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FRANCE, JANVIER 2006 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Loi du 23 février, exit l'alinéa
Il ne s'agit pas de "réécrire" le texte mais de supprimer l'amendement stipulant "le rôle positif de la présence française outre-mer", préjudiciable aux intérêts de la France
par Bernard Stasi
A différentes reprises, au cours de l'année passée,
les présidents Chirac et Bouteflika ont exprimé
leur volonté de signer un traité d'amitié
ayant pour ambition d'établir un partenariat d'exception
entre la France et l'Algérie. Bien au-delà
d'une simple réconciliation qui, quarante ans après
la fin de la guerre d'Algérie, doit tourner la page des
sanglants affrontements et des longues années de tension,
de malentendus et de rancoeurs qui les ont suivis, ce texte solennel
devait surtout nouer entre les deux pays des liens aussi forts
que ceux qui unissent désormais la France et l'Allemagne.
Et, de chaque côté de la Méditerranée,
ce rapprochement, auquel Jacques Chirac avait consacré
beaucoup de temps et d'énergie, semblait approuvé
par une grande majorité de la population. Une avancée
historique, positive et bénéfique pour les Algériens
comme pour les Français, semblait - enfin - à portée
de main. Mais, en dépit des messages de remerciements du
président algérien à la France à l'issue
de son hospitalisation à Paris, 2005 s'est terminée,
hélas, sans que cette perspective se soit concrétisée.
Le vote, par le Parlement français, de la loi du 23
février 2005 n'est sans doute pas la seule raison de ce
retard, mais l'absurde alinéa - pour ne pas dire plus -
évoquant les "aspects positifs de la présence
française" outre-mer a malencontreusement compliqué
le réchauffement des relations entre les deux pays. En
donnant le sentiment d'être inspiré par une nostalgie
colonialiste, il a donné des gages à tous ceux qui,
en Algérie, sont hostiles, précisément, à
des relations plus étroites avec l'ancienne puissance coloniale,
et trouvent dans ces quelques mots inutiles un prétexte
supplémentaire à leurs campagnes antifrançaises.
En France, il a conforté, chez certains, une vision condescendante,
dépassée et passéiste de notre relation avec
les Algériens, contradictoire avec les rapports adultes,
d'égal à égal, que se proposent d'entretenir
nos deux pays. Beau gâchis...
Que cent trente-deux ans de présence française
en Algérie n'aient pas été entièrement
négatifs, c'est une évidence, mais c'est aux Algériens
d'en juger ! Devant tant d'arrogance, les plus réservés
d'entre eux à l'égard de la France pourraient être
tentés de rappeler des épisodes aussi douloureux
pour eux, et peu glorieux pour nous, tels que les massacres de
Sétif. Il apparaît donc étrange, voire
choquant, aux yeux de tout démocrate qu'une loi française
édicte souverainement ce qui est bon pour un pays désormais
indépendant...
Cette régression intellectuelle - et diplomatique -,
digne de certaines Républiques bananières, est un
mauvais coup porté au prestige de la France et à
son image internationale ! Un handicap pour le rôle qu'elle
prétend légitimement jouer dans le monde méditerranéen
et arabo-musulman. A côté d'un enjeu aussi important
- dont le président de la République a fait une
des grandes priorités de ses mandats -, les petits calculs
électoralistes ne devraient pas avoir leur place. Il ne
s'agit pas de se complaire dans une stérile autoflagellation
mais la "fierté" qu'invoquent les auteurs de
l'amendement de la loi du 23 février révèle
plutôt un complexe qui n'a rien à voir avec la grandeur
d'une nation suffisamment sûre d'elle pour assumer sereinement
les pages plus sombres de son histoire sans essayer de les réécrire
à l'encre positive.
Comment, aussi, ne pas comprendre l'émotion qui a saisi
l'ensemble des DOM-TOM ? Les Français d'outre-mer ont pu,
légitimement, se sentir trahis par la maladresse d'un texte
qui ne peut que réveiller de vieilles frustrations, d'autant
plus qu'elles viennent se superposer au malaise identitaire qu'éprouvent,
entre autres, nombre d'Antillais souffrant de ne pas toujours
être reconnus comme des Français à part entière.
Voilà maintenant qu'on voudrait ignorer les vraies blessures
de l'esclavagisme, comme si elles n'étaient qu'un détail
de l'histoire... De leur histoire. En laissant une impression
de déni, la loi a donné un coup de canif au pacte
non écrit entre la métropole et les DOM-TOM.
Comme si la relation ne pouvait être qu'unilatérale
! Faut-il rappeler tout ce que ces territoires nous ont apporté,
et nous apportent encore, en contribuant, notamment, au rayonnement
de notre langue et à l'enrichissement de notre culture
et de la diversité française. Dans ce contexte,
la colère d'Aimé Césaire, unanimement reconnu
comme l'un des plus grands poètes francophones contemporains,
n'en est que plus éloquente. Et justifiée.
Le Président a raison lorsqu'il proclame qu'il faut
laisser aux historiens et aux enseignants, et pas seulement français,
la liberté d'analyser et de faire le bilan de la période
coloniale. Mais, si la sincérité, la clarté
et la force de cette déclaration doivent être saluées,
la décision de créer une commission conduite par
le président de l'Assemblée nationale pour réfléchir
aux limites de la loi dans son approche de l'histoire apparaît
comme une réponse insuffisante, inappropriée et
en tout cas trop lente et trop faible. Les termes ont leur importance,
et la "réécriture" de la loi du 23 février
souhaitée par le chef de l'Etat lors de ses voeux à
la presse, le 3 janvier, pourrait apparaître, aux yeux des
Algériens ainsi que des Français des DOM-TOM, comme
empreinte d'une précaution oratoire prolongeant l'ambiguïté
en tentant de ménager certaines susceptibilités...
Afin d'éviter que cette prudence soit mal interprétée,
il conviendrait sans doute d'être encore plus net pour
éviter que la prolongation de l'attente ne fasse de plus
amples dégâts. Il ne s'agit pas seulement de
"réécrire" la loi du 23 février
- nous n'en sommes plus là - mais de supprimer sans délai
l'alinéa provocateur et blessant parce qu'il est préjudiciable
à l'image et aux intérêts de la France. Il
faut faire vite. Pour la dignité de notre pays. Et pour
son avenir.
Bernard Stasi est ancien ministre des Départements
et Territoires d'outre-mer, président de l'Association
France-Algérie. Point de vue publié par le
quotidien Libération, 11 janvier 2005.
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