UN TEXTE INEDIT DE JANUSZ KORCZAK


La solitude de l'enfantJan Piotrowski, rédacteur en chef du magazine de radio L'Antenne, avait reçu de son ami Korczak la permission de publier sa "belle trilogie sur la solitude". Le texte que nous proposons ici est la première causerie radiophonique de cette série, les deux autres s'intitulant : Solitude de la jeunesse et Solitude de la vieillesse.

Dans sa biographie consacrée à Janusz Korczak, Betty Lifton raconte : "Après avoir écrit sur les épreuves : "Ici prend fin la troisième causerie du Vieux Docteur", Piotrowski ajouta : "Quand entendrons-nous de nouveau le Vieux Docteur ? " […] Mais l'appel de Piotrowski resta sans effet. De nouveau la radio était sous le feu des antisémites et, une fois encore, le Vieux Docteur disparut des ondes."

Holà, attention. Ce n'est pas facile. Tu peux te fourvoyer. En tant de directions se divisent les chemins, en tant de pistes, de traces, d'empreintes récentes ou effacées, grandes ou petites, sur la neige, sur le sable. Tu peux t'égarer.

Il n'y a pas la solitude. Il y a des solitudes, diverses sortes de solitaires, divers moments solitaires. La solitude - vide et silence - n'existe pas ?

Tu veilles, tu attends, tu fais signe, tu luttes, tu cherches - dans le tumulte, dans le calme - sans domicile, orphelin. On aurait dit que tu sais et connais. Non, non. On aurait dit seulement. Non, non. La solitude est bonne - oui - douce et sereine, et austère, et cruelle : sa chaleur, sa froideur : absinthe ou hydromel?

De nouveau seul, encore et toujours seul, ou bien : enfin seul ?

Solitude de la chaumière, de la tour, du palais, des ruines ? Seul dans la foule qui t'entoure, ou en toi-même. Solitude grisonnante, qui l'a mûri ou l'a mûrie (car pas la même pour elle ou pour lui).

Solitude révoltée de la jeune nostalgie et de ses élans. Boudeuse, impatiente, capricieuse solitude au seuil de la jeunesse - solitude des premières questions : pourquoi, comment, par où, jusqu'où, vers quoi ?

Cependant il y a, ho, ho! il y a la solitude d'enfant. Elle existe. L'enfant veut avoir pour soi et seulement pour soi maman, papa, pour soi le monde et les étoiles au ciel. Naïvement étonné, douloureusement effrayé, il s'aperçoit que non, que celui-ci est ainsi, celui-ci autrement, et qu'il doit chercher et trouver tout seul, que personne ne le fera à sa place, personne ne le remplacera. Alors il commence à construire dans une solitude recueillie, pourvu qu'elle soit amicale, mais pas étrangère, ni hostile.Ht de page

Lorsque je me dis (cela m'arrive) que cela suffit à présent - que la fin est proche -, moment simplement quelque peu pénible - le dernier ici et le premier là-bas - de l'autre côté, je me calme, je me réjouis de ce que le plus dérangeant et le plus difficile est déjà derrière moi, ce moment où l'homme naît : la première respiration, le premier regard. La vie - l'existence singulière, un peu trop turbulente et compliquée : parce que et le corps, et l'âme

Souffrance de la mère. Bah! Mais lui aussi, l'enfant, lorsque la boite crânienne est extraite par césarienne - quand tranche la force - premier cri. L'air comme un poignard dans la gorge. La poitrine suffoque, l'air glacé emplit les poumons. Maladroit, impuissant, nu et seul. Il tremble. A présent, premier afflux de son propre sang. Premier bain - inconnus, rudes, douloureux contacts. Eléments étrangers, air et eau.

Il sait. Il respire. Il vit!

Premier délice doux du lait chaud. Le sein. Il sait faire. Il tète. Miracle, prodige. Il y faut les lèvres, la langue, le nez, la gorge, l'œsophage. Premier repas difficile, malhabile. Et sommeil bienheureux.

Premier regard effaré. Alentour, des éclairs, des ombres, des nuages, échos d'un monde lointain. Se passe-t-il quelque chose ? Sa propre plainte solitaire, quand il a mal.
Il s'est crispé, se détend, cligne les yeux. Il a bougé la tête, baillé, soupiré - rougeur, il plisse le front, le déplisse, cent grimaces du visage, mouvements de la bouche, des mains, des pieds - il repose, il regarde. Il fait connaissance avec lui-même.

Car il y a encore tout ce qui se trouve près de lui, autour, au-dessus de lui et à l'intérieur de lui, tout à la fois, simultanément - inexploré, insoupçonné. L'oreiller et la mère, l'éclat de la lampe et le tic-tac du réveil - un grand mystère (ici dans la chambre, là-bas derrière la vitre) et lui - obscure impuissance, grande, grave énigme.

Il regarde, il surveille. Les siècles s'écoulent. (Le temps de l'enfant ne connaît pas le calendrier.)

Tu explores, tu essayes. Tu t'exerces, toi le plus jeune citoyen. Tu veux connaître, décortiquer le chaos. Tu tires de toi-même et absorbes la vie - différente, nouvelle, inquiétante, inconnue - déjà génialement pressentie et désirable.

De temps en temps sur le sommeil entrecoupé de veille du nourrisson coule un rêve noir, alors qu'apparemment il ne se passe rien. Laborieux sommeil, qui ordonne, classe, sépare, construit. Oh! il rit ­ oh ! oh ! il s'étonne, oh ! oh ! oh ! frayeur ­ protestation ­ il ne permet pas - il accepte - il refuse - il exige - puis, calme serein.

Instants, siècles de l'histoire d'une existence.Ht de page

Déjà il sait.

Il y a de bons génies, qu'on peut fait venir par la conjuration d'un cri - l'enfant se tait en entendant des pas connus - présage que sur sa solitude se penchera sur lui un nuage chaud, connu - qui apaisera, donnera, comblera, nourrira - compatissant - qui ? - la mère.
Il expérimente sa voix, sa propre participation au chur des sons. Qui sont ceux-là, d'où, depuis quand sont-ils, où moi ???

Il explore ses propres mains, en même temps que les ombres étrangères - indisciplinées, incompréhensibles, fréquentes, proches, connues. Elles apparaissent, disparaissent, errent, s'égarent, plus rien - il les cherche du regard, les poursuit par la parole, les somme, les prie - les voilà, il tète, il examine, leur parle : aba, abba, adia, atia, aggga.

Nul ne le remplacera, (nul ne le fera à sa place). Il doit seul. Il fait connaissance. Merveilleux outil qui résiste, interdit, approche et éloigne, et permettra de lutter, de dominer. Il le tendra consciemment vers le monde, - paa, paa, - pour le connaître, monde bienveillant, monde dangereux.

Il tient de longs discours, observe, pose des questions. Il pense, pense, pense Jusqu'à ce qu'arrive le moment solennel de l'inspiration créatrice, quand d'abord de façon incertaine, puis plus claire, plus hardie, il sait enfin, une fois pour toutes il sait : l'ombre de la main que je vois (celle qui est docile et mienne) - c'est moi !

Humblement, pour ses efforts, je demande la victoire. Il ne s'amuse pas, l'astronome, lorsqu'il parcourt l'infini. Il ne s'amuse pas, le bactériologiste, lorsqu'il observe les mouvements de la vie au microscope. Il ne s'amuse pas, le voyageur lorsqu'il se fraie un chemin dans la roche pour parvenir au sommet inconnu. Il ne s'amuse pas non plus, le nourrisson, lorsqu'il explore le monde inconnu de ses mains et les continents lointains de ses pieds. Tout oreilles pour son propre babil, cet autre étrange moi, qu'il ne voit pas, qu'il ne peut saisir, pourtant indispensable pour se relier à la vie, qui court, agit, aspire à se dépasser, a des ordres et des défenses, des raisons et des devoirs étrangers.

La parole ? Ne te fais pas d'illusion. Elle aussi trompe et déçoit. Elle peut expliquer une chose, mais elle déroute aussi ( elle fouette et blesse).

Ta parole solitaire, petit enfant, toi seul la comprends, comme tu sais et ressens, comme tu veux. Rarement elle atteint là où il faut, mais reste souvent suspendue dans le vide.

Regarde : l'enfant est assis, se lève, marche. Il court avec une joie folle, libéré de la puissanceHt de page étrangère qui porte, dirige, aide et oblige : moi tout seul, moi toute seule !

Et il tombe, ou s'arrête et regarde à terre, et examine, qu'est-ce c'est que ce tapis magique, ces ailes qui ont poussé - pieds qui portent - moi, ma puissance.

Il se cogne la tête avec un bâton et regarde : qu'est-ce que c'est, qu'y a-t-il au-dessus de moi, quels pôles à découvrir là-bas? Et encore moi - il y en a tant - la tête - la pensée, encore plus difficile que la parole. Et il faut comprendre, pour se mettre en accord avec la vie, le monde, avec soi. Connais !Toujours : un petit doigt, deux petits doigts, cinq, ensuite dix Ensuite, plus les doigts mais : cent, mille, million. "A" et "Z" - tant d'expressions, d'images, de symboles

Il s'est blessé (couteau ou verre) - du sang, qu'est-ce que c'est ? Il écoute : dans la poitrine le cœur bat. Qu'est-ce que c'est ? Dans la glace, son propre reflet : "tintin, poupée" - non - moi! La première fois qu'il s'est vu, c'est dans les pupilles de sa mère : oooh – et ici - et partout - moi!

Il poursuit un papillon, il le touche, il le tient ; non, il s'est envolé et se pose tout près; nouvelle tentation, nouveau leurre - tout proche, puis de nouveau lointain. Ainsi poursuivra-t-il chaque vérité et chaque amour.

Le chiot, l'oiseau, l'insecte, le frère, le père, la balle, le bonbon, le pantin, la perle, la goutte, la toile d'araignée - grand, petit. L'ortie pique, et la guêpe, - l'eau ébouillante.

La mère demande: peut-on déjà lui apprendre les lettres, n'est-ce pas trop tôt ? Elle ne sait rien de son travail solitaire, quand il amasse, assemble, récolte, oublie et grave dans sa mémoire, afin de se hisser plus haut, de garder pour demain, pour longtemps, pour toujours.

Tu enseignes, conseilles, expliques. Mais sous son contrôle et sa censure. Lui-même transforme, s'approprie, rejette. Ce qu'il n'aura pas acquis et conquis par l'effort solitaire de ses veilles et sommeils ne sera rien qu'un bruit dans l'âme, une production étrangère, un fardeau imposé. Cela ne poussera pas, ne prendra pas.

Tu n'as fait que lui donner le lait, la bouillie, la semoule. A lui de poursuivre tout seul. Il mélange, digère, filtre dans le sang, vivifie le souffle d'oxygène. Merveilleux chimiste, licencié ès ravitaillement, il distribue et nourrit des milliards de cellules, combine et construit (merveilleux architecte !), sculpte (quel artiste !) sa croissance, son développement et sa pensée, sa sensibilité et sa volonté.

Productive est sa solitude, et son labeur indépendant, et sa soif de connaître - la joie et la tristesse, l'amour, la colère - longue est la route - toujours seul et quoi qu'il arrive, recherches, erreurs, faux pas, défaites et victoires, luttes avec soi-même, avec la vie.

Un petit garçon dit à son cheval (à bascule ou à roulettes, je ne me rappelle pas) :
Ht de page- Tu vois, mon cheval, tu n'as pas de maman, moi j'en ai une; tu n'as pas de papa, moi j'en ai un. Mais moi aussi, je suis tout seulet au monde.

Le Vieux Docteur, Antenne, mars 1938. Traduction: Malinka Zanger et Yvette Métral. Publié dans La Lettre, Vol. XXIII, n°42, mars 2003, de l'Association suisse des Amis du Dr Janusz Korczak.