|
UN TEXTE INEDIT DE JANUSZ KORCZAK
"Ma défense", publiée dans le
journal pour enfants "Wsoncu", en 1918 ou 1919, et édité
en 1927.
Un enfant adresse une lettre à sa maîtresse afin de se disculper. Cette forme littéraire permet de conserver l'oralité du texte (la voix de l'énonciateur), et l'on ne manqua pas de souligner la valeur artistique de cette uvre. On y trouve donc le portrait d'un enfant déjà adulte, privé trop tôt de son enfance et d'un vrai foyer, et qui, à l'instar des Enfants de la rue, s'épanouit en dehors de chez lui. Il sait se défendre par la parole de l'injustice subie, et comprend la vie mieux que l'adulte qui a autorité sur lui.
Madame, vous avez dit que vous regrettez de me chasser de l'école
parce que je suis doué, et c'est pour ça que vous
le regrettez. Vous avez dit que je peux revenir à l'école,
si je donne ma parole que je ne me battrai plus, que je n'arriverai
plus en retard, que je ne sèmerai pas la pagaille. Comme
je ne peux pas vous donner ma parole, alors je vais écrire
ma défense, et comme ça vous pourrez me juger et
faire comme vous voudrez. Je vais vous raconter toute ma vie,
parce que je n'ai jamais rien fait de vraiment mal, mais les copains
m'embêtent parce qu'ils sont jaloux que je suis différent,
mais je ne suis pas pire qu'eux.
Donc, quand mon père était vivant, c'était
bien à la maison, j'ai commencé à aller à
l'école, et si mon père n'était pas mort,
tout se passerait autrement. Nous sommes restés sans le
père : moi, ma mère, ma sur et mon petit frère.
Ma sur était rachitique, mais mon frère se portait
bien, sauf qu'il était petit. Maman s'est placée
dans un restaurant, et comme elle rapportait à manger à
la maison, je n'ai pas voulu priver les petits et j'ai cherché
du travail. Ce n'est pas des ordures que je portais, mais du lait.
Même si c'était des ordures, ça ne m'humilierait
pas. Vous avez dit vous-même qu'il n'y a pas de métier
déshonorant, sauf qu'ensuite, les choses ont tourné
autrement et c'est déshonorant. Je vais vous rappeler
comment ça s'est passé. Quand ils ont commencé
à m'appeler ''vendeur de journaux, et ramasseur d'ordures'',
vous leur avez dit de me laisser tranquille, et à moi de
ne pas me fâcher. Et s'ils avaient cessé, rien de
tout ça ne serait arrivé. Mais ils ont continué
à me tanner, et je me suis battu, et vous, madame, vous
vous êtes fâchée et vous avez dit devant tout
le monde que je me conduisais comme un ramasseur d'ordures et
un gosse des rues. Si c'est comme ça, c'est eux qui ont
raison, et moi je n'avais qu'à baisser les bras.
Donc, maman travaillait dur, à récurer les chaudrons
; ce n'était pas un travail pour une femme de santé
délicate, et quand mon père était encore
en vie, elle a eu mal au ventre et deux fois il a fallu l'hospitaliser.
Donc elle a soulevé quelque chose de lourd, et ça
a déclenché une hémorragie. Mon oncle nous
a aidés, mais pas beaucoup parce que la tante lui faisait
des histoires. Et moi, même en travaillant de cinq heures
du matin à midi et de quatre jusqu'au soir, je ne gagnais
pas grand-chose non plus. Et puis un garçon, dans ma cour,
m'a conseillé de vendre des journaux, que ça rapporte
beaucoup. Vous, madame, vous pensez peut-être que c'est
amusant de vendre des journaux. Pas du tout. Au début,
on a honte et on a peur de se tromper, de donner deux journaux
au lieu d'un, de les laisser tomber dans la boue ou de mal rendre
la monnaie. Un jour tu n'en achètes pas assez et tu le
regrettes, tu aurais pu gagner davantage; un autre jour, tu en
achètes trop et tu y perds. Je veux gagner beaucoup pour
soulager ma mère, et n'importe quel voyou se débrouille
mieux pour gagner plus. Je sais bien que quand les gens voient
un gars qui plaisante et qui rit, ils s'imaginent que chacun est
tout le temps comme ça; mais ils remarquent seulement ceux
qui sont gais, celui qui est triste, ils ne le voient même
pas. Quand les gens achètent leur journal, ils aiment plaisanter
avec le vendeur, si bien que le type joyeux gagne mieux.
Filou, je ne l'ai jamais été, même s'il
m'arrive de dire qu'il y a des choses intéressantes dans
le journal (ce genre de mensonge n'est pas honteux, quand on a
une mère et deux petits). Je ne veux pas dire du mal des
copains, mais qu'il y en ait un qui ose me dire, yeux dans les
yeux, qu'il ne ment jamais ! Chacun ment à sa façon,
l'un comme ci, l'autre comme ça. Quand vous, madame, vous
avez dit : "Je suis au courant de tes autres méfaits",
vous aussi vous n'avez pas dit la vérité, parce
que vous ne saviez rien du tout, vous avez seulement voulu me
faire peur pour que j'avoue que j'avais mangé son déjeuner.
Mais je n'ai jamais été un voleur. Si j'avais
voulu en être un, peut-être que ma mère ne
serait pas morte. Mais je n'ai pas voulu. La seule et unique fois
où j'ai essayé, à l'arrêt du tramway,
de mettre la main dans la poche d'un type, même cette fois-là
je n'avais pas l'intention de voler, seulement d'essayer histoire
de voir, pour blaguer ou pour autre chose, je ne sais pas. Mais
je n'ai rien pris, je ne sais même pas s'il y avait quelque
chose dans sa poche ou rien du tout.
Et je n'ai jamais été un voyou. J'ai rencontré
des gars parce qu'il fallait bien, mais je n'ai jamais eu d'ami
; et quand on discutait, ça m'a renseigné sur un
tas de choses. Se renseigner est une chose et apprendre en est
une autre. Vous m'avez dit d'oublier ce qui s'était passé.
Excusez-moi, madame, quand on sait quelque chose, on ne peut plus
l'oublier. Fumer des cigarettes, je ne l'ai pas appris avec les
vendeurs de journaux, mais justement à l'école,
quand mon père vivait encore. Je dois vous le dire franchement,
madame, je préfère les gosses des rues. Souvent
le soir je rêve que, quand je serai grand, je créerai
un vrai club pour ces gars. Celui des grands, je l'appellerai
le club des voleurs, et celui des plus jeunes le club des voyous.
Exprès pour embêter le monde. Et nous aurons notre
drapeau, et nous serons fiers de notre nom. Et si un danger menaçait
la patrie, nous serions prêts à nous battre, tandis
que les pantouflards se cacheraient dans les coins. L'ennemi a
envahi la ville, personne n'ose se défendre, mais à
la dernière minute arrivent les renforts. Et ils remportent
la victoire. Ce sont mes légions : voleurs, ramasseurs
d'ordures, voyous et filous. La dernière balle me tue.
Je pleure quand je pense à ça. Dans mon club, il
n'y aurait pas de niaiseries, chacun ferait ce qu'il veut. S'ils
veulent jouer aux cartes ou à pile ou face, qu'ils jouent
au club plutôt que d'aller sous la porte cochère.
Après, je leur apprendrais à jouer aux dames, j'organiserais
un orchestre. J'ai souvent joué aux dames avec mon père.
Mais quand on donne d'une main et qu'on menace de l'autre, les
gars bien se sauvent, et il ne reste que les lèche-bottes
et les faux-jetons qui vous font des mamours par devant et ricanent
par derrière.
S'il vous plaît, madame, je vous en supplie, ne dites
rien de tout ça aux autres, ça les ferait rigoler.
Cette leçon-là, je la connais pour la vie.
Donc, les parents sont morts et je n'avais plus personne au
monde. Vous allez dire que j'avais pourtant de la famille. Mais
est-ce que ça compte, une sur de quatre ans, un frère
de sept. Je ne pouvais pas discuter avec eux, mais j'ai payé
la voisine pour qu'elle nous garde, parce qu'elle n'était
pas riche non plus. Maintenant j'aimerais tellement savoir où
ils sont, s'ils sont vivants ou morts, mais on les a emmenés
quelque part dans un internat, et sûrement que je ne les
reverrai jamais, ou si je les revois, je ne les reconnaîtrai
pas. Vous vous rappelez, madame, quand vous vous êtes fâchée
contre moi parce que je n'arrivais pas à réciter
la leçon sur les chauves-souris ? Vous avez dit que pour
une fois que je me tiens tranquille, alors je suis dans la lune.
Eh bien, ce qui s'était passé, c'est que j'avais
vu dans la rue un garçon qui ressemblait à mon frère.
Je l'avais dépassé mais quelque chose me tracassait,
alors j'ai fait demi-tour et je l'ai appelé une fois, mais
il ne s'est pas retourné. Je me suis dit : s'il est dans
un internat, comment il pourrait se trouver seul dans la rue -
et je suis reparti. Et la nuit, maman m'est apparue en rêve,
au moment de sa mort. Elle avait la bouche un peu tordue et elle
regardait le mur. Ensuite elle a pris mon petit frère,
mais dans le rêve il était tout petit, comme une
poupée, - elle me l'a tendu en disant : "Prends, prends",
et j'ai tendu les bras pour le prendre mais brusquement j'ai eu
peur et je me suis sauvé. Alors je me suis réveillé.
Si je savais où ils sont, j'aurais quelqu'un à aller
voir les jours de vacances, mais je ne saurai jamais plus.
J'ai remarqué, le jour où vous avez parlé
des chauves-souris, les mots entraient dans mes oreilles, mais
dans ma tête je pensais que si j'avais rêvé
de ma mère, alors j'avais peut-être vraiment rencontré
mon frère et dans ce cas, dommage que je ne sois pas revenu
en arrière pour l'appeler encore une fois, il n'avait peut-être
pas entendu. On l'avait peut-être envoyé faire des
courses, ou quelqu'un l'a peut-être recueilli chez lui.
Donc, c'était ça, ma vie. Maintenant je veux
vous raconter ce qui s'est passé après. Mon oncle
m'a pris chez lui, parce j'étais seul à présent
et que je pouvais lui rendre service. L'oncle disait qu'il préfère
les siens, c'est plus sûr qu'avec les étrangers.
Par la suite j'ai appris que le garçon d'avant l'avait
volé. Et puis l'oncle m'a permis d'aller à l'école.
Pour ça je lui suis reconnaissant. Mais à l'école,
ça se passe mal si bien que je n'aime pas l'école.
Je pense que vous non plus vous n'êtes pas contente, vous
êtes tantôt fâchée, tantôt triste,
tantôt vous me faites de la peine quand les gars chahutent
et n'écoutent pas, tantôt j'ai envie de rire quand
vous nous parlez comme un curé, et eux ils n'en ont rien
à faire. Parce que, qu'est-ce que vous allez leur faire
- leur refuser l'absolution ? Ils vous roulent, et vous, madame,
vous les croyez. C'est pour ça que je n'aime pas l'école.
Mais pourquoi je l'aime, je n'en sais rien moi-même.
Maintenant passons à ma défense. Vous croyez
que j'arrive en retard parce que je n'ai pas envie de me lever
ou que je traîne dans la rue. La rue ne m'intéresse
plus, je la connais bien assez; la rue peut amuser ceux que la
mère ne laisse pas sortir, mais pas moi. J'ai du travail
que je dois finir avant de venir. Donc je ne peux pas vous promettre
que je n'arriverai pas en retard. C'est dommage seulement pour
moi, j'entrerai sur la pointe des pieds et ne dérangerai
personne.
Je me suis battu cinq fois et pour que vous ne sachiez pas
que je vendais des journaux, pour que vous ne soyez pas aussi
sévère avec moi. Mais quoi ? J'ai vendu des journaux,
donc je n'ai pas le droit de me défendre quand on m'attaque.
Il y en a un qui me traite de ramasseur d'ordures, l'autre qui
me dit : "Retourne à ta pègre, bâtard",
et je dois me taire parce que je suis plus mauvais qu'eux. Une
seule fois, j'ai mis ma main dans la poche de quelqu'un, j'ai
rien pris, mais si j'avais volé pour de bon et que je veuille
maintenant me corriger, qu'est-ce qui se passerait ? Tout ce
que vous essayez d'arranger pendant la classe, eux, ils le gâchent
pendant la récré.
Vous m'aviez dit que c'était des camarades ; je vous
ai cru, et pour ça j'ai récolté une punition.
Quand je suis arrivé à l'école, je ne
connaissais personne et c'était triste. Alors je me suis
dit : je vais me trouver un copain et ça ira mieux. Et
j'en ai trouvé un. On allait ensemble à l'école,
donc je lui parlais de moi, je ne lui disais pas tout parce que
je le traitais comme un copain, pas comme un ami. Mais comment
j'aurais pu savoir ce qui allait arriver ? Et voilà ce
qui s'est passé : il s'est disputé avec moi, alors
il a raconté tout ce que je lui avais dit, en rajoutant
un tas de mensonges à lui. Je lui avais dit que je portais
du lait, et lui a dit que c'était des ordures. Ce n'était
peut-être pas la peine de lui dire que ma tante n'est pas
gentille avec moi, mais lui est allé raconter qu'on me
bat, qu'on ne me donne pas à manger, qu'on m'enferme dans
la cave. Et c'est parti : ramasseur d'ordures, gosse des rues,
et tout le reste. Vérifiez si c'est moi qui attaque, ou
moi qui me défends, ensuite jugez-moi.
Toute cette camaraderie, c'est que du mensonge, les copains,
c'est bon pour jouer de mauvais tours ou faire du mal, mais pas
pour aider les autres. Celui qui a des bottes intactes fait le
flambard. Celui qui a deux stylos n'en prêtera un à
personne. Je ne dis pas que tout le monde est comme ça.
Quand vous m'avez renvoyé à la maison, le seul qui
m'a parlé gentiment, je n'avais jamais pensé à
lui, je ne l'avais même pas remarqué. Celui-là,
il m'a donné raison. Vous aussi, vous le connaissez mal,
il est silencieux et effacé. Vous aussi vous êtes
montrée injuste envers lui parce que lui, quand il ne sait
pas, il ne sait pas et n'essaie pas de copier ou de tricher. Pourquoi
ça doit se passer comme ça, c'est toujours les grandes
gueules qui commandent, tandis que celui qui est calme et juste
n'a qu'à se cacher pour ne pas être embêté
?
Pour finir, je vous dirai encore une chose, ce qui s'est passé
avec le déjeuner. Maintenant, ça m'est bien égal
que vous me permettiez de revenir à l'école ou pas,
alors je n'ai pas besoin de cacher quelque chose. Vous m'avez
cru quand j'ai dit que je n'avais pas pris le casse-croûte,
et de ça, madame, je vous suis très reconnaissant,
et c'est pour ça que j'avoue ma faute. Donc, voilà
comment c'est arrivé. L'oncle avait dit que si j'ai faim,
je peux me couper un morceau de pain, mais la tante me rationnait.
Une fois, elle m'a ordonné de couper du bois pour la voisine
qui lui avait prêté sa broche pour sortir faire une
visite. J'étais fatigué, j'avais faim, en plus j'avais
un devoir à finir pour l'école, alors j'ai refusé.
Ma tante s'est plainte à l'oncle, l'oncle s'est fâché
contre moi, mais comme c'était la première fois
et injustement, j'ai tout dit à l'oncle. L'oncle a crié
sur la tante, et la tante a déclaré qu'elle nourrit
un mouchard à la maison, c'est-à-dire moi. Alors
j'ai dit : "La tante ne me nourrira plus". J'étais
vraiment très malheureux. J'avais envie de m'en aller,
mais je regrettais l'école, alors j'ai décidé
de ne pas manger tant que la tante ne me demandera pas pardon.
Deux jours je suis resté sans manger. Vous trouvez que
deux jours, c'est peu, moi je dis que c'est beaucoup. Donc c'était
le deuxième jour, et la tante ne disait toujours rien,
et moi non plus. L'oncle était en voyage. Donc, c'est justement
ce jour-là qu'à la récréation l'autre
a déplié le journal de son casse-croûte et
en voyant le pain noir de son déjeuner, il a dit : "Les
salauds, ils n'auraient pas pu me donner du pain blanc, je ne
vais pas manger cette cochonnerie !" Vous comprenez, madame,
il a traité ses parents de salauds et le pain noir de cochonnerie.
Alors j'ai ramassé le casse-croûte, je l'ai fait
comme distraitement, car il y avait des élèves dans
la classe et ils auraient pu me voir. Après ils ont dit
que je tournais autour de son banc. Ce n'est pas vrai, je me suis
seulement approché, j'ai pris le pain et l'ai mis dans
ma poche. Après j'ai couru en bas et je l'ai caché
dans la gouttière. Le lendemain, je l'ai repris et l'ai
donné au vieux qui se tient souvent par ici - vous pouvez
lui demander. Je sais ce que vous pensez, madame, que le manteau
qui a disparu, le livre et le canif, c'est moi qui ai pris tout
ça. Eh bien je peux jurer que je n'ai rien pris que le
pain, et je peux promettre que je ne prendrai jamais rien. Et
ce jour-là vous m'avez demandé si je n'étais
pas malade; à la maison je me suis évanoui, la tante
a eu peur, et maintenant je n'ai plus faim.
Mais je ne peux pas promettre que je ne serai jamais en retard
et que je ne me battrai plus. Si quelqu'un dit des choses sur
mon père ou ma mère, ou même sur l'oncle et
la tante, je le rosserai. Je peux supporter qu'ils aboient après
moi, si c'est pas trop souvent, et éviter de les fréquenter.
Si vous n'acceptez pas ce contrat, alors je retournerai à
mes vendeurs de journaux, ça sera peut-être même
mieux.
Madame, je vous remercie beaucoup pour tout ce que vous m'avez
appris. Et si vous ne m'acceptez pas à l'école,
s'il vous plaît, il ne faut pas m'en vouloir.
Traduction : Malinka Zanger et Yvette Métral
|