UN TEXTE INEDIT DE JANUSZ KORCZAK

Tu n'es ni coléreux, ni querelleur. Tu es impétueux,
voilà. A dire vrai, moi-même Parce que moi aussi
Je me souviens : à l'école, je me suis lié
d'amitié avec impétuosité (j'étais
comme toi à l'époque), je me suis lié d'amitié
avec un camarade sans réserve puis je me suis aperçu
que ça n'allait pas du tout : c'était un garnement,
un hypocrite, un paresseux. J'ai voulu mettre un terme à
notre amitié, mais il s'est collé à moi comme
de la glu. Que faire ? Je lui ai dit "ceci, cela, tu es
comme ci et comme ça, fiche-moi la paix !" Et lui,
il s'est mis à rire, il ne s'est pas fâché,
il ne faisait que me chercher querelles comme pour s'amuser; tantôt
il me faisait un croche-pied, tantôt il faisait tomber mon
béret, tantôt il me bousculait. J'aurais pu réagir
autrement, mais voilà qu'il me mit une boule de neige dans
le cou. J'ai vu rouge; advienne que pourra, on voudra me renvoyer
de l'école, eh bien on me renverra ! A la guerre comme
à la guerre ! Il en est resté baba et notre instituteur
aussi. Quant à moi, je l'ai roué de coups, je l'ai
frappé à la tête, sur la nuque, dans le cou.
A qui la faute ? A moi cette fois-ci la prison, le trou, le zéro
de conduite, quant à la maison, eh bien, ils ont convoqué
mes parents.
Oui, j'ai toujours un problème avec ça. Pourquoi
? Mon impétuosité ! Je n'ai ni femme, ni enfant.
Mes amis ? L'un a une bonne situation, l'autre est retraité,
et a une maison avec un petit jardin. Untel est mort et sa veuve
porte une couronne sur sa tombe tandis que moi, seul comme un
arbre au milieu du désert, je suis aux prises avec mon
défaut. Je me suis inventé une punition, une pénitence.
Chaque fois que je cherche la bagarre, je fais trois fois le tour
de Varsovie en tramway (Zero ou Pe) [1]; ou alors je m'interdis
de fumer toute une demi-journée. Je ne dis pas, on peut
faire de grandes choses avec impétuosité; c'est
alors une qualité. Par exemple, tu serres les dents brusquement
et bon sang tu te mets à étudier sérieusement.
Mais on doit faire attention aux bagarres, aux disputes; l'un
débite des bourdes, il boit; il est en colère à
cause de sa misère et sans même être un voleur,
il sombre imprudemment, inconsidérément, impétueusement
dans la misère. Bah ! L'autre n'a pas de chance aux cartes,
il les lance sur la table et ne veut plus jouer. Un autre encore
double impétueusement la mise. Chers amis, nous devons
prendre garde.
Une mère est venue me voir un jour, elle avait trois
fils. Des garçons intègres, d'une honnêteté
à la pureté du cristal. Ils se jetteraient dans
le feu l'un pour l'autre. Et après ? Des bosses, des cheveux
en bataille, des toupets, des yeux au beurre noir, des bleus,
avec des chaises, des plumiers Résultat : une plainte des
voisins à cause du plafond. Quant à la mère
des trois garçons, elle se tord les mains et "Au secours,
monsieur le psychologue ! ". Je mets les garçons en
rang et je les examine. Et eux : "C'est lui qui commence
et je devrais me laisser faire ? C'était lui le premier".
Je leur demande combien de fois ils se bagarrent par semaine.
Ils ne savent pas, ils ne comptent pas.
Erreur : il faut compter, avec des points. Une petite bagarre
: un point ; une bagarre modérée : deux points;
une bagarre acharnée : trois points. Tu en veux combien
d'un dimanche à l'autre ? Il faut les inscrire et compter,
compter. Si tu as droit à dix points, ça fait cinq
bagarres modérées. Et puis ? Tu veux te battre ?
Maintenant, tout de suite, mais tu te dis : non, ce serait dommage,
la semaine vient à peine de commencer, je vais économiser
un point, le réserver pour un coup dur. Tu te dis "Pas
maintenant, il aura son compte demain". Tu as une envie monstrueuse
de le frapper, mais tu remets ça à plus tard car
tu fais tes comptes et tu ne veux pas dépasser ton budget.
Tu ne t'es pas encore battu, ce serait dommage de toucher à
ton hypothèque.
Et voilà, c'est déjà mercredi et tu as
droit encore à cinq bagarres. Une fois de plus, c'est lui
qui a commencé, il t'a embêté, insulté;
ta main te démange déjà ; si tu ne comptais
pas, tu aurais déjà commencé, ben quoi ?
Tu devrais le laisser faire ? Mais tu réfléchis
: pendant la semaine, c'est plus facile parce que tu as l'école,
de toute manière tu es occupé, la bagarre, ce sera
donc dimanche (une bonne fois pour toutes). Ou alors tu as déjà
commencé à te battre, mais tu t'arrêtes brusquement,
pour ne compter la bagarre qu'à moitié et non pas
comme une bagarre acharnée. Ou encore, c'est dimanche et
tu te dis "Bah ! A quoi ça sert ? ". Tu te modères,
tu te calmes, tu te freines, tu t'aguerris; et tu mets en réserve
toutes ces bagarres inutilisées comme à la C.G.E.
[2] (la Caisse Générale d'Epargne), tel un
rentier, tu les économises pour une meilleure occasion.
Et tu penses : "Il vaut mieux se battre un bon coup plutôt
que de se battre trois fois n'importe comment". Tu fais sonner
tes bagarres économisées comme les pièces
d'or de ta réflexion et de ta maîtrise. Tu salives
tant tu as envie de te battre (parce que tu es impétueux),
mais non; qu'est-ce que ça t'apportera ? Il aura son compte
; ton seul bénéfice, c'est que lui aussi aura son
compte, mais toi ? Toi aussi tu l'auras.
La seconde méthode (parce que la première revient
à compter), c'est le miroir.
Tu t'enfermes à clef dans ta chambre, seul, et voilà
la mise en scène : face au miroir, c'est le théâtre
de l'imagination. Tu fais une vilaine mine, une mine offensée
et "Dégage, sinon tu vas voir ! ". Là,
devant ton miroir, tu mimes la bagarre, et tu observes, tu observes
comme tes mains et tes poings battent l'air. Est-ce un moulin
ou pas ? Est-ce un fou ou pas ? Tu les agites, tu les remues,
rouge, les yeux grands comme des soucoupes, le nez en sueur, les
dents, les coups, les sauts, tel un âne Les forces te manquent
déjà, mais bon gré mal gré, tu t'es
fourré là-dedans et tu fonces. Et après la
bagarre ? Regarde-toi dans le miroir. Bon. Surpris, tel un imbécile,
un perdant, tu tires sur ton pantalon, tu te reboutonnes, tu rajustes
tes vêtements et tu observes : tu es absurde, drôle,
furieux, ébouriffé. Ce n'est pas pour rien qu'un
dicton affirme que la colère nuit à la beauté.
Voici une observation comparative : les chiens et les coqs. Toi,
après la bagarre, tu baisses la tête, eux, c'est
la queue. Il te manque un bouton ou tu as un trou dans ta manche,
tu époussettes tes vêtements quant au coq, lui aussi
est pitoyable et abattu.
Récapitulons. La première méthode : compter
les bagarres ; la seconde : le miroir ; la troisième :
la sublimation. Ça ne te convient pas, tu ne veux pas te
disputer comme les petites filles, mais tu peux le faire comme
les garçons. Elles parlent beaucoup, elles rougissent également,
elles aussi ont le nez qui brille et les yeux, grands comme des
soucoupes, et patati et patata et finalement : "Ça
ne sert à rien de se disputer, tu n'en vaux pas la peine,
je ne te cause plus ! "; tandis qu'un garçon peut
réagir autrement. Il te dira : "Tu as peur, allez,
essaye, tu as peur ! "; quant à toi, sous le masque
du mépris, tu lui lances : "J'ai peur, c'est vrai,
que le dentiste ne soit obligé après de te mettre
un dentier !". Et puis, s'il te pose cette question (une
question perfide), s'il te demande "Tu veux l'avoir ?"
ou encore s'il te dit "Arrête! Tu vas te le prendre
!; ne lui réponds pas : "Ben vas-y !" ou "Ben
essaye !". Il te dira ensuite que tu l'as bien voulu et il
y est allé.
On conseille généralement de se mordre la langue
quand on est en colère ; c'est une méthode bien
peu pratique. Pourquoi cela ? Toi, tu veux le réduire en
miettes, le rayer de la carte et tu devrais te mordre la langue
comme un imbécile ? Il existe un autre moyen. Avant de
lui assener le premier coup, prononce cette formule magique en
latin : "Concordia parvae res crescunt, discordia maximae
dilabuntur". Tu peux également dire en français
: "L'entente construit, la mésentente détruit".
(Les garçons affirment qu'en latin, ça fait plus
d'effet.). Certains se plaignent que c'est trop long, qu'ils n'y
arrivent pas. Dans ce cas, il suffit de fermer les yeux et de
répéter lentement ou rapidement : "Concordia
parvae res crescunt" trois fois par jour, avec un grand verre
d'eau, et ce, après chaque repas.
Parce que vois-tu, la cinquième méthode, la détermination,
c'est la méthode principale.
Tu tires les rênes; il t'exaspère, mais toi mon
frère, non : tu as une volonté à toute épreuve,
tel un spartiate, tu es comme muselé. Tu n'es ni un jeune
coq, ni un gosse, ni un être agressif, mais un vir [3].
Un vir. Mais tu ne le deviens pas tout de suite, parce que tu
t'épuiserais et ce serait la défaite. Non, tu approches
du but, tu comptes tes bagarres et tu avances pas à pas
vers l'amélioration; c'est la victoire.
Ben quoi ? Un homme sans volonté, c'est un jeune coq,
un poil au menton, un pantin (tout le monde tire les ficelles
pour lui).
Un homme qui n'a aucune volonté, c'est un petit roseau,
un balourd, un grain de poussière, une savate, un bonnet
de nuit, un petit bébé, un ballon de baudruche.
Sans volonté, hein ?; c'est une serpillière, un
bout de laine, un ajour, un bonbon à la menthe, un petit-beurre.
Ah ! Sans volonté ! C'est un capuchon, un torchon, un faufil,
un raisin sec, un mioche, une ombre, un marmot.
Un homme sans volonté, c'est un toutou, un patachon,
un savon parfumé, un coussin pour les pieds, un plat en
sauce, un petit bolet mariné, une colle de pâte,
un cochonnet avec du buis dans le groin; un homme sans volonté,
c'est un chiffon, un grain de beauté sur la joue, un bas
de soie filé, un petit pied de veau en gelée.
Je sais, tu es impétueux. Détrompe-toi, je ne
te fais pas la morale, je n'aime pas me mêler des affaires
des autres. Ce sont tes affaires personnelles et confuses. Je
sais bien : une trahison, une petite tension, de la dynamite,
une explosion et c'est la bagarre. Tes camarades et toi, vous
connaissez mieux vos problèmes que moi. Bien souvent, il
est difficile de les éviter véritablement, mais
pour en venir à se castagner trois fois par jour ! Rendez-vous
compte : trois éclairs, trois bâtons de dynamite
? Se tabasser trois fois par jour ? C'est trop; c'est un abus.
Je sais que c'est plus facile pour les adultes ; ils ont des
tribunaux municipaux, des tribunaux d'arrondissement, des tribunaux
disciplinaires, consulaires, maritimes et militaires; il y a donc
rarement des duels.
C'est pourquoi je n'interdis pas les bagarres aux garçons
à condition qu'ils combattent à forces égales
ou que le plus robuste mesure ses frappes et que le plus faible
ne donne pas de coup en douce. Il est interdit de les exciter
les uns contre les autres avec des expressions fourbes telles
que "Tu te laisses faire ? Froussard ! Allez, plus fort !
Attaque !" (comme pour un chien). On n'a pas le droit de
s'en réjouir ni de s'en moquer.
Les garçons m'avertissent toujours "Monsieur, ils
se battent ! ". J'accours, j'observe les deux adversaires,
je les surveille, mais je ne les sépare pas. Pourquoi ?
Parce que si j'en attrape un par la main, l'autre en profite pour
en rajouter et le premier est alors encore plus fâché.
Et après ? Je les stopperais maladroitement et ils termineraient
plus tard leur bagarre ailleurs. Parfois, ils craignent qu'on
ne les arrête, qu'ils ne pourront pas finir, et c'est justement
dans la hâte qu'ils bâclent tout; ainsi, au lieu d'avoir
une bagarre dans les règles, j'obtiens un rogaton difforme,
corrompu, un fragment, un trognon de bagarre dénaturé.
Le pire dans une bagarre, c'est le novice : il ne sait pas,
il ne prévoit pas, il ne sait pas ; et vlan ! un coup de
poing sur le nez. Certains nez saignent énormément;
le lutteur expérimenté le sait et fait attention
pour avoir la paix, le novice, lui, se fait avoir. Parce que,
les adultes c'est tout de suite : "Du sang ! C'est un voyou
!", alors que ce n'est pas lui le voyou, mais la spécificité
de certains nez.
Je sais; on n'a pas le droit de s'en prendre à la gorge
en traître, ni au ventre, on n'a pas le droit également
de tordre le cou, ni de casser les doigts (dans la seconde phase
de la bagarre), ni d'abîmer les habits car les vêtements
et les chaises sont des objets neutres, des spectateurs.
En revanche, une bagarre habile, technique, travaillée,
construite au fil à plomb, une bagarre per se, un
cassage de gueules noble et digne de respect, c'est la crème
des crèmes.
Voilà pourquoi j'accepte les bagarres, par respect,
mais pas trop souvent, sans vouloir qu'elles se banalisent ni
deviennent communes; elles doivent rester rares, exceptionnelles,
avoir lieu lorsqu'on ne peut pas les éviter et pas pour
des bêtises, pas n'importe comment ni pour n'importe quoi.
C'est la raison pour laquelle j'ai inventé cinq méthodes;
et la détermination, le frein. Oui, la volonté,
la griffe du lion, la plume de l'aigle, l'aile du faucon. Pas
de poing, mais la volonté.
Attention :
Je ne suis pas un partisan des bagarres, mais en tant qu'éducateur,
je dois les connaître. Je les connais. Je ne les réprouve
pas. Je les accepte. J'aimerais pouvoir parler de ce sujet durant
toute une heure ou deux. C'est un problème d'actualité.
Croyez-vous vraiment qu'il suffirait de les interdire, un point
c'est tout ?
1. Ce sont les numéros ou les noms de lignes
des tramways.
2. La Caisse Générale d'Epargne est une banque
polonaise.
3. En latin, "vir" signifie "homme".
La Lettre n° 50, Genève, novembre 2005. Traduction
de Lydia Waleryszak.
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