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UN TEXTE INEDIT DE JANUSZ KORCZAK
Le secret d'Esther. Texte de Janusz Korczak publié
dans "Herschele et autres contes", Editions Est
Ouest Internationales.
Esther a encore disparu. Où est-elle ? Où
peut-elle bien être ? Inutile de poser la question ni de
la chercher longtemps. Maman le sait. Maman le sait très
bien : Esther est encore allée chez son grand-père.
Pourquoi court-elle tout le temps là-bas ? Que fait-elle
là-bas ? Rien : elle joue avec les enfants dans la cour,
ou reste dans la pièce, assise sur un tabouret bancal,
à regarder.
Et que voit-elle, là-bas ? Ces chaussures trouées
que grand-père répare et rapièce, qu'ont-elles
de si intéressant et si joli à regarder ?
Pourquoi se plaît-elle autant là-bas ? Est-ce
donc que dans la cour, là-bas, les enfants sont tellement
différents qu'elle ne peut pas jouer avec ceux d'ici ?
Est-ce que chez le grand-père ce n'est pas encore plus
sombre et plus sale qu'à la maison ?
Est-ce que le grand-père lui donne des bonbons, des
petits pains beurrés, de la limonade ? S'il en avait, il
lui en aurait donné ; mais il n'en a pas. Donne-t-il de
l'argent pour l'école, pour acheter un cahier ou un crayon
? Non plus.
Il la cajole ? Non. Une fois, il lui a caressé la joue
: les mains du grand-père sont noires et rudes. Une fois,
il l'a embrassée : sa barbe est rude et blanche.
Grand-père conte-t-il de belles histoires à Esther
? Grand-père n'aime pas beaucoup parler. Lui demande-t-il
de venir souvent le voir, car il est triste d'être tout
seul ? Non plus. A peine Esther est-elle assise un moment que
grand-père dit aussitôt :
- Va jouer avec les enfants. L'air n'est pas bon ici.
Et voilà. C'est tout.
Et dans la cour ce sont les mêmes jeux de toujours, les
garçons embêtent les filles de la même façon,
et les filles se disputent tout pareil. C'est comme ça,
voilà tout.
Un jour, on a joué à l'école, Hanna la
prétentieuse était la maîtresse. Esther a
voulu à son tour être la maîtresse et Hanna
s'est mise à rire.
- Hein ? Toi, la maîtresse ? Avec cette robe sale et
déchirée, et ces pantoufles trouées ? Tu
seras une mendiante, pas la maîtresse.
Offensée, Esther a couru chez le grand-père,
s'est assise sur le tabouret bancal. Grand-père ne l'a
même pas regardée. Il fait son travail. Et au bout
d'un moment :
- Va jouer dehors. Ici c'est plein de poussière.
Esther explique pourquoi elle ne veut pas aller dans la cour.
Le grand-père poursuit sa besogne. C'est toujours pareil
avec lui, d'abord il réfléchit longuement, puis
se met à parler tout bas dans sa barbe, ce n'est pas à
Esther qu'il s'adresse, seulement à lui-même :
- Nul ne sait ce qui lui arrivera : s'il sera riche, s'il sera
pauvre. On ne peut pas savoir. Un tel a tout aujourd'hui, et demain
n'a plus rien. Tel autre n'a rien aujourd'hui et demain il a tout,
et même bien plus qu'il n'a besoin.
Une fois, les filles ont fait un jardin près de la clôture.
Il était si joli. Elles s'étaient tellement appliquées.
Joseph est arrivé, il a tout abîmé et en plus
il trouvait ça drôle.
Le grand-père aussi a ri, quand elle le lui a raconté.
Rien. Il continue son travail sans rien dire. Puis au bout d'un
moment :
- Les gens font beaucoup de dégâts et nuisent souvent
aux autres. Joseph voit ce qu'ils font et croit donc que c'est
bien.
Un jour qu'Esther rentrait de l'école, on l'a poussée,
fait tomber dans la boue, battue. Elle n'a rien dit à sa
mère, seulement à grand-père. Et celui-ci
lui a donné ce conseil :
- Quand tu vas à l'école, compte combien d'enfants
passent tranquillement à côté de toi sans
t'attaquer. Tu verras, tu te rendras compte qu'il y en a davantage
de braves que de voyous.
Un premier garçon est passé près d'elle
sans l'attaquer. Et un deuxième. Et un troisième,
un quatrième, un cinquième. En tout, neufs garçons
sont passés près d'elle tranquillement. Et puis
le dixième, un garçon polonais, l'a traitée
de "Juive" en la menaçant, mais il ne l'a pas
frappée.
Esther a tout raconté au grand-père et grand-père
lui a dit :
- Bien sûr. Un voyou trouvera toujours quelque chose à
redire. L'une, il l'attaque parce qu'elle est juive, telle autre
parce que c'est une fille, la troisième parce qu'elle porte
une robe de pauvre. Il croit qu'il faut se conduire ainsi. Chez
les Juifs non plus, il ne manque pas de voyous.
Grand-père dit toujours la vérité et ne
se fâche jamais.
Une fois, un ivrogne est venu reprendre sa botte. Il l'examine,
se met à crier que la pièce est mal recousue, que
c'est du travail torché à la juive, et il est parti
sans payer.
Esther demande :
- C'est vrai, grand-père, que tu as mal cousu ?
- J'ai fait comme je sais faire.
- Mais tu as perdu de l'argent ? dit Esther.
- Chacun tantôt gagne et tantôt perd. C'est comme
ça.
Lorsque Esther s'est plainte de ne pas pouvoir étudier
parce qu'elle n'a pas de livre, ni de lumière, ni de place
sur la table, grand-père a répondu :
- Pour les pauvres, partout, toujours c'est difficile. C'est ainsi,
voilà tout.
Quand elle s'est plainte que maman l'avait battue, grand-père
a répondu :
- Celui qui a beaucoup de soucis et peu d'argent se met fréquemment
en colère et ne sait pas lui-même ce qu'il fait.
- Grand-père aussi est en colère de ne pas avoir
d'argent ?
- Moi, je n'en ai pas besoin, répond-il en toussant.
- Mais si, réplique Esther. Grand-père est malade
et travaille, et il ne peut pas payer le médecin.
Alors le grand-père dit :
- Qui peut avoir un médecin en veut deux. Qui en a deux
veut consulter un grand professeur, et partir en cure à
l'étranger. Va jouer. Ici l'air est mauvais. Va dans la
cour.
Maman se fâche souvent : à présent Esther
sait pourquoi; c'est parce qu'elle a beaucoup de soucis. C'est
ainsi, voilà tout.
A plusieurs reprises, Esther a essayé de parler avec
maman, mais cela a mal tourné. Elle se plaignait d'une
fille de la cour, et maman a dit :
- Tu as bien besoin de jouer avec elle ! Elle est comme ses chers
père et mère. Qu'ils se brisent tous les jambes
! Qu'ils aient une année noire ! Si je te vois encore lui
parler, tu ne sortiras pas vivante de mes bras.
Elle s'est plainte d'une fille de l'école. Maman :
- Que cette école brûle une fois pour toutes et j'aurai
enfin la paix ! Au lieu d'aider à la maison, il faut qu'elle
aille chanter et gambader à l'école. Votre maîtresse
gagne sa vie d'une jolie façon, elle n'a qu'à gambader
et chanter elle-même !
Maman parle mal de la maîtresse, puis de nouveau : - Je suis malade, je souffre du cur, je n'ai plus de force, je vais mourir, vous serez à la rue. Tu verras qui te donnera des sous pour un cahier, qui te lavera ta chemise, qui vous donnera du pain. Sûrement pas ton débrouillard de père, ni ton fou de grand-père.
Maman pleure, Esther aussi.
- Ne pleure pas, maman, supplie Esther. Un tel a tout aujourd'hui
et demain n'a plus rien, tel autre n'a rien aujourd'hui, et demain
il a tout et même plus qu'il n'a besoin.
Maman a tout de suite deviné :
- C'est ton grand-père qui t'a enseigné cette sagesse
? Tout lui est égal ! On peut lui casser les vitres et
lui prendre sa dernière chemise, il dira : "C'est
ainsi, voilà tout, je ne leur en veux pas, pourquoi m'en
veulent-ils ? S'ils étaient raisonnables, ils n'agiraient
pas ainsi". Et ton père est tout pareil. Si tu retournes
encore chez ton grand-père, je te brise les os !
Et Esther pleure de plus belle, de ne pas savoir consoler sa mère.
Et s'il lui arrive de rire, maman dit aussitôt :
- Ris bien, ris. Tu ne riras pas longtemps. Tu ris parce que tu
es contente en ce moment. Mais quand je mourrai, alors tu verras.
Maman n'a encore jamais dit : "Va jouer".
Même si Esther aime sa mère et la craint et voudrait
être obéissante, de nouveau elle se sauve et retourne
chez son grand-père.
Car Esther a un secret. Un secret qu'elle n'a dit ni à
sa mère, ni au grand-père à qui pourtant
elle confie tout, ni même à elle-même.
Esther veut être un enfant. C'est cela son secret. C'est
pourquoi elle aime l'école et la cour. Esther veut jouer
comme jouent les enfants; elle veut même avoir ses chagrins
d'enfant et se disputer avec ses camarades, et même pleurer,
si on ne peut pas autrement. C'est ainsi, voilà tout :
tantôt ça va, tantôt ça ne va pas, comme
dit grand-père, tantôt on est gai, tantôt on
est triste. Mais Esther veut dans ce cas-là aussi pleurer
des larmes d'enfant. Car, dit grand-père, une fois l'homme
souffre parce qu'il est coupable, une autre fois il souffre bien
qu'il n'ait rien fait de mal. Après tout, est-ce sa faute,
à Esther, si elle n'est pas encore une grande personne
?
[Traduit du polonais par Malinka Zanger et Yvette Métral.]
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