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UN TEXTE INEDIT DE JANUSZ KORCZAK ![]()
I Tout un chacun a une mère et un père, deux grands-pères et deux grands-mères, quatre arrière-grands-pères, huit arrière-arrière-grands-pères, et ainsi de suite toujours davantage. Tout un chacun. Mais pas tout un chacun ne les a vus. Parfois on arrive à temps pour voir l'arrière-grand-père. Il y a des enfants qui n'ont pas connu leurs grands-mères. Parfois l'on montre une photographie et l'on dit : "C'était ton grand-père". La grand-mère raconte des souvenirs du défunt, maman et papa évoquent sa mémoire. De l'arrière-arrière-grand-père parlera grand-papa. Nous le connaissons seulement par ouï-dire. Je n'ai aucune photo de mon arrière-grand-père, et je n'ai guère entendu parler de lui. Grand-père ne m'en a pas parlé, car il est mort avant que je vienne au monde. Je sais peu de choses de mon arrière-grand-père. Je sais qu'il était vitrier dans une petite bourgade. En ce temps-là les pauvres n'avaient pas de carreaux à leurs fenêtres. L'arrière-grand-père allait dans les maisons de la noblesse, posait des carreaux et achetait des peaux de lièvre. Cela me plaît de penser que mon arrière-grand-père posait des carreaux pour qu'il fasse clair, et qu'il achetait des peaux dont il faisait des fourrures pour qu'on ait plus chaud. Parfois j'imagine comment mon vieil arrière-grand-père parcourait des lieues et des lieues de campagne en campagne, s'asseyant sous un arbre pour se reposer ou se dépêchant d'arriver pour la fête avant la nuit noire. II Si tout un chacun a déjà huit arrière-arrière-grands-pères, et ainsi de suite toujours davantage, combien en eut-il si l'on remonte à l'origine ? Dans ce cas, un de mes ancêtres a connu les Macchabi qui menèrent la révolte, peut-être ont-ils combattu ensemble. Une belle fête que Chanoukka - souvenir de cette révolte. Etrange. D'ordinaire les vieilles gens sont très prudentes, elles redoutent qu'il n'arrive malheur aux enfants, elles tremblent à la pensée que l'enfant n'attrape une maladie, qu'il ne reste invalide. Le vieux Maccabi ordonna à ses cinq fils d'aller au combat, à la guerre; bien qu'il sût que c'était très dangereux. Les Juifs étaient une petite nation, ils étaient pauvres, victimes de pillages. Pas un cheval pour mener la bataille, ni chariots ni arcs ni glaives tranchants. Mais les Grecs, puissants et riches. Les Juifs se défendaient seuls, mais dans l'armée grecque nombreux étaient les esclaves : ils choisissaient les forts, les agiles, ceux qui visaient le mieux. Le vieux Maccabi savait que ses fils risquaient d'être tués. La révolution, ce sont souvent les jeunes les forts, les braves, qui la font, mais cette révolte-là, ce fut un vieillard qui savait beaucoup et réfléchissait beaucoup - et qui prévoyait. Il prévoyait la victoire. III Chanoukka est la fête des enfants et des vieux. Maintes fois nous avons voulu demander à nos lecteurs1 de nous envoyer des récits de leurs grands-parents. Que l'arrière-petit-enfant n'attende pas de bien savoir écrire, car il peut ne pas avoir le temps, il pourrait être trop tard, alors que grand-mère et grand-père racontent volontiers comment c'était autrefois. Je me souviens du beau récit d'un vieux jardinier, d'une conversation pleine de sagesse entre Abraham le colporteur et Nuta le cabaretier; je me souviens des prêches courroucés d'un vieux rabbin et avec quelle tristesse le racontait grand-père Aron; je me souviens d'un petit vieux dans la synagogue de Sniadowie. L'homme âgé se souvient plus longtemps, lorsqu'il entend une chose intéressante. Pour les enfants tout est nouveau, ils questionnent beaucoup, discernent peu ce qui est important. C'est pourquoi ils oublient plus facilement. Il faut se dépêcher. Si cela se réalise, nous ouvrirons toute une rubrique dans La Petite Revue sous le titre : "Ce que grand-père disait". IV Chanoukka - vieille fête, très ancien souvenir. Cette année, en même temps que Chanoukka, nous célèbrerons une jeune fête - l'arrière-arrière petite-fille de Chanoukka. L'autre - vieille de 2000 ans, celle-ci âgée de 25 ans seulement. Chanoukka - vieillard à barbe grise, Keren Kayemet2 - toute récente : beaucoup se souviennent du jour de sa naissance. Au vieillard on parle avec une gravité respectueuse, aux enfants - à tort - avec une légèreté amusée. Mais l'enfant aussi mérite le respect. Petit, faible encore, il ne sait et ne peut pas grand-chose, mais son avenir, ce qu'il sera quand il aura grandi - impose un égard égal à celui dû au vieillard. Le vieillard est stable, l'enfant change, il grandit. L'enfant exige des soins attentifs et bienveillants, une sympathie affectueuse lorsque cela va mal, lorsqu'il a du chagrin, lorsqu'il n'arrive pas à s'en sortir. Il faut parler avec lui constamment, lui fournir davantage de sollicitude. 1 Il s'agit des lecteurs de Maly Przeglad, [Ecrit en 1926 ? - publié dans Maly Przeglad, supplément créé par Korczak, écrit pour et par les enfants, et qui paraissait tous les vendredis dans un journal juif polonais. (Trad. Yvette Métral). "La Lettre" de l'Association des amis du Dr Korczak, Genève, juillet 2005.] |