UN TEXTE INEDIT DE JANUSZ KORCZAK


Le chant du printempsExtrait de Balivernes et sornettes -1896-1901, voici un texte acide d'un Korczak jeune qui est tout sauf un idéaliste éthéré !

Dans l'âme des gens existe une corde d'argent unique, sur laquelle un maître unique peut jouer un chant unique une fois l'an. Ce maître, c'est le printemps; ce chant, c'est l'amour.

J'étais assis sur un banc des Allées et regardais les cimes timides, vertes d'un vert nouveau et frais, des frondaisons. Je regardais le va-et-vient animé des gens et des oiseaux - et un tel attendrissement s'emparait de mon âme que j'avais envie d'embrasser les moineaux et les gens

Peut-être n'ai-je pas écrit cela assez poétiquement, car ce n'est pas ma spécialité, quoi qu'il en soit, j'éprouvais une immense bienveillance envers tout ce qui vit et bouge sur terre

À côté de moi sur le banc vint s'asseoir un individu d'aspect fort antipathique. Ventripotent, le visage stupide, sensuel, la respiration bruyante, des yeux sans expression.

Et je sentis aussitôt que je l'aimais.
- Monsieur, dis-je, je ne sais si vous me comprendrez. Voyez, Monsieur : voici que le soleil répand ses chauds rayons, et que la nature s'éveille à la vie. Et avec cette vie nouvelle, dans mon cur s'insinue l'amour. A l'automne, il se peut que je ne vous aurais prêté aucune attention, mais voilà qu'à cet instant, monsieur, je vous aime. Qu'importe que votre visage ait un air antipathique ; que vous soyez bête et méchant, ce n'est nullement votre faute. Donnez-moi la main et parlez-moi de votre femme et de vos enfants, confiez-moi vos soucis, vos chagrins
- Mais je ne vous connais pas, Monsieur, dit l'inconnu en s'écartant et tâtant la poche latérale de sa veste.

Je remarquai ce geste méfiant, et l'amertume envahit mon âme.
- Ah ! Monsieur, dis-je avec reproche, vous me prenez pour un voleur à la tire. C'est ainsi que vous me payez de ma sincérité, des mots jaillis du cur ?
- Sincérité ou pas, je ne m'engage pas dans des causeries intimes avec des étrangers.

Il se leva et partit.
"Le pauvre !" pensai-je et les larmes me montèrent aux yeux.Ht de page

Peu après, une dame d'un certain âge vint prendre place près de moi sur le banc.
"Celle-ci me comprendra", pensai-je.
- Madame, commençai-je, vous avez des cheveux grisonnants. Je vous aime pour ce contraste que fait la blancheur de vos cheveux avec la verdure du printemps. Je vous aime, Madame, pour les épreuves que vous avez endurées dans la vie, pour cette paix qui se peint sur votre visage.
(Sur le visage de la matrone se peignait une vive inquiétude).
- Madame, je vous adresse cette prière : baisez mon front et bénissez-moi. Il me semble que votre baiser me rendra bon et que votre bénédiction me montrera le droit chemin et me protégera de la tentation. Dites-moi : "Fils, sois patient et courageux."
La dame toucha mon front de ses lèvres tremblantes et, levant une main tremblante, dit d'une voix tremblante : "Fils, sois patient et courageux."
- Oh oui ! m'écriai-je joyeusement, je serai patient et courageux, ma mère ! N'est-ce pas que vous me permettez de vous appeler ma mère ?

A ce moment s'approchèrent de la dame grisonnante un homme et une femme, visiblement un jeune ménage.
- Ah ! Vous tombez bien!, cria joyeusement la vieille femme. Venez, allons-nous en d'ici Au revoir, Monsieur.

Ils s'éloignèrent rapidement tandis que la matrone leur racontait quelque chose avec excitation.

Ensuite, tous trois se retournèrent, me jetèrent un regard plein de pitié, hochèrent tristement la tête, et s'en furent.

Je ne pouvais en douter : ils me prenaient pour un névrosé.

Et l'amertume envahit mon âme, et les larmes me montèrent aux yeux

Peu après s'assit sur mon banc un jeune homme d'une vingtaine d'années. L'il vif et intelligent, le geste nonchalant, l'habit négligé - un de ceux qui conviennent le plus à mon goût.
- Aimeriez-vous, Monsieur, bavarder avec moi ? commençai-je prudemment cette fois. Vous êtes seul et je suis seul. Passons sur les présentations, car à quoi bon? Voilà le printemps, le soleil, la jeune verdure, les moineaux Je sais que des sentiments uniques jouent en cet instant dans nos curs. Quand on voit cette jeune vie, quand on voit tant de splendeur, on ne peut échapper à l'amour. Nous, habitants des villes, si peu en contact avec la nature, couverts de la poussière corrosive des rues, enveloppés du souffle empoisonné des usines, nous avons perdu tout sentiment de cordialité pour les gens. Je désirerais si ardemment parler avec sincérité avec quelqu'un, trouver dans un cur fraternel un écho fraternel
- Oui, m'interrompit le jeune homme, c'est très beau, tout ce que vous dites, mais j'ai pour habitude de bien connaître mon interlocuteur avant de commencer à parler avec lui. J'ignore ce que vous êtes, si vous êtes modern art ou avant-gardiste, rouge ou blanc.
- Ah, bon Moi, je suis à carreaux, dis-je avec une douloureuse ironie.
Ht de page - Et moi, j'ai peur des gens à carreaux, dit-il.
Il se leva et partit.

Et l'amertume envahit mon âme.
"Ainsi, pour serrer amicalement la main à quelqu'un - il ne suffit pas d'être un homme au cur aimable; encore faut-il absolument afficher à l'enseigne ses convictions et ses goûts artistiques, sociaux, politiques, et autres. Combien nous sommes-nous éloignés, ou peut-être approchons-nous des temps où le soleil réchauffera fraternellement les curs des gens ?"

Et les larmes me montèrent aux yeux.

A travers mes larmes, j'aperçus un garçonnet d'environ cinq ans qui m'observait.
- Comment t'appelles-tu, mon petit ? demandai-je.
- Yanek, répondit l'enfant.
- Dis-moi, Yanek, (ainsi entamai-je la conversation), as-tu toi aussi dans ton petit cur des casiers où les gens, tels des caractères d'imprimerie, sont classés d'après la couleur, la teinte, la nuance ?
- Mon papa a la même canne que vous, me répondit l'enfant.
- Oh ! Mon enfant, dis-je, cette remarque naïve me suffit comme réponse. Toi, tu classes les gens seulement en bons et en méchants, que tu distingues grâce à ton intuition prophétique d'enfant. Mais la vie viendra et t'instruira.
- Maman a chassé mademoiselle, parce qu'elle est sortie et n'est pas revenue de toute la nuit, babilla l'enfant.
- Oui, mon enfant, oui.
Une telle compassion me submergea que j'embrassai le petit sur le front.

A ce moment s'approcha de nous une personne du beau sexe.
- Yanek, viens ici immédiatement Monsieur, de quel droit léchez-vous mon enfant ?
- Je l'ai embrassé sur le front.
- C'est une grossière indélicatesse que d'embrasser l'enfant des autres Vous pouvez l'infecter et le rendre malheureux pour la vie !

Et pan sur la nuque de Yanek ! et les larmes me montèrent aux yeux. Mais malgré l'amertume dont regorgeait mon âme, je donnais raison à la mère. "Elle ne me connaît pas"

S'assit alors à côté de moi une donzelle généreusement poudrée.
Ht de page - Peut-on vous parler, madame ? demandai-je.
- Oh ! Oh ! répondit-elle en se rapprochant de moi.
- Dites-moi, commençai-je tristement, dites-moi si cette fraîcheur de la nature s'éveillant à la vie nouvelle ne vous rappelle pas votre enfance ? Quand vous étiez petite, innocente, quand vous pressiez votre front blanc contre la bouche de votre mère ? Quand vous ignoriez qu'il existe sur terre des gens méchants, que l'onde écumeuse de la vie charrie dans son vaste lit tant de crasse et d'injustice? Voici que se réveille dans votre âme l'écho des souvenirs lointains, des regrets oubliés.
- Pour sûr que ça se réveille, rétorqua-t-elle tristement. Mais vous pourriez peut-être me payer à dîner ?
- Jamais ! Au grand jamais ! répondis-je sombrement. Voudriez-vous que les vapeurs puantes d'une gargote effarouchent l'azur de mes rêveries printanières? Au grand jamais ! Néanmoins, je suis prêt à vous pardonner ce cri brutal venu troubler la clarté sereine des sons que joue le printemps sur la corde d'argent de mon âme. O pauvre créature déchue, naufragée
- Vous m'aurez pas avec votre baratin, je suis pas du genre gogo Regardez-le !

Elle se leva furibonde et me lança en guise d'adieu : "Espèce d'idiot !"

L'amertume envahit mon âme. J'adressai au printemps un amer reproche.
- O printemps ! Pourquoi mens-tu ?

Et voici que deux fillettes vinrent s'asseoir sur mon banc. Le rire colorait leurs joues, un teint vermeil ornait leurs visages pleins de gaieté. Leur conversation devait être confidentielle, car elles chuchotaient, et les confidences devaient être joyeuses car elles riaient sans cesse.

Les clairs rayons du soleil, le vert des jeunes feuilles, les oisillons et ces deux figures printanières composaient un tableau idyllique.

Et dans mon cur résonna haut et fort mon chant ensoleillé.
- Gentilles fillettes, chuchotai-je timidement, permettez-moi de réchauffer mon cur transi par les frimas de la vie aux rayons de votre insouciance printanière. Qu'ils fassent fondre dans mon âme la glace des déceptions de la vie, que par la magie de votre éclatante jeunesse s'allume dans mon cur l'étincelle des espoirs anciens et des rêveries mystiques. Parlez à haute voix et moi, je serai assis en silence et vous écouterai, et peut-être que de mon il sec coulera une larme attendrie qui baignera mon front tout ridé par les soucis.

Je sais bien que les larmes ne peuvent couler sur le front, mais je savais aussi que j'étais écouté non par les oreilles sensibles d'un vieux critique, mais par la fraîche jeunesse de la verdure, le soleil, les moineaux et les deux fillettes.

Elles me regardaient, émues jusqu'aux larmes, effrayées.

Soudain s'approcha d'un pas énergique un homme dans la force de l'âge qui, traduisant un air parfaitement menaçant par l'agitation vigoureuse de sa grosse canne, me cria :
- En plein jour, à trois pas des parents, oser accoster des adolescentes ! Il faut être un cynique de la pire espèce. Manon, Sophie, rentrons à la maison; assez promené

La corde d'argent émit un dernier accord plaintif et mon chant printanier d'amour s'acheva.

Le soleil continuait à briller sans nuage, mais désormais les gens n'étaient plus mes frères, je ne désirais plus le cur bienveillant de qui que ce fût

O chant ! Tu m'as transformé en voleur à la tire, en détective névrosé, en pestiféré, en idiot et en cynique, parce que je recherchais la présence humaine.

Si j'étais un adepte du modernisme, j'aurais conclu ainsi le présent récit :
"Chat noir il de Ramsès Hydre Ciguë J'étais assis sur un banc, solitaire comme la foudre Le soleil répandait sur moi la suie du découragement."

Et il y aurait eu de l'atmosphère.
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