Les débats lancés ou relancés par
l'article 4 de la loi du 23 février 2005 auront
sans doute permis à l'opinion publique de vérifier
la réalité des tensions fortes existant en France
entre, d'un côté, les historiens défendant
l'autonomie d'une réflexion savante qui s'élabore
lentement, discrètement et selon un ensemble de règles
scientifiques et, de l'autre, les tenants de revendications mémorielles
de toute nature allant de la réhabilitation d'une page
de "gloire nationale" à la dénonciation
virulente de sa dimension criminelle.
Mais le public a-t-il remarqué que c'est sur
le terrain de l'histoire scolaire, celle qui sera enseignée
à leurs enfants du primaire au secondaire, que s'est jouée
cette logique de surenchère entre des démarches
mémorielles concurrentes, mais participant toutes à
remettre en cause non seulement l'autonomie mais le rôle
de transmission de la recherche historique vers le public non
spécialiste ?
Si, depuis le milieu des années 1970, la fonction
civique et patrimoniale de l'histoire scolaire domine, force
est de constater que dans sa quotidienne pratique elle est pervertie
du fait de l'influence d'un certain débat médiatique
reposant sur la mise en regard systématique de positions
extrêmes. Il faut du spectacle et, dans ce cas, seule la
règle de la binarité prévaut.
"Ne soyez pas trop compliquée, pas trop intello",
voilà ce que demandent souvent les journalistes à
leurs interlocuteurs. "N'oubliez pas, vous n'avez qu'une
minute quinze pour expliquer que..." Nos élèves,
eux, ont encore la chance d'avoir des enseignants disposant de
plus d'une minute quinze. Il n'en reste pas moins que, pour garder
leur attention ou mieux se faire comprendre, certains professeurs
sont contraints de recourir à quelques ficelles "spectaculaires"
: la plus facile mais la plus dangereuse consistant à recourir
à l'actualité pour interpeller les élèves.
Si l'école n'est pas un sanctuaire indifférent au
monde, elle est cependant un espace de réflexion où
l'on apprend à examiner raisonnablement les faits, à
construire un esprit critique autonome pour sortir de la pensée
infantile qui repose sur la croyance et autres simplismes manichéens.
Si l'école laïque républicaine a encore
un sens c'est bien celui d'intégrer tous les enfants au
sein d'une communauté exogame. Il ne s'agit pas de
diaboliser les réflexes identitaires endogamiques mais
de faire entendre que construire une communauté nationale
démocratique, c'est accepter de vivre ensemble pour partager
un projet bien qu'on ne partage pas tous la même opinion.
Pour dire "je", il faut accepter de sortir de son "moi",
ce mouvement de recul n'est pas inné, c'est la culture
qui le rend possible et l'école en est le principal lieu
de passage.
Or, si l'histoire scolaire cède aux sirènes
du tribunal médiatique pour réduire le récit
historique à celui de nos crimes ou de nos prétendues
gloires, c'est la finalité morale de l'histoire enseignée
qui revient en force pour en proposer aux élèves
une vision téléologique qui a fait long feu ! Faire
un cours d'histoire, ce n'est pas faire un cours de morale. Le
professeur n'est pas un avocat qui plaide à décharge
ou un procureur qui instruit à charge. La salle de classe
n'est pas un prétoire. Les élèves ne sont pas un jury populaire à convaincre. Nos élèves, comme leurs prédécesseurs, entrent dans l'école avec des préjugés parfois racistes, antisémites, sexistes ou des a priori politiques, autant d'expressions d'influences familiales,
environnementales ou médiatiques qui doivent être désamorcées par la connaissance notamment historique. Pour qu'ils sortent de l'école avec moins
de préjugés, encore faut-il que l'histoire qui leur
aura été enseignée ne se fonde pas sur une
vision binaire oscillant de façon périlleuse entre
la légende noire et la bibliothèque rose, entre
détestation de soi et autocélébration.
Pourtant, il n'est pas illégitime de le craindre à
la vue de ces tentatives d'atteinte aux contenus des enseignements
par des logiques mémorielles qui ne visent pas à
rendre notre récit national commun plus nuancé,
mais au contraire à le simplifier à outrance, aggravant
de fait les fractures identitaires et ethniques.
La première menace visant l'histoire scolaire
semble être l'anachronisme qui envahit souvent notre espace
médiatique, aujourd'hui principal vecteur d'information.
La démarche précautionneuse de la pensée
rationnelle ne survit pas à la collusion entre histoire
et mémoire. La confusion domine, les expressions identitaires
dans l'espace scolaire le révèlent souvent. Lire
l'histoire à l'aune exclusive de nos inquiétudes
et perspectives identitaires actuelles, c'est prendre le risque
d'écrire une histoire officielle moralisatrice prétendument
condamnée par ceux-là mêmes qui animent ces
logiques mémorielles, qu'elles s'expriment sur les bancs
de l'Assemblée ou dans des collectifs constitués
sur la base de la couleur de la peau. Vouloir une histoire scolaire
qui ferait par exemple le récit du "patrimoine criminel"
de la nation française au nom de souffrances présentes
réelles ou imaginaires, c'est ignorer que l'histoire enseignée
depuis plus de vingt ans n'a rien d'un récit apologique
sur le passé colonial ou l'esclavage.
Dans la tentative actuelle de ces "juges de l'histoire",
nous n'assistons pas tant à une surenchère des mémoires
ou de "concurrence de victimes" qu'à un déploiement
d'énergies éminemment politiques, voire parfois
politiciennes ou violentes, visant le long terme par une mise
sous tutelle des "cerveaux" d'une future génération
de citoyens. Cette lutte qui prend en otage l'école
doit nous interroger plus profondément sur les lignes de
recomposition identitaire françaises qui semblent aller
dans le sens d'une radicalisation généralisée.
Enseignants ou parents d'élèves, tous citoyens,
nous devons veiller à ce que l'histoire enseignée
reste celle du consensus historique émergeant de la
confrontation scientifique au cours des débats entre chercheurs
en sciences humaines aux points de vue et méthodes différents,
mais complémentaires. Seule la recherche historique est
habilitée à définir ce socle commun des connaissances
historiques à un moment donné qui sera enseigné
aux citoyens de demain. Si les militants de la mémoire
guidés par une vision exclusiviste peuvent stimuler la
recherche, leur rôle n'est certainement pas d'annexer l'analyse
historique dont ils refusent par principe le filtre démythificateur.
L'enseignant d'histoire doit pouvoir continuer d'amener ses
élèves à entendre que l'histoire ne s'écrit
ni en blanc ni en noir, mais en gris, le coeur tendre mais
l'oeil sec et souvent au crayon à papier.
Barbara Lefebvre est professeure d'histoire et géographie dans le secondaire depuis 1996. Dernier ouvrage paru : Elèves
sous influence, avec Eve Bonnivard, Audibert-Doc en stock,
2005. Point de vue publié par le quotidien Libération,
Paris, 13 décembre 2005.