UN TEXTE INEDIT DE JANUSZ KORCZAK


La Gloire - chapitre XV. Traduit du polonais par Lydia Waleryszak.

La Gloire Les spécialistes de Korczak savent que ses romans pour enfants sont loin d'être idylliques. En effet, la violence est l'un des thèmes récurrents dans la littérature du "Vieux Docteur". Or, cette violence a été gommée dans l'adaptation française de la Gloire. Le chapitre XV de la version polonaise qui traite de la méchanceté gratuite des hommes a été supprimé.

Ce passage est pourtant très important puisque Janusz Korczak y met en garde les enfants contre une injustice à laquelle ils peuvent être confrontés. Il les prépare à entrer dans la vie et n'essaye pas de leur faire croire que tout est rose. Voici la traduction des pages absentes dans lesquelles le héros apprend la grammaire et l'arithmétique à deux enfants, Casimir et Sophie, qui habitent le même immeuble.

Par souci de cohérence, les prénoms employés sont ceux qui figurent dans la version adaptée et publiée.

LA GLOIRE, Chapitre XV

Jean allait donner des cours particuliers, il enseignerait la lecture et le calcul à Casimir et à Sophie.

- Tu vas y arriver au moins, mon garçon ? Toi-même, tu m'as l'air bien jeunet, remarqua le père des enfants.
- J'y arriverai, je ferai de mon mieux, répondit Jean.
- Et vous, maudits crabes, soyez polis ! Saluez ce jeune homme gentiment lorsque vous l'accueillez et vouvoyez-le, c'est compris ? Vous allez apprendre à lire, ce sera comme si vous receviez une deuxième paire d'yeux. Il sera votre bienfaiteur, le troisième après votre père et le prêtre. S'il se plaint de l'un d'entre vous, je vous passerai un de ces savons dont vous vous souviendrez bons à rien ! La tête haute, regardez-moi dans les yeux, gredins ! Voyez comme ils baissent la tête. Quant à toi, jeune homme, s'il arrive quoi que ce soit, n'hésite pas : dans l'échine, par les oreilles ne leur lâche pas la bride !

Jean était content que le discours fût fini car les enfants n'avaient encore rien fait de mal et il n'y avait aucune raison de se fâcher contre eux. Au cours de la leçon, tout se passa bien. Jean montra les quatre premières lettres de l'alphabet à Casimir et à Sophie, il leur expliqua que le "b" avait un petit ventre à droite tandis que le "d" avait le sien à gauche. Sa voix tremblait un peu d'émotion. Jean demanda ensuite aux enfants de compter jusqu'à dix, sur les doigts puis sur leur ardoise. Il leur lut encore le conte sur le petit berger menteur et les loups.

Enfin, il inscrivit des petits bâtons et des petites croix dans leurs cahiers pour le lendemain.

- Bon, ça suffit pour une première fois, annonça le père de Casimir et de Sophie. Faites la révérence à monsieur l'instituteur. Oui, jeune homme, on n'a rien sans rien.

Bien qu'il fût affamé parce qu'il était venu donner sa leçon directement après l'usine, Jean dut écouter un long discours sur l'éducation, le respect et les farces des enfants.

Le lendemain, la leçon se déroula si mal que ça n'aurait pas pu être pire. Pour l'accueillir, Casimir s'inclina si bas qu'il tomba à la renverse, soi-disant sans le faire exprès. Quant à Sophie, elle bomba son ventre et se mit à courir à travers la chambre en criant qu'elle était un "b" puis un "d". L'un se cacha sous la table, l'autre derrière le lit. Jean ne savait plus quoi faire. Au début, il les pria d'arrêter, il promit de leur raconter une histoire et de leur acheter un bonbon à chacun, mais sans succès. Il voulut même frapper Casimir, mais le garçon l'évita et lui lança d'un air menaçant :

- Essaye seulement de me toucher !

Au bord des larmes, Jean se dirigea vers la porte.

- Et notre leçon, alors ? demandèrent les enfants.
- Vous êtes méchants et stupides. Je ne vous apprendrai plus rien.
- Tu n'es qu'un blanc-bec, lança Casimir, mais Sophie réprimanda son frère et dit, effrayée :
- Tais-toi et ne le tutoies pas. Tu sais pourtant bien que notre père nous a demandé de le vouvoyer.

Jean resta parce que les enfants promirent d'être calmes. Certes, ils étaient assis à table, mais ils faisaient exprès de répondre de travers et ils éclataient de rire à tout bout de champ. Jean sortit épuisé et triste, il se rappela le temps où il habitait encore son ancienne maison. Il se souvint du jour où il était allé au café d'en face, au "Dragon", pour prier les propriétaires d'ouvrir ailleurs leur local avec ses petites tables de marbre.

- Mon papa était là en premier, avait-il dit. Pourquoi vous êtes-vous installés en face de papa ?

Le "Dragon" n'avait pas saisi tout de suite, mais lorsqu'il eut comprit de quoi il s'agissait, il avait chassé Jean, l'avait traité de vaurien, de morveux qui s'occupait de ce qui ne le regardait pas.

Jean réalisa que le plus douloureux était de vouloir bien faire et d'être mal compris ce qui faisait le plus mal, c'était l'injustice. Pourquoi les enfants lui avaient-ils fait tant de peine aujourd'hui ? Il ne leur avait pourtant rien fait de mal. Pourquoi le "Dragon" l'avait-il traité de la sorte ? N'avait-il pas eu raison de vouloir défendre son père ? Pourquoi les hommes étaient-ils pires que les loups ? Le loup repu, lui, permet toujours à l'autre de manger à sa faim.
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