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UN TEXTE INEDIT DE JANUSZ KORCZAK
Qu'est-ce qui me donne le droit de mêler ma voix à cette cause? Je ne connais pas l'hébreu, ni ses poètes, ni ses écrivains. Je ne connais même pas la littérature en yiddish. Ni l'histoire, ni les conditions de vie. Touriste désireux de jeter un coup d'il sur le travail et les efforts par le trou de la serrure, que gênent dans sa modeste entreprise et la chaleur, et le soleil, et même le vent, qu'il comprend comme une bénédiction pour ce pays, mais il éprouve encore quelque peine à surmonter ce climat biologiquement incompréhensible pour lui.
Et pourtant...
Lentement la pensée se déroule, paresseusement
je note des mots. J'ai décidé d'écrire brièvement
en m'abstenant de toute correction ; sinon je craindrais de ne
pas finir cet article, or je tiens à l'écrire.
Trois moments lors de ma première excursion il y a deux
ans :
1. Me montrant le monument aux morts à Tel Haj,
le guide enseignant dit :
- On l'appelle le tombeau ou encore le mémorial de Trumpeldor
[1]. Pourtant il n'est pas le seul qui soit tombé
ici.
Il a dit cela - me semble-t-il - avec un regret, j'ajouterai
: un regret légitime.
Afin d'alléger la mémoire, on passe sous silence
la cause d'innombrables "sans noms", au seul bénéfice
de quelques guerriers. Du point de vue de l'éducation,
cela est très préjudiciable. Si l'on m'interrogeait,
j'expliquerais pourquoi c'est très préjudiciable,
non seulement injuste et historiquement inexact.
2. J'ai assisté dans l'école d'un kibboutz
à une leçon de Tanah [2]. Le cours a duré sans interruption cent vingt minutes. Rien à reprocher au comportement des enfants qui manifestaient un grand intérêt. On m'avait déjà dit que les enfants aiment la Bible; tout de même, n'est-ce pas forcer un peu trop? Réponse de l'enseignant :
- Je leur ai demandé trois fois si je devais arrêter,
les enfants ont voulu finir tout le chapitre.
En effet : à plusieurs reprises, il a posé à
la classe une question que je n'ai pas comprise. Les enfants ont
vivement protesté; j'étais curieux de savoir ce
dont il s'agissait, mais je n'ai pas voulu interrompre le cours.
Je l'avoue : j'ai éprouvé un sentiment de jalousie
envers ces livres vieux de deux mille ans. S'il existe un tel
capital d'attention et d'endurance, ne serait-il pas judicieux
de le partager entre le passé et l'avenir, le passé
proche, et moins proche, et le chemin vers le futur des Juifs
comme des non-Juifs, de l'humanité?
Quelque chose encore, si ce n'est déjà - quelque
chose de plus que cet honorable mais seulement - un mémorial.
3. Entre autres, (autant qu'il est possible de se souvenir),
une rencontre m'est restée en mémoire. Un vieux
randonneur de la terre de Palestine, il l'a parcourue d'un bout
à l'autre. Sybirak Hilman [3] - mécanicien.
Lui a vu et connaît.
Entre autres m'a effleuré cette pensée : lui
demander d'être mon guide, prendre un sac à dos et
avec lui, s'il est d'accord, visiter le pays. Résultat
possible : un Robinson palestinien pour les enfants? Car Mosze
Karmi [4] peut-être comme troisième?
Il existe un Robinson suisse, un mexicain, un polonais, - alors
pourquoi pas un palestinien?
Mais peut-être germait déjà la pensée
d'une plus grande entreprise? Sur le bateau, pendant la traversée,
j'ai lu alternativement la Bible et l'Odyssée - j'avais
le sentiment que c'est ce qu'il convient de lire sur la mer Egée,
entre l'Occident hellénique et l'Orient.
Cette fois, j'ai emporté en voyage l'Iliade, Nala et
Damayant, épisode du Mahabharata indien [5], et
Monsieur Balcer au Brésil de Konopnicka [6]...
Tant et si bien qu'a mûri cette pensée que je
veux partager :
Grâce aux efforts conjoints de poètes, de musiciens,
de jeunes, d'anciens et d'enfants - construire une épopée
nouvelle sur le troisième retour des Juifs sur leur terre.
Combien y aurait-il de livres, combien de chants, quelle forme,
si des rimes et des mètres, lesquels ? Quand pourrait-on
considérer le travail terminé ?
C'est alors seulement que j'ai pensé à Dante.
Ce qui prouve combien je me suis imparfaitement préparé
à ce sujet, à quel point je suis peu compétent
pour parler d'une entreprise de cette taille.
"Muse, dis-moi le héros..." ( Odyssée)
"Chante la colère d'Achille fils de Pélée,
déesse..." (Iliade)
" Il était un roi du nom de Nala, le fils de Wirasen..."
Ici, comment commencer?
Il était une fois un Juif...
(Je souhaite ardemment que la littérature hébraïque
fasse sienne le poème sur Tyrtée [7] :
Assiégée par les Messéniens, Sparte, sur
le conseil des Dieux, appelle à l'aide Athènes qu'elle
méprise. Sparte tout fer tout muscles s'abaisse à
implorer l'Acropole de marbre toute âme tous chants. Ce
ne sont pas des troupes, ni une flotte armée qu'Athènes
envoie, mais un chanteur boiteux, Tyrtée. Le chant de celui-ci
s'ouvre sur ces mots : "Connais-tu ce pays?")
On peut commencer différemment. De multiples sources,
un fleuve rassemble ses eaux. Chaque petit kibboutz, chaque hameau
peut être tenté d'apporter ses propres variantes
au poème collectif. Un mince épisode, une brève
évocation d'un seul chant pourrait croître en un
poème indépendant chanté dans une seule et
infime partie de la région.
Un puits collectif se partage en maintes histoires sur la quête
de l'eau. Chacun se rappelle la naissance de son premier enfant,
et le premier repas avec le lait de sa propre traite, les victoires,
les échecs, et les premières tombes de son propre
cimetière.
Je ne sais pas, et ne peux pas savoir comment ni en combien de temps. Mais une chose est certaine : vigilante et désintéressée, la pensée doit constamment contrôler le cours du travail créateur. Que le jeu des ambitions et des animosités personnelles puisse détruire ou empoisonner le cours et le développement de l'uvre, je ne le crois pas, mais seulement le retarder; se pourrait-il même que ce ferment soit utile ?
Qui ? Le Pen Club, l'Université? Je ne sais qui est
appelé à construire une mosaïque à partir
de ces petites pierres, ni d'après quel plan et quel modèle.
Si j'admets l'idée d'un modèle, je ne pense pas
que cela doive être Homère ou Virgile. Autrement
à propos de guerre et d'extermination, de destruction et
de pillage, autrement à propos de reconstruction.
Connais-tu ce pays qui a dormi pendant de longs siècles?
Connais-tu le pays qui, près des vignes des dieux, a proclamé
aux Juifs, et a la fierté de donner aux Juifs le modèle
d'une foi nouvelle? Et le trône d'une étoile nouvelle
et le son d'idées nouvelles?
Achèvement, autant que commencement de projets, mais
immortels s'ils ont pour étendard la fraternité
et la liberté. Les malveillants nous imputent la faute
d'avoir, au nom d'un idéal trop élevé, entravé
la volonté de l'individu et détourné le cours
de l'histoire.
Avérer le rôle infamant que nous ont imposé
les latrones, cruce signati [8] pour souligner d'autant cette force nostalgique de renaissance, de purification et d'élévation? - Et d'autre part le suicide comme protestation et expression d'une faiblesse, ou alors délires de nerfs épuisés - non de simples tombes ?
Le regard vers le ciel et vers le futur. Shakespeare prenait
pour sujet de ses drames l'histoire de l'Angleterre, Dostoïevski
dans ses romans donnait une coupe de l'âme russe, Racine
ironisait, Sienkiewicz glorifiait, Faust abordait les problèmes
philosophiques de l'existence. Flavius Josèphe a traité
un moment tragique de l'histoire, celui d'Hérodote ou de
César. La colonne d'Hammourabi [9] et les tables
du code romain ont donné le droit sans lui ajouter de poésie.
Autrement la Bible. Autrement les Prophètes. Je sens, plus que je ne sais, qu'en elle est l'origine de toute la poésie. Le sacré de l'uvre a passé, sa valeur est demeurée. Il serait étonnant que la nouvelle langue hébraïque néglige le droit et la possibilité d'une création nouvelle - non - plutôt la continuation pour maintenant, pour aujourd'hui, - d'un troisième Testament après l'Ancien et le Nouveau, - d'un epos, d'une trilogie.
Herzl? - Simple accord dans la Symphonie pathétique.
La matière, non les hommes mais le peuple, l'auteur, quiconque
aura puisé dans les étoiles et le destin (et pas
seulement dans les actions) le courage de faire renaître
la terre et les hommes pour être un co-auteur.
Dans la préface de sa traduction, un auteur polonais
[10], (je cite de mémoire faute d'autre source)
écrit:
"L'épopée indienne est disposée en
alokas, c'est-à-dire en distiques de trente-deux syllabes.
Cette forme s'appelle anushtubh. Chaque aloka est divisible en
deux vers de seize syllabes.[...] La caractéristique de
la prosodie indienne, c'est que la première moitié
d'un demi-aloka a un rythme tout à fait libre, la deuxième
est iambique, à côté de quoi la fin du vers
peut avoir un caractère dactylique... D'ordinaire, dans
la première moitié dominent les choriambes ou les
péons."
Dans un petit guide, on pourra donner des règles, non
obligatoires toutefois, et un ou plusieurs exemples comme fruit
des débats, mais aussi les discussions de poètes,
de philologues, musiciens.
Autre est le rythme du concert des grillons dans les champs
d'Emek, autre celui de la lune glissant lentement dans le ciel,
autre celui du vent, des brebis, des cyprès. Il y a une
mélodie dans le silence des bois, (j'ai écouté
à Ganigar à l'aube; et me suis étonné
qu'il existe une mélodie du silence). Je mentionnerai qu'il
faudra, sans doute, hébraïser les noms. Il s'agit
d'établir des règles qui permettent aux coauteurs
de comprendre tout ceci. Peut-être ne pas changer du tout
leurs prénoms, si l'on ajoute le prénom du père,
ou le prénom et le nom de la localité, ou un pseudonyme
caractéristique, et peut-être à côté
du prénom celui d'un père spirituel, roi ou prophète.
Enfin, quel instrument à cordes - si des instruments sont souhaitables - doit accompagner la récitation? Les règles des dialogues (deux récitants ou un chanteur et son auditeur), peut-être un chur ?
Je vois deux tableaux :
A l'heure de l'école. Discussion : quel épisode
et comment l'ancrer dans le chant. Vif échange de phrases,
désaccord sur un mot, une expression, délai dans
lequel la "petite pierre de la mosaïque" devra
être envoyée à la rédaction.
Voici qu'arrive le chanteur. Il accorde son instrument. Silence
de l'attente. Il commence : un chant joyeux, un chant captivant,
s'accordant à l'atmosphère et l'humeur, considérations
sur le destin de l'homme, est héroïque ce qui porte
vers le haut ou plonge le regard au fond de soi.
Traduction : Malinka Zanger et Yvette Métral
1. Trumpeldor :1880-1920. Né en Russie, émigre
en Palestine en 1912. A été tué avec sept
compagnons à Tel Haj lors d'une attaque arabe.
2. Tanah : ce mot qui désigne l'ensemble
des textes bibliques est formé à partir des initiales
de T[hora] (le Pentateuque), N[eviim] (les Prophètes),
K[etouvim] (les écrits : Livres de Job, d'Esther, Cantiques
des Cantiques, etc.)
3. Sybirak Hilman : né à Omsk en 1881.
Emigre en Palestine en 1909.
4. Moshe Karmi : un des premiers enseignants du
kibboutz d'Ein Harod. Randonneur passionné, il emmenait
souvent les enfants à la découverte du pays.
5. Le Mahabharata est un long poème épique
écrit en sanskrit.
6. Maria Konopnicka (1842-1910) : évoque
de façon quasi épique, dans : Monsieur Balcer
au Brésil (1892-1909), le sort d'un paysan polonais
émigrant vers le Nouveau Monde et ses désillusions.
7. Tyrtée : ce poème, qui date de 1861, est l'uvre de W.L. Anczyk (1823-1883). J. Korczak y fait fréquemment référence et en cite parfois de longs extraits.
8. Latrones, cruce signati : littéralement
: les soudards, signés de la croix.
9. Hammourabi : 1728?-1686? av. J.-C. Septième prince de la dynastie de Babylone, c'est le souverain le plus prestigieux de la Mésopotamie ancienne par l'ampleur de son uvre politique et législative. La découverte de son Code par une mission française, en 1902,
sur l'Acropole de Suse, a renouvelé l'histoire du droit.
10. Un auteur polonais : il s'agit d'Antoni Lange, né à Varsovie (1861?-1929). Poète, critique et traducteur, il fut l'un des premiers à populariser la littérature et la philosophie indiennes en Pologne.
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