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> Le MANIFESTE du Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire |
Dix-neuf personnalités viennent de signer un texte sur "la liberté de l'histoire ". Il n'était sans doute pas inutile de rappeler au grand public les principes sur lesquels repose notre discipline. Néanmoins, nous nous interrogeons sur le bien-fondé de cette initiative tardive. La pétition lancée le 25 mars 2005 contre la loi du 23 février 2005, dont l'article 4 affirme que "les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord", appelait déjà tous les démocrates à condamner un texte voulant imposer "une histoire officielle, contraire à la neutralité scolaire". Cette pétition a été signée par plus de mille collègues. On peut donc regretter qu'à l'exception de deux d'entre elles, ces dix-neuf personnalités n'aient pas marqué dès ce moment-là leur souci de défendre la "liberté de l'histoire". Nous sommes satisfaits de constater qu'elles se prononcent aujourd'hui, elles aussi, pour la suppression de l'article de loi en question. Malheureusement, en exigeant dans le même temps, l'abrogation des lois du 13 juillet 1990 (loi dite Gayssot, tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe), du 29 janvier 2001 (relative à la reconnaissance du génocide arménien) et du 21 mai 2001 (reconnaissant la traite négrière et l'esclavage en tant que crime contre l'humanité), cet appel risque d'avoir des effets négatifs dans l'opinion. Nous ne pouvons pas ignorer les valeurs universelles au nom desquelles ces lois ont été votées et qu'elles ont pour fonction de défendre. Nous ne pouvons pas ignorer non plus que toute démarche visant à les supprimer ouvrira une brèche dans laquelle le pire peut s'engouffrer. Le Front National a d'ailleurs immédiatement saisi l'occasion de cette proclamation sur la "liberté de l'histoire" pour exiger à nouveau l'abrogation la loi Gayssot. Nous avons été parmi les premiers à nous mobiliser contre les pressions de toutes sortes qui s'exercent aujourd'hui sur les historiens et à exiger l'abrogation d'une loi qui porte directement atteinte à l'autonomie de l'enseignement et de la recherche historique. Ce combat civique doit être amplifié. Mais exiger la suppression des textes légiférant sur des enjeux de mémoire au nom de la "liberté de l'histoire" est une revendication à nos yeux exorbitante et infondée. La mémoire collective est l'affaire de tous les citoyens et pas seulement celle des historiens. Il faut donc rappeler avec force que la connaissance scientifique de l'histoire et l'évaluation politique du passé sont deux démarches nécessaires dans une société démocratique, mais qu'elles ne peuvent pas être confondues. La mission que le chef de l'Etat a confiée au Président de l'Assemblée nationale "pour évaluer l'action du Parlement dans les domaines de la mémoire et de l'histoire" est l'occasion d'ouvrir une vaste réflexion sur toutes les dimensions de cette "liberté de l'histoire". Ce débat ne doit pas être monopolisé par quelques personnalités car personne n'est habilité dans ce pays à parler au nom de tous les historiens. C'est la raison pour laquelle nous avons créé un Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire qui rassemble déjà un grand nombre d'enseignants et de chercheurs, animés par le souci de défendre l'autonomie de l'histoire et désireux de participer à la réflexion collective sur les usages du passé dans le monde d'aujourd'hui. Nous appelons tous ceux qui partagent ces préoccupations à rejoindre notre comité de vigilance. Michel Giraud (CNRS), Gérard Noiriel (EHESS), Nicolas Offenstadt (Université de Paris 1), Michèle Riot-Sarcey (Université de Paris VIII). |