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FRANCE, JANVIER 2006 / LA LOI, L'HISTOIRE ET LE DEVOIR DE MEMOIRE
__Dans son rapport, Arno Klarsfeld défend le droit du Parlement à légiférer sur l'histoire

Arno Klarsfeld défend la légitimité
du Parlement à adopter des "lois mémorielles"
dans son rapport sur la loi du 23 février 2005 remis, le
25 janvier 2006, au président de l'UMP [Union pour
un mouvement populaire] Nicolas Sarkozy. Le 21 décembre
2005, le président de l'UMP avait confié à
l'avocat un "travail approfondi" sur "la loi, l'histoire
et le devoir de mémoire".
"Apprécier le passé, c'est aussi le champ
du politique et bien-sûr des parlementaires représentant
la Nation. Il est essentiel de promouvoir parfois des lois
mémorielles qui, comme ce fut souvent le cas dans le passé,
favorisent l'union de la nation et de notre peuple, et aussi de
reconnaître l'ensemble des identités qui coexistent
dans la République", écrit l'avocat.
"Les lois mémorielles ne sont pas une exception
spécifique à notre République", poursuit-il.
Arno Klarsfeld juge "inacceptable" la partie de l'article
4 qui fait allusion au "rôle positif" de la colonisation.
Mais "il n'est pas raisonnable de passer en un demi-siècle
d'un panégyrique de la colonisation à son dénigrement
total", selon l'avocat qui évoque le traitement de
cet épisode historique dans les manuels scolaires.
Arno Klarsfeld juge que les historiens signataires en décembre
2005 d'une pétition estimant qu'il "n'appartient ni
au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir
la vérité historique" "se trompent".
"L'histoire n'est pas le pré carré des historiens",
écrit-il.
L'avocat suggère de "reconnaître plus largement
au Parlement le droit de voter des résolutions afin de
s'exprimer solennellement sur certains sujets, relatifs en particulier
à la mémoire, sans avoir à recourir à
la loi qui doit demeurer normative".
LE RAPPORT D'ARNO KLARSFELD : L'HISTOIRE N'APPARTIENT PAS AUX HISTORIENS
Par une lettre en date du 21 décembre 2005, vous
m'avez demandé de réfléchir sur la loi,
l'histoire et le devoir de mémoire. Cette demande fait
suite aux controverses qui ont porté sur l'article 4
de la loi du 23 février 2005 portant reconnaissance
de la Nation et contribution nationale en faveur des Français
rapatriés ainsi qu'à la pétition de certains
historiens parue dans la presse le 13 décembre dernier
exigeant l'abrogation des lois du 13 juillet 1990 réprimant
le négationnisme, celle du 29 janvier 2001 reconnaissant
le génocide arménien, celle du 10 mai 2001 faisant
de la traite et de l'esclavage un crime contre l'humanité,
ainsi que celle du 23 février 2005.
Dans les régimes autoritaires ou dictatoriaux qui ont
sévi en l'Europe au XXème siècle, la mémoire
des évènements passés a constitué
un enjeu essentiel impliquant une écriture justificative
de l'histoire conforme à l'idéologie dominante.
Dans les régimes parlementaires et démocratiques,
ces enjeux de mémoire sont devenus considérables
à leur tour pour d'autres raisons.
Pour la première fois depuis la Pax Romana les Européens
bénéficient d'une aussi longue période de
paix et de prospérité : ils vivent libres, sont
soignés, mangent à leur faim, ont une espérance
de vie de 30 ans plus longue qu'au début du siècle
précédent; ils ont droit à l'éducation
; ils ont du pain et aussi des jeux, ceux de la télévision,
se reposent deux jours par semaine et ceux frappés par
le chômage ne sont pas pour autant condamnés à
mourir de faim et de misère comme dans les années
1930. Cette Europe constituée de nations réconciliées
a retenu les leçons des tragiques expériences hitlérienne
et stalinienne, répudie les totalitarismes de l'extrême
droite et de l'extrême gauche et cherche résolument,
et avec bon sens, à éviter les crises économiques
et les bouleversements sociaux et politiques qui déchaînent
les grandes peurs, les instincts, les passions, la violence, la
cruauté, l'inhumanité, la guerre et la mort. Cette
Europe dégagée de la pression des nationalismes
dispose de temps apaisé et éprouve le besoin de
se retourner sur son passé et ses traumatismes.
Auparavant en moins d'un demi-siècle, la France a connu
deux guerres mondiales dont elle est sortie victorieuse certes,
mais au prix dans la première d'une terrifiante saignée
humaine, dans la seconde d'une accablante défaite initiale
suivie d'une profonde division entre une France complice de l'Allemagne
hitlérienne et une autre France, celle de la Résistance
intérieure et extérieure. La décomposition
de son Empire d'outre-mer a suivi avec les guerres d'Indochine
et d'Algérie et la décolonisation.
La confrontation de la France avec son passé
s'exprime avec d'autant plus de complexité que la France
n'a compté longtemps que des Français de souche
ou des immigrants chrétiens qui se sont rapidement intégrés.
Pendant des siècles, les seuls éléments extérieurs
à la chrétienneté ont été les
Juifs. On enseignait alors légitimement à chaque
jeune français : "Nos ancêtres les gaulois".
Aujourd'hui la France compte aussi en son sein de nombreux descendants
des anciens colonisés et d'anciens esclaves ainsi que des
rapatriés des colonies et une importante communauté
d'origine arménienne.
Toutes ces mémoires sont différentes, parfois
elles sont antagonistes, mais toutes ont été meurtries
et font partie de la mémoire collective française.
Leur devoir de mémoire respectif leur impose de militer
pour que les injustices et les souffrances subies collectivement
par leurs ascendants soient solennellement reconnues par l'Etat,
que ce soit la Nation, la République ou la France..Les
enjeux de la mémoire sont importants pour assurer la cohésion
de la société ce qui amène le politique et
donc le législateur à intervenir..
Les historiens signataires de la pétition du 13 décembre
[2005] se disent "émus par les interventions politiques
de plus en plus fréquentes dans l'appréciation des
évènements du passé". Cette émotion
est étonnante. Signifie-t-elle que selon eux il n'appartient
pas aux hommes politiques d'apprécier selon le prisme de
leurs convictions et de manière publique les évènements
liés à notre histoire tout comme à l'histoire
universelle.
Les signataires estiment qu'il appartient aux seuls historiens
"d'écrire l'histoire". Les historiens n'écrivent
pas l'histoire, les hommes, les peuples font l'histoire; les historiens
se contentent d'écrire sur l'histoire.
Les pétitionnaires concluent : "L'histoire n'est
pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n'appartient ni
au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir
la vérité historique... Nous demandons l'abrogation
de ces dispositions législatives indignes d'un régime
démocratique".
Ces historiens se trompent. Apprécier le passé
c'est aussi le champ du politique et bien sûr des parlementaires
représentant la Nation. Il est essentiel de promouvoir
parfois des lois mémorielles qui, comme ce fut souvent
le cas dans le passé, favorisent l'union de la Nation et
de notre peuple et aussi de reconnaître l'ensemble des identités
qui coexistent dans la République.
Si l'historien établit les faits avec rigueur et précision,
il ne peut assumer la tâche du législateur qui est
de protéger et de concilier ces mémoires dans le
souci prioritaire de la cohésion nationale. Les lois
mémorielles ne sont pas une exception spécifique
à notre République.
Par le passé le législateur a souvent
organisé les commémorations d'évènements
historiques en leur donnent un sens politique et organisé
l'indemnisation de victimes de guerres mondiales ou coloniales
ou même de péripéties politiques intérieures,
tels une révolution ou un coup d'Etat (ordonnance du 19
janvier 1816 pour commémorer les victimes de la Révolution,
loi de 1825 du Milliard des Emigrés, loi du 30 juillet
1881 pour indemniser les victimes du coup d'Etat de décembre
1851). La loi du 7 juillet 1880 dispose que "la République
adopte le 14 juillet comme journée de célébration
nationale". Célébrer le 14 juillet n'est-ce
pas un jugement sur notre histoire et qui contredit l'ordonnance
citée du 19 janvier 1816.
Bien d'autres lois mémorielles pourraient être
citées : la loi du 25 octobre 1919 qui décide
: "un monument national commémoratif des héros
de la grande guerre, tombés au champ d'honneur, sera élevé
à Paris ou dans les environs immédiats de la capitale.
Tous les ans, une cérémonie sera consacrée
dans chaque commune à la mémoire et à la
glorification des héros morts pour la patrie". "Héros",
"Champs d'honneur", et "Glorification" sont
des mots qui "apprécient" l'histoire.
Une loi du 7 novembre 1918 avait décidé que "le
citoyen Clemenceau et le Maréchal Foch ont bien mérité
de la Patrie". N'est-ce pas porter une appréciation
historique ? Les fusillés de 1917 n'ont pas été
jugés dignes d'avoir mérité de la patrie.
Une loi du 24 octobre 1922 fixe le 11 novembre comme journée
de commémoration de la victoire tandis que la loi du 7
mai 1946 décide que "la commémoration de la
victoire remportée par les armées françaises
et alliées le 8 mai 1945 sera célébrée
le 8 mai". Une loi a aussi été votée
le 21 mai 1947 pour la conservation du souvenir du débarquement
en Normandie. Et la loi du 14 avril 1954 dispose "le dernier
dimanche d'avril des cérémonies officielles évoqueront
le souvenir des souffrances et des tortures subies par les déportés
dans les camps de concentration et rendront hommage au courage
et à l'héroïsme de ceux et celles qui en furent
les victimes".
Ces lois ont un caractère mémoriel qui impliquent
également des éléments normatifs, des obligations. C'est aussi le cas de la loi du 10 juillet 2000 instaurant "une journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes antisémites de l'Etat français et d'hommage aux justes de France", dont l'organisation sur le plan national et départemental est mise en uvre par un décret en Conseil d'Etat. Faut-il rappeler que cette loi succède à un décret présidentiel du 3 février 1993 instituant une Journée Nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites et des crimes contre l'humanité commis sous l'autorité de fait dite "gouvernement de l'Etat Français" ? Ce décret a été transformé en loi après le discours historique du Président de la République le 16 juillet 1995 reconnaissant que "la France patrie des Lumières et des droits de l'homme, terre d'accueil et d'asile, la France ce jour-là accomplissait l'irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux" - et évoquant l'autre France "présente une et indivisible dans le cur des Français", et ces "Justes parmi les nations qui permirent de sauvegarder les trois quarts des Juifs de France". Le Président de la République est-il intervenu indûment en s'exprimant avec courage et lucidité dans un domaine où pendant des décennies les historiens, auteurs des manuels scolaires, ont manipulé et falsifié l'histoire du gouvernement Pétain/Laval en enseignant aux élèves que les familles juives étaient arrêtées par les seuls Allemands alors que la plupart d'entre elles ont été arrêtées par des forces de police aux ordres du gouvernement de Vichy ?
La France n'est pas seule parmi les démocraties
où le Parlement "dit" l'histoire". Les grandes
démocraties font de même. Aux Etats-Unis en
vertu d'une loi fédérale on célèbre
le jour de Christophe Colomb et l'on estime que la découverte
de l'Amérique est un événement digne d'être
célébré. Pourtant combien de centaines de
milliers sinon de millions d'Indiens d'Amérique du Sud,
Centrale et du Nord ont été exterminés en
raison de cette découverte. On y célèbre
aussi en vertu d'une loi le Marthin Luther King day et non celui
du Klu Klux Klan On célèbre l'anniversaire de Lincoln,
défenseur de l'Union contre la Sécession et pas
celui de Lee. Ces jours de "national Holiday" sont une
lecture de l'histoire par le Parlement américain.
Le 3 novembre 2004, le Parlement espagnol a approuvé
une motion demandant que soient retirés des lieux publics
les symboles de la dictature franquiste présents dans tout
le pays, notamment les statues, et que soient rebaptisés
les rues, voies de circulation et établissements d'enseignement
portant le nom de Franco ou de ses généraux.
En Italie, la même année, une loi a institué
une journée du souvenir "en mémoire des victimes
de l'exode des Istriens, des habitants de Fiume et des Dalmates",
pour commémorer les massacres des Italiens, et notamment
de ceux qui avaient soutenu le régime fasciste, par des
minorités slaves. Cette commémoration a lieu le
10 février, date du traité de Paris de 1947 qui
mit fin aux massacres et donna l'essentiel de l'Istrie à
la Yougoslavie.
En Grèce, une loi entrée en vigueur le
1er janvier 1990 a accordé le droit à pension aux
personnes ayant participé aux groupes de "résistants"
ou à "l'armée démocratique" pendant
la guerre civile. Une reconnaissance fut ainsi apportée
à ceux qui étaient jusque-là considérées
comme "rebelles".
En Russie, dès le 19 octobre 1991, une loi a
été adoptée sur la réhabilitation
des victimes de mesures de répression politique du régime
communiste. Le 18 juin 1996, le Président de la Fédération
de Russie a pris un décret relatif aux insurrections paysannes
de 1918 et 1922. C'était là encore juger les suites
de la révolution d'Octobre 1917, laquelle fut qualifiée,
à l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire,
en 1997, par le président Boris Eltsine d'"erreur
historique fatale".
Le 21 janvier 1997, le président Vaclav Havel
et le chancelier Helmut Kohl ont signé une déclaration
de réconciliation entre leurs deux nations : l'Allemagne
exprimait des regrets pour l'annexion des Sudètes en 1938,
la République tchèque pour l'expulsion de cette
région de trois millions d'Allemands en 1945. Cette déclaration
n'est qu'un exemple parmi d'autres du travail de mémoire
accompli en Allemagne pour assumer son passé. La réparation
des conséquences du passé y tient une grande place
depuis la loi fédérale de réparation du 18
septembre 1953 d'indemnisation pour les préjudices corporels
et professionnels subis par les personnes du fait du régime
national-socialiste, jusqu'à la loi d'indemnisation des
travailleurs forcés de la Deuxième Guerre Mondiale,
adoptée en juillet 2000, au titre de laquelle sont indemnisés
des ressortissants français.
En Belgique, une loi du 26 janvier 1999 crée
un "statut de l'enfant juif caché pendant la seconde
guerre mondiale" qui donne lieu à l'établissement
d'un titre de reconnaissance honorifique.
Pour exprimer sur l'histoire commune des positions, n'ayant
pas de portée normative, la plupart des Parlements étrangers
votent des motions ou des résolutions. Or, en France,
le Parlement français ne peut prendre publiquement position
qu'en votant les lois, en censurant le Gouvernement ou en
approuvant une déclaration de politique générale.
Le vote de résolutions est en effet limité en vertu
de la décision du Conseil constitutionnel n°59-2 du
17 juin 1959 portant sur le Règlement de l'Assemblée
nationale aux seuls cas prévus par la Constitution : d'une
part, la formulation de mesures et décisions relevant de
la compétence exclusive de l'Assemblée, c'est-à-dire
les mesures et décisions d'ordre intérieur ayant
trait au fonctionnement et à la discipline de l'Assemblée,
et ,d'autre part, depuis une réforme constitutionnelle
de 1992, la formulation d'avis relatifs aux propositions d'actes
communautaires soumises par le Gouvernement. Peut-être faudrait-il
reconnaître plus largement au Parlement le droit de voter
des résolutions afin de s'exprimer solennellement sur certains
sujets, relatifs en particulier à la mémoire, sans
avoir à recourir à la loi qui doit demeurer normative
Les lois mémorielles existent surtout par rapport
au devoir de mémoire qui concerne principalement une histoire
récente et une brève succession de générations.
Elles ne peuvent avoir de prise que sur l'époque contemporaine
et la reconnaissance d'un évènement important :
le génocide arménien, celui des Juifs,
l'esclavage qui se perpétue dans certaines régions
du globe, les guerres mondiales et coloniales. Le Parlement n'accepterait
pas de mettre en cause la réputation de St Louis parce
qu'il a fait noyer les Juifs qui refusaient d'abjurer ou de nier
que le XVIIème siècle fut celui de Louis XIV parce-que
ce roi a mené des guerres désastreuses ou bien de
déclarer que Napoléon a commis un crime contre l'humanité
en rétablissant l'esclavage, même si la loi sur l'esclavage
a été votée le 10 mai 2001. La loi strictement
mémorielle n'implique en effet aucune obligation, aucune
sanction juridique.
La loi Gayssot punissant la contestation de l'existence
d'un ou plusieurs crimes contre l'humanité tels qu'ils
ont été définis par le statut du Tribunal
International de Nuremberg qui lie la France fait exception et
comporte des sanctions pénales. Elle ne restreint pas la
liberté d'opinion car le négationnisme constitue
une agression contre l'histoire; la recherche historique ne se
confond pas avec la falsification ou la manipulation consciente
des faits.
L'agression des négationnistes a été
ressentie avec douleur par les membres survivants des familles
victimes de la Shoah. La loi permettait aux personnes injuriées,
insultées, diffamées, dont la vie privée
était dévoilée et même à celles
dont on rappelait les faits de collaboration amnistiés
de collaboration avec l'ennemi, d'entamer des poursuites judiciaires,
mais la loi ne fournissait aucun recours spécifique à
ceux qu'on accusait publiquement d'un mensonge odieux et dont
on vilipendait le chagrin.
Il était nécessaire de protéger la sensibilité d'hommes et de femmes souffrant de l'anéantissement criminel de leurs proches et que fût réprimée la négation, considérée comme un délit, du génocide perpétrés à l'encontre du peuple juif. Les familles des victimes sont chaque jour reconnaissantes au Parlement français d'avoir adopté cette loi de salubrité publique Elles savent que sans cette loi les déclarations et les écrits négationnistes se seraient multipliés.
La loi Gayssot comble une lacune; elle précise la loi
du 1er juillet 1972 contre le racisme et l'antisémitisme
qui n'avait pas prévu que la haine anti-juive pourrait
être efficace non pas seulement en calomniant et en diffamant
directement les Juifs mais en niant les crimes dont ils ont été
victimes.
L'antisémitisme d'Etat de Vichy a débuté
explicitement par l'abrogation le 27 avril 1940 du décret
loi Marchandeau, en date du 21 août 1939, qui sanctionnait
la propagande antisémite dans la Presse. Il fallut attendre
trente-trois ans, (1972), pour qu'en fait les dispositions essentielles
de la loi Marchandeau soient à nouveau votées et
étendues. La loi Gayssot en est le prolongement.
La loi Gayssot a été votée également
afin d'éviter des débats scabreux entre historiens
et pseudo historiens dans les prétoires. Grâce
à cette loi, le rôle des juges se limite, comme ils
le souhaitaient, à constater l'infraction et à la
punir.
La loi Gayssot n'empêche pas la recherche historique
de bonne foi et les nécessaires rectifications qu'elle
impose. Nul ne songe à accuser Raul Hilberg de révisionnisme
quand il estime le nombre de victimes de la Shoah à cinq
millions plutôt qu'à six millions ou Serge Klarsfeld
quand il établit le nombre des déportés Juifs
de France à 76'000 et non à 100'000 comme l'avait
indiqué le Ministère des Anciens Combattants.
Soulignons que les négationnistes n'ont pas connu de
véritable succès dans le monde universitaire occidental.
Ils représentent une infime minorité et leur propagande
n'a pas du tout entamé dans les opinions publiques la crédibilité
de l'horreur subie par le peuple Juif. Cette contestation eut
même paradoxalement, un effet contraire à celui que
les négationnistes espéraient : elle a incité
les historiens à rassembler la documentation la plus précise
possible, à produire des travaux et des études universitaires
de grande rigueur et à créer ou développer
d'importants Mémoriaux ou centres de documentation. C'est
qu'ainsi que s'est constitué le véritable barrage
aux tentatives de nier la Shoah de la diminuer ou de la banaliser.
La protection véritable qu'accorde la loi Gayssot et
les sanctions qu'elle prévoit est celle dont bénéficient
les survivants de la Shoah auxquels elle épargne une
confrontation insupportable avec la haine anti juive sous sa forme
la plus haïssable.
La loi Gayssot ne constitue pas une exception française
au sein de l'Europe : plusieurs pays se sont dotés de dispositions
similaires (Belgique l'Allemagne , l'Espagne , le Luxembourg,
l'Autriche, la Suisse). Et les négationnistes Ernst Zundel
et David Irving sont actuellement emprisonnés en Allemagne
et en Autriche.
Quant à la Commission européenne des droits
de l'homme, elle a rejeté à plusieurs reprises
les recours formés par des auteurs négationnistes,
notamment dans sa décision du 24 juin 1996, "Pierre
Marais c. France" (n° 31159/96.) où elle a clairement
affirmé que "la Commission estime que les dispositions
pertinentes de la loi de 1881 et leur application en l'espèce
visaient à préserver la paix au sein de la population
française La Commission estime que les écrits du
requérant vont à l'encontre de valeurs fondamentales
de la Convention, telle que l'exprime son préambule, à
savoir la justice et la paix. Elle considère que le requérant
tente de détourner l'article 10 (art. 10) de sa vocation
en utilisant son droit à la liberté d'expression
à des fins contraires au texte et à l'esprit de
la Convention et qui, si elles étaient admises, contribueraient
à la destruction des droits et libertés garantis
par la Convention".
La loi sur le génocide arménien n'est
pas de même nature que la loi Gayssot : elle n'est que déclarative
et dispose en un article unique : "La France reconnaît
publiquement le génocide arménien de 1915".
La France n'a pas été impliquée dans ce génocide
qui s'est limité géographiquement à la seule
Turquie. Alors pourquoi une telle loi ?
Le premier génocide du vingtième siècle fut le génocide arménien qui a causé la suppression systématique par les Turcs de dizaines de milliers de familles arméniennes. Si ce génocide avait été suivi d'une uvre de légitime justice comme la communauté internationale en a eu quelque temps la velléité, ce premier génocide n'aurait vraisemblablement pas été suivi d'un autre au cours de la seconde guerre mondiale.
En outre il existe en France une importante communauté
de Français d'origine arménienne. L'histoire doit
relier les hommes à leur pays mais aussi à leurs
ancêtres, à leur mémoire. Enfin cette loi
est aussi une marque de l'intérêt constant que la
France n'a cessé de porter à l'Arménie.
Dans la continuité de sa résolution du 18 juin 1987 reconnaissant le génocide arménien, le Parlement européen a voté le 15 novembre 2000 une résolution sur le rapport concernant les progrès réalisés par la Turquie sur la voie de l'adhésion qui "invite le Gouvernement turc et la Grande Assemblée Nationale turque à accroître leur soutien à la minorité arménienne [
] notamment par la reconnaissance publique du génocide que cette minorité avait subi avant l'établissement d'un Etat moderne en Turquie". Le 17 novembre 2000, la Chambre des Députés du Parlement italien a adopté une résolution reprenant les termes de celle du Parlement européen.
La loi dite Taubira du 10 mai 2001 dispose que "la
République française reconnaît que la traite
négrière transatlantique ainsi que la traite dans
l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part,
perpétrés à partir du xve siècle,
aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan
Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes,
malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité".
Pourquoi cette loi est-elle nécessaire même si
elle n'évoque que la traite et l'esclavage pratiqués
par les puissances européennes ? Deux raisons : la France
a été impliquée dans ce processus ; les territoires
aujourd'hui d'outre mer font partie de la République française
et les communautés dont les ancêtres ont souffert
sont présentes sur le territoire nationale.
Il est nécessaire de commémorer ce que fut l'organisation
de l'inhumaine "traite des nègres", considérés
légalement et théologiquement comme "biens
meubles" parce qu'ils étaient nés de couleur
noire. Il faut se souvenir des rafles criminelles, des massacres
de ceux qui résistaient et des inutiles, de la séparation
des familles, des terribles conditions de voyage à fond
de cale, de la sélection des aptes et des inaptes, du travail
forcé les fers aux pieds, des sanctions et des mutilations,
du viol légal des épouses noires, de l'enlèvement
des enfants, de l'impossibilité de conserver sa langue
originelle et sa culture. Fixer une date de commémoration
nationale des souffrances dues à l'esclavage est souhaitable
d'autant que l'esclavage perdure dans de nombreuses régions
du monde et devrait être éradiqué.
L'article 4 de la loi du 23 février 2005 dispose
que "les programmes scolaires reconnaissent en particulier
le rôle positif de la présence française outre
mer, notamment en Afrique du Nord" et "accordent à
l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée
française issus de ces territoires la place éminente
à laquelle ils ont droit".
La première partie de l'article 4 est inacceptable parce
qu'il évoque le seul "rôle positif" de
la présence française sans rappeler ce que furent
les méfaits considérables de la colonisation et
les agissements des grandes puissances européennes : la
conquête militaire, les massacres, les exactions, la répression
policière, l'exploitation économique, le temps du
mépris et le temps du dépeçage. Tout le continent
africain a été partagé entre quelques états
européens : la France, l'Angleterre, la Belgique, l'Allemagne,
les Pays-Bas, l'Italie, l'Espagne et le Portugal qui s'arrogeaient
les droits de surhommes blancs, glorieux d'avoir vaincu des peuplades
hostiles et de leur avoir apporté une colonisation qu'ils
n'avaient pas sollicitée.
Cet article a heurté à juste titre les descendants
de ceux qui ont souffert de cette colonisation et qui l'ont
considéré comme une provocation. Une réécriture
de cet article est indispensable. C'est ce que j'ai indiqué
dès le 24 décembre ("Libération"
- "Le Monde") tout en précisant qu'il ne serait
pas équitable de refuser de prendre en considération
certains aspects positifs de la présence française.
Fernand Braudel écrivait en 1963 dans "Le
Monde actuel" :
"Ce legs, aussi important qu'il paraisse parfois, serait
de peu d'utilité et éminemment périssable
si les héritiers n'avaient aussi acquis au cours de la
pénible épreuve de la colonisation de quoi leur
en permettre aujourd'hui l'utilisation rationnelle. L'enseignement,
un certain niveau de la technique, de l'hygiène, de la
médecine, de l'administration publique, sont les meilleurs
biens légués par les colonisateurs, la contrepartie
positive aux destructions opérées par le contact
européen dans les vieilles habitudes tribales, familiales,
sociales sur lesquels reposaient toute l'organisation et la culture".
Les manuels scolaires ont très longtemps vanté
les mérités de la colonisation sans y déceler
le moindre aspect négatif. Aujourd'hui le bilan de
la colonisation tel que généralement exposé
dans les manuels scolaires n'indique aucun des aspects positifs
que rappelait Fernand Braudel. Il n'est pas raisonnable de passer
en un demi-siècle d'un panégyrique de la colonisation
à son dénigrement total.
Souvenons nous aussi du contexte social français à
l'époque de la colonisation, de l'exploitation indigne
du prolétariat : des enfants de dix ans travaillaient douze
heures par jour, sans éducation, sans congés, sans
couverture médicale.
Si deux mémoires antagonistes ne peuvent se concilier,
si l'une refuse de reconnaître les méfaits et l'autre
d'admettre les aspects positifs, peut-être est-il plus raisonnable
qu'un terme neutre soit adopté et que les manuels scolaires
reconnaissent la place conséquente de l'histoire de la
présence française dans les territoires autrefois
d'outre-mer en précisant que ces territoires ne correspondent
plus à ceux d'aujourd'hui.
Les reproches des historiens quant à l'intervention
du politique et plus spécifiquement du législateur
dans le champ de l'histoire ne sont pas fondés : l'histoire
n'est pas le pré carré des historiens. L'idée
qu'un peuple se fait de son histoire est un facteur considérable
de son avenir et il est légitime que le Parlement, qui
représente la nation, puisse intervenir occasionnellement
afin de fixer des perspectives et des repères moraux. A
cette fin, les élus procèdent démocratiquement
et publiquement avec leurs convictions politiques - ni plus, ni
moins présentes que chez les historiens.
Source : site wb de l'UMP, Paris, janvier 2006.
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