Dans une pétition rendue publique le 13 avril 2005, des historiens, parmi lesquels Claude Liauzu, Gilbert Meynier et Gérard Noiriel, et des associations de défense des droits de l'homme (Ligue des droits de l'homme et Mrap), protestent contre la loi du 23 février 2005 en faveur des rapatriés, qui demande notamment que les programmes scolaires "reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer".
Initiateurs d'une pétition qui a recueilli, disent-ils, un millier de signatures, ils condamnent "une instrumentalisation du passé" et un "mépris" de l'histoire et "des victimes" des conflits coloniaux.
L'article 4 de cette loi, qui exprime la "reconnaissance" de la nation à l'"oeuvre" des rapatriés en outre-mer, affirme que "les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française la place éminente à laquelle ils ont droit".
Que la loi leur impose une "vérité officielle, contraire à la neutralité scolaire et au respect de la liberté de pensée qui sont au coeur de la laïcité", les historiens ne l'acceptent pas. "Nous aurions opposé le même refus si les parlementaires avaient prétendu nous faire dire que la colonisation a été une réalité négative", soulignent Claude Liauzu et Gilbert Meynier.
Le malaise des historiens est d'autant plus grand qu'ils soupçonnent que cet article a été écrit sous la pression "d'activistes de la "nostalgérie"". "Cette loi apparaît comme un règlement de comptes, c'est une instrumentalisation et une exploitation du passé, explique Claude Liauzu. Derrière cet article 4, il y a un groupe d'activistes qui a réussi à imposer son point de vue sur la guerre d'Algérie. On trouve des relents des activistes de cette guerre et un parfum d'OAS."
Ce combat intellectuel engagé par les historiens contre "l'inacceptable" est, pour Gérard Noiriel, "d'autant plus important qu'aujourd'hui, on voit émerger des groupes qui tentent de confisquer l'histoire à leur profit". "Si l'Etat lui-même donne l'exemple de ces détournements partisans de l'histoire et si nous acceptons sans broncher, alors nous n'aurons plus d'arguments contre tous ces entrepreneurs de mémoire qui utilisent le passé pour cautionner leurs intérêts du présent."
Mettre l'accent sur les aspects positifs de la colonisation, selon ce spécialiste de l'histoire de l'immigration, "ne peut que contribuer au sentiment d'humiliation [...] qui risque d'accentuer le repli sur soi". "Cela va à l'encontre de la politique d'intégration que le gouvernement prétend mettre en oeuvre", ajoute-t-il. Et Gilbert Meynier d'insister : "Cette loi inepte et stupide va susciter des âneries symétriques. Elle pousse à l'ethnicisation des débats avec des phénomènes comme Dieudonné ou, plus mineur, l'appel des indigènes de la République."
LA PETITION DES HISTORIENS
Nous sommes historiens. La loi du 23 février 2005 "portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés" a des implications sur l'exercice de notre métier et engage les aspects pédagogiques, scientifiques et civiques de notre discipline.
Son article 4 dispose : "Les programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit"...
Il faut abroger d'urgence cette loi :
parce qu'elle impose une histoire officielle, contraire à la neutralité scolaire et au respect de la liberté de pensée qui sont au coeur de la laïcité;
parce que, en ne retenant que le "rôle positif" de la colonisation, elle impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant parfois jusqu'au génocide, sur l'esclavage, sur le racisme hérité de ce passé;
parce qu'elle légalise un communautarisme nationaliste suscitant en réaction le communautarisme de groupes ainsi interdits de tout passé.
Les historiens ont une responsabilité particulière pour promouvoir des recherches et un enseignement qui confèrent à la colonisation et à l'immigration, à la pluralité qui en résulte, toute leur place. Des recherches et un enseignement qui, par un travail en commun, par une confrontation entre les historiens des sociétés impliquées, rendent compte de la complexité de ces phénomènes. Qui, enfin, s'assignent pour tâche l'explication des processus tendant vers un monde à la fois de plus en plus unifié et divisé.
Claude Liauzu, professeur émérite à l'université Denis Diderot-Paris 7; Gilbert Meynier, professeur émérite à l'université de Nancy; Gérard Noiriel, directeur d'études à l'EHESS ; Frédéric Régent, professeur à l'université des Antilles et de Guyane; Trinh Van Thao, professeur à l'université d'Aix-en-Provence; Lucette Valensi, directrice d'études à l'EHESS.
