DE LA RAFLE A L’ASSASSINAT

La question de la dénonciation


Autre interrogation essentielle : d'où venaient les informations qui ont permis à la Gestapo de repérer les enfants de la colonie ?

En septembre 1945, une enquête est ouverte dans la région pour "identifier les auteurs de crimes de guerre". Concernant la rafle d'Izieu, les recherches mettent en cause Lucien Bourdon. Réfugié lorrain, paysan dans une commune proche d'Izieu, Brens, il embauche, en septembre 1943, l'un des adolescents de la colonie : Fritz Loebmann. Le 6 avril 1944, il accompagne la Gestapo et assiste à l'arrestation des enfants. Le 8 avril, les Allemands assurent son déménagement pour son retour en Lorraine. Il finit la guerre comme gardien d'un camp d'internés politiques à Sarrebruck. Le 15 mars 1945, il est incorporé dans les rangs de la Wehrmacht, avant d'être fait prisonnier par les Américains quinze jours plus tard. En juin, il est rapatrié en France.

Soupçonné d'avoir dénoncé les enfants d'Izieu, il est arrêté le 1er mars 1946 près de Metz. Transféré à Lyon, il est "inculpé de trahison". L'un des chefs d'inculpation est d'avoir "entretenu des intelligences avec une puissance étrangère, l'Allemagne, ou avec ses agents, en vue de favoriser les entreprises de cette puissance contre la France". Faute de preuves suffisantes, l'accusation de dénonciation n'est pas retenue mais, le 13 juin 1947, la Cour de justice de Lyon le juge "coupable d'indignité nationale" et le condamne à la "dégradation nationale à vie".

Le nom d'André Wucher a été également évoqué comme un coupable potentiel. Tout d'abord parce que son fils René, arrêté avec les enfants à la Maison d'Izieu, est remis en liberté par les Allemands à Brégnier-Cordon. On l'a accusé d'avoir placé son fils à la colonie comme espion. Ensuite parce qu'André Wucher est exécuté en août 1944, probablement par des "groupes autonomes" de maquisards, pour des comptes personnels sans rapport avec la rafle d'Izieu [1].

Pierre-Marcel Wiltzer, le sous-préfet de Belley, a déclaré avoir reçu une lettre de dénonciation au cours de l'hiver 1943-1944 : "C'était une lettre écrite à l'encre bleue, rédigée d'une écriture maladroite sur une demi-page. Elle disait que les enfants de la colonie étaient des enfants juifs. Elle n'était pas signée" [2]. Ce témoignage atteste que l'on a tenté, au moins une fois, de dénoncer les enfants juifs d'Izieu.

Cette rafle reste une énigme dans l'histoire de la France des années sombres. Il a forcément fallu que la Gestapo soit en possession d'une information pour commettre son crime. Mais nous ne connaissons pas, en l'état actuel des recherches historiques, l'origine de cette information. Dénonciation(s) ? Traces laissées par le courrier, par la scolarisation d'adolescents à Belley ou lors des démarches pour le ravitaillement de la colonie ? Informations interceptées dans les bureaux de l'UGIF [3] de Chambéry lors de la rafle du 8 février 1944 ? Autant de pistes pour lesquelles nous n'avons aucun élément tangible. Barbie est mort en prison, en 1991, emportant avec lui les réponses.

1. Cette hypothèse peut être avancée grâce au travail de recherche entrepris par Richard Schittly dans son ouvrage Izieu, l'innocence assassinée, Editions Comp'Act, 1994, p. 109-113.
2. Pierre-Marcel Wiltzer, entretien conduit par Richard Schittly, 1993.
3. UGIF : Union Générale des Israélites de France.

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