GENESE D’UNE TRAGEDIE

Les "camps de la honte [1]"


La xénophobie, très vivace dans les années 1930, est avivée par la guerre et la défaite. Puis, avec le gouvernement de Vichy, tout bascule radicalement : livraison des antifascistes aux nazis, annulation des mesures de naturalisation, multiplication des internements. L'Etat français n'attend pas les pressions allemandes pour prendre des mesures contre les juifs. Dès le 3 octobre 1940, avec la loi sur le statut des juifs, l'antisémitisme est officialisé. Ils n'ont plus le droit d'être enseignants, hauts fonctionnaires, rédacteurs de journaux La loi fait des juifs un groupe à part, à placer à part.

A partir du 4 octobre 1940, les juifs de France peuvent être internés arbitrairement dans des "camps spéciaux". Il est donc indispensable pour le régime de Vichy d'acquérir des infrastructures matérielles pour mener à bien sa politique d'exclusion. L'Etat français récupère et développe le réseau des camps d'internement hérité de la IIIe République, créés pour les républicains espagnols.

”Est regardé comme juif pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif”.
Article 1, loi portant statut des juifs, 3 octobre 1940.

Dans ces "camps de la honte", les conditions de vie matérielles et morales sont dégradantes. La dignité des internés est bafouée. Des milliers de personnes souffrent du grand froid en hiver, de la chaleur insoutenable en été, du manque dramatique d'hygiène, de la promiscuité et de l'isolement. Les plus jeunes et les plus âgés sont les premiers à mourir de la "maladie de la faim ". Dans ces conditions effroyables, plus de 3'000 personnes succombent.

Lorsqu'elle arrive, en novembre 1941, au camp de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), Friedel Bohny-Reiter, infirmière du Secours suisse aux enfants, écrit à propos des internés : "Manger à leur faim, ils n'ont que cette obsession en tête dès le lever du soleil et celle-ci ne la quittera plus jusqu'au soir, les empêchant même de dormir" [2]. Pour lutter contre cette inhumanité, des membres d'organisations d'entraide, juives et non juives (CIMADE, l'Amitié chrétienne, l'YMCA des Quakers, etc.) mettent en œuvre des actions concrètes d'assistance et de sauvetage, notamment en faveur des enfants.

C'est dans ce contexte d'exclusion et d'enfermement que plusieurs familles des enfants d'Izieu, originaires de l'Est européen et de la Belgique, venues en France dans l'entre-deux-guerres, se retrouvent internées. Certaines sont parquées dans les camps d'Agde et de Rivesaltes où elles rencontrent une infirmière travaillant pour l'œuvre de Secours aux Enfants : Sabine Zlatin.

1. Expression désignant les camps d'internement français, empruntée à l'historienne Anne Grynberg pour son ouvrage Les camps de la honte. Les internés juifs des camps français, 1939-1944, 400 p., La Découverte, Paris, 1991.

2. Friedel Bohny-Reiter, Journal de Rivesaltes : 1941-1942, Editions Zoé, Genève, 1993.

haut de page