le président français a précisé, selon M. Erdogan, qu'"il fera tout ce qu'il peut dans la suite du processus" parlementaire.]

A Bruxelles, la Commission européenne a estimé que le vote "empêcherait le dialogue pour la réconciliation" entre la Turquie et l'Arménie.

A Ankara, le ministère turc des Affaires étrangères a dénoncé un "coup dur" porté aux relations franco-turques. "Les relations turco-françaises ancestrales [...] se sont vu infliger [avec ce vote] un coup dur par les démarches irresponsables de certains politiques français au sujet d'allégations infondées", a souligné le ministère.

Lors d'un discours à Edirne, dans le nord-ouest du pays, le Premier ministre turc a assuré que les députés français "ont fait une grave erreur en adoptant une loi primitive". "A cause de certains députés bornés, la France que nous connaissions comme le pays des libertés est obligée de vivre avec cette honte", a-t-il martelé. "Si la France n'annule pas ce texte, c'est elle qui perdra et pas la Turquie", a-t-il ajouté.

Le Parlement turc a adopté, le 17 octobre, une résolution qui promet "des dommages irréparables aux liens politiques, économiques et militaires entre la France et la Turquie". Le texte marque la "surprise [des députés turcs] de voir la France en position de décideur lorsqu'il s'agit d'événements historiques liés à la Turquie, alors qu'elle a préconisé de laisser ce rôle aux historiens dans le cas où ses propres actions auraient fait plus d'un million de morts en Algérie, Indochine, Madagascar et autres pays d'Afrique".

"Liberté pour l'histoire" : une "provocation"

L'initiative socialiste a suscité un tollé chez les historiens, qui reprochent aux députés de se mêler une nouvelle fois de l'Histoire. Pour les historiens membres de l'association "Liberté pour l'histoire" - parmi lesquels Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Marc Ferro, Jacques Julliard, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, René Rémond, Jean-Pierre Vernant -, l'adoption de la proposition de loi constitue "une véritable provocation". Ils envisagent, "si le Sénat devait confirmer le vote de l'Assemblée", de demander au président de la République de "saisir le Conseil constitutionnel [...] pour qu'il annule" cette loi.

Ces historiens, qui expriment leur "profond sentiment de solidarité" pour les "victimes de l'histoire", déplorent que la France soit "engagée dans un processus accéléré de lois établissant des vérités d'Etat sur le passé". "Un mouvement rapide d'appropriation de l'histoire par des mémoires particulières et de recul des libertés démocratiques" se poursuit, constatent-ils, "alors même que le président de la République a déclaré que "ce n'est pas au Parlement d'écrire l'histoire".

Soucieux que leur réaction ne soit pas perçue comme corporatiste, ils soulignent qu'ils "se trouvent en première ligne d'un combat qui intéresse tous les citoyens et met en cause la possibilité pour chacun d'accéder à la connaissance et au libre examen". "Ce sont bien les libertés de pensée et d'expression qui sont menacées", insistent-ils.

[De 1915 à 1917, les massacres et déportations d'Arméniens ont fait 1,5 million de morts, selon les Arméniens, entre 300'000 et 500'000 selon la Turquie. Les autorités turques rejettent la qualification de génocide et considèrent qu'il s'agit du bilan de combats partisans qui ont été encore plus meurtriers pour les Turcs musulmans. Une résolution non contraignante du Parlement européen demande à la Turquie de reconnaître la réalité du génocide arménien avant de prétendre entrer dans l'Union européenne.

La France abrite la plus importante communauté arménienne en Europe avec 400'000 personnes environ. Ce débat intervient alors que le climat s'est tendu en France entre communautés turque et arménienne. Le mémorial dédié au génocide arménien par la ville de Lyon a été profané le 17 avril 2006, quelques jours avant son inauguration. Le 18 mars, des nationalistes turcs avaient défilé dans la ville pour s'opposer à sa construction.]

Sources : presse française, mai et octobre 2006.
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