Deux écrivains martiniquais, Edouard Glissant
et Patrick Chamoiseau, s'en prennent, dans une lettre
ouverte adressée au ministre français de l'intérieur,
Nicolas Sarkozy, publiée le 7 décembre 2005,
à la loi de février 2005 sur les rapatriés,
qui a mis en avant un "rôle positif" de la présence
française en Outre-mer. Pour eux, la France cherche ainsi
à "masquer ses responsabilités dans une entreprise
[la colonisation] qui lui a profité en tout, et qui est
de toutes manières irrévocablement condamnable".
Ils critiquent aussi la politique d'immigration ou la loi anti-terroriste
et prônent la "juste posture, accueillante et ouverte",
la "générosité sociale ou humaine".
Au nom de ces principes, "du fait de ces principes seuls",
ils se disent "à même" de souhaiter à
Nicolas Sarkozy, "de loin, mais sereinement, la bienvenue
en Martinique", où le ministre avait projeté
de se rendre quelques jours plus tard (son déplacement
en Martinique a été annulé).
LA LETTRE OUVERTE
La Martinique est une vieille terre d'esclavage, de colonisation, et de néo-colonisation. Mais cette interminable douleur est un maître précieux : elle nous a enseigné l'échange et le partage. Les situations déshumanisantes ont ceci de précieux qu'elles préservent, au cur des dominés, la palpitation d'où monte toujours une exigence de dignité. Notre terre en est des plus avides.
Il n'est pas concevable qu'une Nation se renferme aujourd'hui
dans des étroitesses identitaires telles que cette
Nation en soit amenée à ignorer ce qui fait la communauté
actuelle du monde : la volonté sereine de partager les
vérités de tout passé commun et la détermination
à partager aussi les responsabilités à venir.
La grandeur d'une Nation ne tient pas à sa puissance, économique
ou militaire (qui ne peut être qu'un des garants de sa liberté),
mais à sa capacité d'estimer la marche du monde,
de se porter aux points où les idées de générosité
et de solidarité sont menacées ou faiblissent, de
ménager toujours, à court et à long terme,
un avenir vraiment commun à tous les peuples, puissants
ou non. Il n'est pas concevable qu'une telle Nation ait proposé
par une loi (ou imposé) des orientations d'enseignement
dans ses établissements scolaires, comme aurait fait le
premier régime autoritaire venu, et que ces orientations
visent tout simplement à masquer ses responsabilités
dans une entreprise (la colonisation) qui lui a profité
en tout, et qui est de toutes manières irrévocablement
condamnable.
Les problèmes des immigrations sont mondiaux : les pays
pauvres, d'où viennent les immigrants, sont de plus en
plus pauvres, et les pays riches, qui accueillaient ces immigrants,
qui parfois organisaient leur venue pour les besoins de leurs
marchés du travail et, disons-le, en pratiquaient comme
une sorte de traite, atteignent peut-être aujourd'hui un
seuil de saturation et s'orientent maintenant vers une traite
sélective. Mais les richesses créées par
ces exploitations ont généré un peu partout
d'infinies pauvretés, lesquelles suscitent alors de nouveaux
flux humains : le monde est un ensemble où l'abondance
et le manque ne peuvent plus s'ignorer, surtout si l'une provient
de l'autre. Les solutions proposées ne sont donc pas à
la hauteur de la situation. Une politique d'intégration
(en France) ou une politique communautariste (en Angleterre),
voilà les deux orientations générales qu'adoptent
les gouvernements intéressés. Mais dans les deux
cas, les communautés d'immigrants, abandonnées sans
ressources dans des ghettos invivables, ne disposent d'aucun moyen
réel de participer à la vie de leur pays d'accueil,
et ne peuvent participer de leurs cultures d'origine que de manière
tronquée, méfiante, passive : ces cultures deviennent
en certains cas des cultures du retirement.
Aucun des choix gouvernementaux ne propose une véritable
politique de la Relation : l'acceptation franche des différences,
sans que la différence de l'immigrant soit à porter
au compte d'un communautarisme quelconque; la mise en oeuvre de
moyens globaux et spécifiques, sociaux et financiers, sans
que cela entraîne une partition d'un nouveau genre ; la
reconnaissance d'une interpénétration des cultures,
sans qu'il y aille d'une dilution ou d'une déperdition
des diverses populations ainsi mises en contact : réussir
à se situer dans ces points d'équilibre serait vivre
réellement l'une des beautés du monde, sans pour
autant perdre de vue les paysages de ses horreurs.
Si chaque nation n'est pas habitée de ces principes
essentiels, les nominations exemplaires sur la base d'une apparence
physique, les discriminations vertueuses, les quotas déculpabilisants,
les financements de cultes par une laïcité forcée
d'aller plus loin, et toutes les aides versées aux humanités
du Sud encore victimes des vieilles dominations, ne font qu'effleurer
le monde sans pour autant s'y confronter. Ces mesures laissent
d'ailleurs fleurir autour d'elles les charters quotidiens, les
centres de rétention, les primes aux raideurs policières,
les scores triomphants des expulsions annuelles : autant de réponses
théâtrales à des menaces que l'on s'invente
ou que l'on agite comme des épouvantails, autant d'échecs
d'une démarche restée insensible au réel.
Aucune situation sociale, même la plus dégradée,
et même surtout celle-là, ne peut justifier d'un
traitement de récurage. Face à une existence, même
brouillée par le plus accablant des pedigrees judiciaires,
il y a d'abord l'informulable d'une détresse : c'est toujours
de l'humain qu'il s'agit, le plus souvent broyé par les
logiques économiques. Une République qui offre un
titre de séjour, ouvre en fait sa porte à une dignité
humaine à laquelle demeure le droit de penser, de commettre
des erreurs, de réussir ou d'échouer comme peut
le faire tout être vivant, et cette République peut
alors punir selon ses lois mais en aucun cas retirer ce qui avait
été donné. Le don qui chosifie, l'accueil
qui suppose la tête baissée et le silence, sont plus
proches de la désintégration que de l'intégration,
et sont toujours très loin des humanités. Le monde
nous a ouvert à ses complexités. Chacun est désormais
un individu, riche de plusieurs appartenances, sans pouvoir se
réduire à l'une d'elles, et aucune République
ne pourra s'épanouir sans harmoniser les expressions de
ces multi-appartenances. De telles identités-relationnelles
ont encore du mal à trouver leur place dans les Républiques
archaïques, mais ce qu'elles suscitent comme imprécations
sont souvent le désir de participation à une alter-République.
Les Républiques "unes et indivisibles" doivent
laisser la place aux entités complexes des Républiques
unies qui sont à même de pouvoir vivre le monde dans
ses diversités. Nous croyons à un pacte républicain,
comme à un pacte mondial, où des nations naturelles
(des nations encore sans Etat comme la nôtre) pourront placer
leur voix, et exprimer leur souveraineté.
Aucune mémoire ne peut endiguer seule les retours
de la barbarie : la mémoire de la Shoah a besoin de
celle de l'esclavage, comme de toutes les autres, et la pensée
qui s'y dérobe insulte la pensée. Le moindre génocide
minoré nous regarde fixement et menace d'autant les sociétés
multi-trans-culturelles. Les grands héros des histoires
nationales doivent maintenant assumer leur juste part de vertu
et d'horreur, car les mémoires sont aujourd'hui en face
des vérités du monde, et le vivre-ensemble se situe
maintenant dans les équilibres des vérités
du monde. Les cultures contemporaines sont des cultures de
la présence au monde. Les cultures contemporaines ne
valent que par leur degré de concentration des chaleurs
culturelles du monde. Les identités sont ouvertes, et
fluides, et s'épanouissent par leur capacité à
se "changer en échangeant" dans
l'énergie du monde. Mille immigrations clandestines,
mille mariages arrangés, mille regroupements familiaux
factices, ne sauraient décourager la juste posture, accueillante
et ouverte. Aucune crainte terroriste ne saurait incliner à
l'abandon des principes du respect de la vie privée et
de la liberté individuelle. Dans une caméra de surveillance,
il y a plus d'aveuglement que d'intelligence politique, plus de
menace à terme que de générosité sociale
ou humaine, plus de régression inévitable que de
progrès réel vers la sécurité...
C'est au nom de ces idées, du fait de ces principes
seuls, que nous sommes à même de vous souhaiter,
de loin, mais sereinement, la bienvenue en Martinique.
Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau.