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FRANCE, MAI 2006 / ASSOCIATION "LIBERTE POUR L'HISTOIRE"
__Cessez de jouer avec les mémoires
Les lois visant à imposer un jugement historique sont dangereuses pour la démocratie.
par Jean-Pierre Azema
Nous sommes un certain nombre d'historiens à avoir lancé,
en décembre 2005, un appel "Liberté pour
l'histoire" après que le "Collectifdom"
eut assigné en justice, au prétexte de la loi Taubira,
un universitaire auteur de l'ouvrage les "Traites négrières"*.
Nous participions aussi à la campagne visant à obtenir
l'abrogation de l'article 4 de la loi dite Mekachera, enjoignant
aux enseignants d'évoquer dans leurs cours "le rôle
positif de la présence française outre-mer".
Cet appel a été signé par près de
700 universitaires et chercheurs, avant d'être relayé
par l'Association des professeurs d'histoire et de géographie.
Nous réclamons le toilettage d'articles de quatre
lois "mémorielles" qui prétendent
imposer un jugement historique : la loi dite Gayssot du 13 juillet
1990 interdit le "négationnisme" de la Shoah;
la loi de janvier 2001 reconnaît le génocide arménien;
la loi dite Taubira du 21 mai 2001 qualifie la traite et l'esclavage
de crimes contre l'humanité; la loi dite Mekachera du 23
février 2005 affirme la reconnaissance de la nation aux
Français rapatriés. Nous estimons, comme l'avait
écrit Madeleine Rebérioux, que "la loi ne saurait
dire le vrai. Le concept même de vérité historique
récuse l'autorité étatique. L'expérience
de l'Union soviétique devrait suffire en ce domaine".
Nous ne disons pas que l'histoire appartient aux historiens
: le résultat de tous les travaux qu'elle inspire devient
le bien de tous. C'est précisément pour préserver
ce droit de tout citoyen d'accéder aux connaissances historiques
que nous nous élevons contre la proclamation de vérités
officielles, qui, en imposant ce qu'il faut chercher, trouver,
enseigner, au risque de sanctions administratives, voire pénales,
est indigne d'un régime démocratique. Et notre association
"Liberté pour l'histoire" soutiendra ceux qui,
hormis les négationnistes des chambres à gaz, seraient
menacés pour avoir enseigné la réflexion,
le débat.
En décembre [2005], des responsables de groupes parlementaires
de l'Assemblée nous avaient assurés à demi-mot
qu'aucune nouvelle disposition ne viendrait aggraver ces lois
mémorielles. Nous apprenons qu'une proposition de loi déposée
par le groupe socialiste entend "compléter" la
loi sur le "génocide arménien de 1915"
: sa "négation" serait "punie des mêmes
peines que la négation de la Shoah". Récemment,
quarante députés UMP demandaient le "déclassement"
d'un article de la loi Taubira "par souci d'égalité
de traitement", plus probablement en représailles
du déclassement de l'article 4 de la loi Mekachera.
On assiste donc à ce que nous redoutions, à la
rivalité et à la surenchère de mémoires
victimaires qui prendront les enseignants, mais aussi la connaissance
historique des citoyens, en otage. Que les députés
ne prêtent pas attention aux retombées perverses
des lois mémorielles, c'est désolant. Que leur dessein
ne soit pas exempt de visées électoralistes est
tout bonnement consternant.
Jean-Pierre Azéma est professeur à l'Institut
d'études politiques de Paris (IEP) et membre de
l'association "Liberté pour l'histoire". Point
de vue publié par le quotidien Libération,
Paris, 10 mai 2006.
*Olivier Pétré-Grenouilleau, Gallimard.

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