"Le passé n'est jamais mort. Il n'est même
jamais le passé". Par deux fois, les députés
de l'UMP n'ont pas voulu se souvenir de ces mots de l'écrivain
américain William Faulkner, Prix Nobel de littérature
en 1949. La première en votant l'amendement qui a dénaturé
l'esprit même de la loi du 23 février en prônant
que les programmes scolaires "reconnaissent en particulier
le rôle positif de la présence française outre-mer,
notamment en Afrique du Nord". La seconde en ne saisissant
pas l'opportunité que le groupe socialiste leur offrait,
le 29 novembre, en les conjurant d'abroger cet article.
Non, le passé n'est jamais mort. C'est
encore aujourd'hui, et singulièrement au sein de l'Hémicycle,
le poids mort des choses qui pèse sur l'esprit des vivants.
De maladroits prophètes qui se "croisent"
pour la défense de l'entreprise coloniale ont décidé
de ressusciter Jules Ferry le Tonkinois et d'invoquer insidieusement
les mânes d'Ernest Renan. Non pas celui qui discourait
superbement le 11 mars 1882 en Sorbonne sur la conception élective
de la Nation française, mais celui de La Réforme
intellectuelle et morale (1871) qui justifiait et légitimait
la prétendue supériorité de la civilisation
occidentale.
C'est plus qu'une maladresse, c'est une faute, parce que l'on
n'a pas évalué l'impact que l'introduction sournoise
et subreptice de cette petite phrase au bout d'une banale et terne
après-midi pouvait avoir sur les anciennes possessions
françaises, souveraines depuis peu et très sourcilleuses
lorsqu'il s'agit de leur indépendance, et sur les Français,
nombreux, issus de l'immigration, souvent, trop souvent ostracisés,
discriminés, ghettoïsés.
Au-delà de la véhémence et des outrances
de quelques autorités étrangères, on ne saurait
celer que cette maladresse compromet - peut-être plus durablement
qu'on ne le croit à première vue - la politique
d'amitié et de coopération avec les pays d'Afrique
et d'Asie. Déjà, l'Algérie retient sa plume
pour signer le traité qui avait, mutatis mutandis, la même
vocation de réconciliation que le traité d'amitié
franco-allemand de 1963.
C'est un désastre, quand tout devrait conduire dans
le contexte actuel à préserver la cohésion
nationale et à forger une identité nationale intégratrice
de toutes les origines. Cela exige tact et sagesse, modération
et respect.
Comment un article de loi peut-il enjoindre à l'école
et à l'université d'enseigner une histoire positive
et officielle de la colonisation ? Comme si le législateur
pouvait faire souverainement oeuvre d'historien. Cette loi est
donc, pour partie, inapplicable. Elle n'est pas, pour autant,
sans conséquence pour l'esprit public.
Nous sommes convaincus que, par une mémoire partagée
par l'ensemble de la nation et adossée aux valeurs fondamentales
de la République et de l'humanisme, l'on peut reconnaître
les actions engagées sous le régime colonial en
matière d'équipements, d'éducation, de santé,
persuadés qu'il y a nécessité de réparer
les blessures encore palpitantes et béantes infligées
aux harkis et aux rapatriés d'Afrique du Nord et qu'il
convient, cinquante ans plus tard, de leur accorder réparation.
Mais cette nécessaire objectivité ne saurait oblitérer
l'indispensable lucidité sur les horreurs de la longue
nuit coloniale.
"Sécurité ? Culture ? Juridisme ? En attendant,
je regarde et je vois, partout où il y a, face à
face, colonisateurs et colonisés, la force, la brutalité,
la cruauté, le sadisme, le heurt et, en parodie de la formation
culturelle, la fabrication hâtive de quelques milliers de
fonctionnaires subalternes, de boys, d'artisans, d'employés
de commerce et d'interprètes nécessaires à
la bonne marche des affaires. [...] Et je dis que, de la colonisation
à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes
les expéditions coloniales accumulées, de tous les
statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires
ministérielles expédiées, on ne saurait réussir
une seule valeur humaine". Nous empruntons ces mots au Discours
sur le colonialisme (1950) d'Aimé Césaire,
écrit il y a aujourd'hui cinquante ans et qui résonne
d'une triste actualité, nous faisant toucher du doigt l'ampleur
de la faute que représente l'article 4 de la loi du 23
février.
On ne peut pas ne pas invoquer, même sans acte
de contrition et sans repentance et sans exiger je ne sais quel
sanglot de l'homme blanc, 1802 en Guadeloupe, avec le rétablissement
de l'esclavage; on ne peut oublier les morts de Madagascar en
1947; les morts de Sétif; les carnages de la conquête
du Congo; les morts, les mutilés, les estropiés
d'Indochine et d'Afrique et d'autres encore.
On ne peut oublier, même lorsque l'on fait effort
d'amnésie, la chicote, la rigoise et le carcan avant-hier,
le fouet, les travaux forcés, l'exploitation, le hachoir
des plantations hier, et aujourd'hui encore, l'aliénation,
la réification, les maladies, les famines, l'analphabétisme,
les coups d'Etat fomentés, les élections arrangées
opportunément, le pétrole et les matières
premières extorquées, les élites perdues
dans ce qui reste du pré carré de la "Françafrique".
L'ahurissant, c'est de voir s'exprimer, aujourd'hui, cinquante
ans après le livre d'Aimé Césaire et le Portrait
du colonisé. Portrait du colonisateur d'Albert
Memmi (Gallimard, 1957), sans gêne, à haute
et intelligible voix, ce qui se ruminait in petto et se murmurait
en cachette, les pires excès et les vicieuses passions.
Comme si l'on était condamné, par une sorte de châtiment
historique, à "remâcher le vomi" du racisme,
de l'orgueil et de l'arrogance colonialistes.
Abroger l'article 4 de la loi du 23 février 2005,
c'est renoncer à ce qui fait l'essence même de l'aventure
coloniale, à savoir la domination d'un peuple sur d'autres
peuples, toutes choses contraires aux valeurs de la République.
Nous proposions à la majorité UMP de renouer avec
la nation, c'est-à-dire avec un "héritage mémoriel
: mémoire d'un Etat, mémoire d'un passé commun.
Mémoire d'un présent intégrant le vouloir-vivre
ensemble et les héritages culturels", comme le définit
le philosophe [né en 1933 dans l'actuelle République
démocratique du Congo] Georges Ngal.
Pour toutes ces raisons, et pour bien d'autres encore, et pour
favoriser l'appropriation par toute la communauté nationale,
dans toute sa diversité, de cette mémoire avec ses
parts d'ombre et de lumière, aujourd'hui, à nouveau,
nous demandons au premier ministre, chef du gouvernement et de
la majorité à l'Assemblée nationale, d'abroger
cet article aussi inutile que blessant.
François Hollande est premier secrétaire
du Parti socialiste. Victorin Lurel est député
de la Guadeloupe, président du Conseil régional
et secrétaire national à l'outre-mer du Parti socialiste.
Point de vue publié dans le quotidien Le Monde,
Paris, 13 décembre 2005.