UN TEXTE INEDIT DE JANUSZ KORCZAK

Les talents
"Les talents" est l’un des textes qui constituent "les Règles de vie" que Korczak destinait aux jeunes et aux adultes. Nous remercions vivement Anne Royon-Weigelt, traductrice de ce texte, de nous avoir autorisés à le publier ici.
On s'efforce d'inventer divers instruments pour savoir si quelqu'un est en bonne santé. Il y a donc le thermomètre pour mesurer la fièvre, le dynamomètre, le pèse-personne et la toise; il y a l'appareil de Roentgen, qui permet de voir les os des gens, et l’on peut regarder les poumons, le coeur, sans avoir à ouvrir le corps. On analyse l'urine et le sang. Il existe des miroirs pour la gorge et les oreilles, beaucoup d'instruments et de machines, et toujours plus de nouveaux médicaments. Néanmoins, le médecin ne peut pas toujours être de bon conseil, il ne sait pas tout.
Le fait de reconnaître les talents de quelqu'un est quelque chose d’encore plus difficile. Là aussi, il existe différents procédés d’analyse de la mémoire, de l'attention, de l'intelligence tout comme des capacités de travail et d'apprentissage.
Un individu entendra quelque chose une fois en comprenant tout de suite; il lira un poème une seule fois et pourra le réciter sans erreur. Celui-ci apprendra avec facilité, mais oubliera vite, alors que celui-là se souviendra longtemps.
L'un préfère parler, l'autre écrire. L'un commence tout de suite, tandis que pour l'autre, le plus difficile, c'est justement de commencer. L'un perd patience rapidement et se décourage vite, l'autre aime la difficulté, parce que ce qui est facile l'ennuie.
Enfin, l'un répond avec entrain, il suffit de lui souffler un petit mot, et il sait ce qui doit suivre, il s'en sort de façon à ce que ce soit bien. Et l'autre, timide et manquant d'assurance, balbutie même s'il sait et qu'il a appris, et semble répondre au hasard.
L'instituteur dira à l'un :
- Ne te presse pas, doucement.
À l'autre il répètera :
- Alors, après ? Allez, plus vite !
Alors l'un reçoit de meilleures notes qu'il ne mérite, passe d'une classe à l'autre comme si c'était un jeu, alors que l'autre avance avec difficulté et effort, inquiet en permanence, et a du mal à passer dans la classe supérieure.
J'avais un élève. A la maison, tout allait bien. Lorsque nous étions seuls, il réfléchissait et résolvait les problèmes. Il posait des questions s'il ne comprenait pas et répondait avec intelligence et enthousiasme. Mais, à l'école, tout allait mal.
- Ils me gênent... je n'ai pas le temps de réfléchir... d'ailleurs, moi-même, je ne sais plus, je ne peux pas.
Cela m’attristait beaucoup, parce qu’il était battu pas ses parents en raison de ses mauvaises notes, alors que ce n'était vraiment pas sa faute. J'aurais beaucoup aimé qu'il passe en classe supérieure, sans réserve émise de la part de l'école, pour qu'il puisse au moins passer des vacances calmes.
Je me suis rendu à l'école, pour discuter de la marche à suivre.
L'instituteur a répondu :
- D'accord, il sait, je veux bien le croire. Mais, qu'est-ce que je peux faire ? Je dois noter ses réponses, et pas ce qu'il a en tête. Je comprends que ce n'est pas bien, mais la classe écoute et sait de quelle manière il répond.
Parfois, l'instituteur dit :
- Je te donne une bonne note, pour t'encourager.
Ou bien :
- Je baisse ta note. Un autre aurait reçu une bonne note, mais toi, tu aurais pu faire mieux si tu t'étais appliqué.
C'est triste, quand c'est facile pour le négligent, et que le scrupuleux, le soigneux, est désavantagé. Tout le monde connaît des élèves intelligents qui n'ont pas de très bons résultats, et des élèves même pas très brillants, qui sont doués pour les devoirs scolaires.
Les gens réfléchissent et essaient de trouver différents moyens pour résoudre la question, parce qu'il est très regrettable, du point de vue de l'école, qu'un bon élève s'avère être par la suite un employé négligent et malhonnête, ou bien qu'un mauvais élève devienne par la suite un grand homme. C’est ce qui se produisait dans les écoles par le passé, et c'est pourquoi nous voulons que cela change désormais.
Il n'est pas vraiment important que l'être humain sache beaucoup de choses, mais plutôt qu'il les sache bien; pas qu'il sache par coeur, mais qu'il comprenne; pas qu’un grand nombre de choses différentes l'intéressent un peu, mais qu'une chose unique, vraiment importante, le préoccupe. On dit aussi, "qu'il ait une passion".
L'historien n'est pas ingénieur, le poète n'est pas mathématicien, le médecin n'est pas astronome.
Mais, chacun devrait savoir ce qui se passe dans le monde et ce que font les autres. Cela peut lui paraître difficile et ennuyeux au départ, mais il découvrira plus tard que c'est intéressant. Et d'ailleurs, que vaut celui qui ne fait que ce qui est agréable et facile dès le début ?
A l’école, les élèves anxieux et fiers sont très désavantagés. Ils préfèreront se taire au lieu de donner une mauvaise réponse. Ils ont peur que l'on se moque d'eux. Parfois, il suffit d'une remarque malicieuse ou d'un simple sourire pour qu'ils se taisent, troublés, intimidés, découragés.
- Je ne sais pas.
Il n'est pas honteux de ne pas savoir, de se tromper, d'oublier; le plus intelligent des hommes peut ne pas comprendre une question, ou dire une bêtise. Mais là, tout de suite, c’est le rire, la critique sévère, ou la moquerie. Chacun s'efforce alors de ne répéter que ce qui est écrit dans le livre, et a honte de ses propres idées. C'est peut-être pour cela qu'il y a tant de dissimulation, et qu'il est si important d'avoir bonne mémoire.
Sont également très désavantagés ceux dont les propres questions et étonnements tourbillonnent dans leur tête comme les abeilles dans une ruche, ce qui les empêche de faire attention et de savoir ce qui se passe autour d'eux. Parfois seulement, ils rendront une belle rédaction, et se verront alors questionnés, avec méfiance :
- Tu l'as écrite tout seul, ou bien est-ce qu'on t'a aidé ?
À peine l’élève peut-il enfin montrer qu'il n'est ni bête ni inattentif, qu'une nouvelle vexation l'attend. Alors il fait attention à ne pas écrire trop bien, pour qu'on ne le soupçonne pas à nouveau. Je connais un cas comme celui-ci, où quelqu’un faisait exprès d'écrire plus mal que ce dont il était capable.
- Comme ça, ils ne croiront pas que j'ai copié.
À l'école, on écrit sur des sujets, cela n'est pas donné à chacun. Il commence, et tout à coup une autre idée importante lui vient, il en oublie même le sujet principal. Et il a une mauvaise note.
J'ai conservé la rédaction d'un élève de quatrième. Le sujet en était très difficile : "Les devoirs du citoyen". Il a été lui-même scout, et a donc écrit sur le scoutisme, avec enthousiasme, du fond du coeur. Et l'instituteur :
- Voilà des pensées très enfantines. Hors sujet.
- Je ne sais pas ce qu'il fallait écrire a dit l'élève timidement, les larmes aux yeux.
Je connais une situation dans laquelle une élève n'avait pas lu sa leçon d'histoire. Il s'agissait de la guerre de trente ans. Elle a mêlé quelques éléments vus au cinéma, un peu de ce qu'on lui a soufflé. Elle était téméraire, sûre d'elle, elle a feint l'enthousiasme. Et elle a eu la meilleure note. Toute la classe s’en réjouissait et l'a félicitée.
Parfois, quelqu'un fait semblant de savoir, sans travailler beaucoup. Il semble que seuls les élèves doués comptent, et que les autres ressemblent à Cendrillon.
Mais, l’élément doué ne s'endurcit pas autant en luttant contre les difficultés, les victoires faciles le rendent insolent, et il gâche ses talents. Suffisant, il croit que tout lui est dû, il méprise les efforts silencieux, lents et constants, menant progressivement au but. Il ne reconnaît que le domaine dans lequel il excelle et méprise les autres.
J'ai observé que parfois, la classe aime ses premiers, mais souvent aussi qu'elle ne les aime pas, et pas du tout par jalousie.
Est-ce qu'une belle chanson, un beau dessin, une belle broderie, un beau cadre n'ont pas tout autant de valeur qu'un problème bien résolu ?
Et quelle valeur ont les talents si l'on n'a pas envie de les exercer, si on ne les entretient pas ?
J'ai vu des gens doués, mais paresseux et négligents. A quoi cela sert-il qu'une infirmière sache comment soigner un malade, ou bien qu'une institutrice ait eu les meilleures notes à ses examens et se souvienne de ce qui est écrit dans les livres par les scientifiques au sujet des enfants, si l'une et l'autre n'aiment ni les malades, ni les enfants, et qu'elles ne se montrent pas patientes avec eux ?
Le caractère et la vocation de l'être humain sont importants, mais la bonté et l'honnêteté sont peut-être même plus importantes encore.
Cela suscite beaucoup de pensées difficiles, quand on y réfléchit. Or, je parle ici des règles de vie. Et ces règles sont les suivantes :
- Ne pas être envieux,
- Ne pas bouder,
- Ne pas se décourager et poursuivre son but avec ténacité,
- Assumer ses obligations.
Si les conditions de vie offrent des opportunités réduites, si la santé, les moyens matériels, les talents scolaires font défaut, ou si l’on ne peut faire mieux du fait des conditions familiales, alors on peut faire moins, mais bien et sereinement.
Je connais des professeurs misérables et malheureux, et des instituteurs d’une modeste école primaire sereins, très efficaces et appréciés.
Le savoir, ce n'est pas seulement le livre, même pas seulement la tête, mais aussi la main.
Respecte la main et son outil de travail, et respecte le savoir que te donnent la vie et ta propre réflexion. Les livres doivent faciliter, accélérer, mais pas remplacer.
Aujourd’hui, la mode veut que l’on encourage tout le monde à lire des livres, mais je me souviens d'une époque où l'occupant, revanchard, interdisait la lecture, et les livres étaient rares.
Je me souviens de deux placards gris dans la petite salle d'une classe de maternelle. Dans ces placards, il n'y avait plus de livres du tout, parce qu'ils étaient tous chez les lecteurs : de gros et de petits livres, avec des images ou sans, quelques livres nouveaux et beaucoup d'anciens, abîmés, sales, auxquels il manquait le début ou la fin, des livres gais et tristes, faciles et difficiles, des romans, des poèmes, des ouvrages scientifiques.
Il y avait plusieurs bibliothèques gratuites de ce genre. Nous prêtions les livres le samedi soir et le dimanche après-midi.
Mais, les lecteurs se rassemblaient bien avant l'heure d'ouverture dans l'entrée, sur les escaliers et dans la rue. Il y avait plus de garçons que de filles, parce que celles-ci ne parvenaient pas à venir, sauf les plus tenaces, peut-être.
Ils attendaient là, dans la chaleur de l'été et dans le froid de l'hiver. Cela ne leur faisait rien et ils ne s'ennuyaient pas : l'un réservait ses livres auprès de l'autre. - N'oublie pas que je l'ai retenu. Veille à ce que personne d'autre ne le prenne.
- Mais attends, un autre l'a déjà réservé la semaine dernière.
- Dans ce cas, je le prends s'il ne vient pas.
Ils réservaient les livres pour eux-mêmes, pour les parents, leurs frères et soeurs. Je ne cessais de m'étonner qu'il n'y ait dans cette foule ni bagarre ni dispute. Souvent, on entendait juste une menace :
- Attends un peu, tu verras, tu le regretteras.
Et quel bonheur quand il trouvait enfin, après des mois d'attente, ce qu'il voulait! Il le serrait alors très fort contre sa poitrine, se frayait un passage à travers la foule et s'enfuyait.
Les adultes considèrent que certains livres sont utiles, et que d'autres sont nocifs, que certains sont intelligents, d'autres ineptes. Moi, j’autorise la lecture de tous les livres, parce que je ne veux pas qu'ils lisent en cachette. J'ai remarqué que certains livres incitaient à la lecture, et d'autres non; et ce ne sont pas les livres qui pervertissent. Quelqu'un de bien choisit des livres en conséquence, comme il le fait pour ses camarades.
Qu'il cherche, se trompe et déambule jusqu'à ce qu'il trouve le genre de livre qui lui convient, car les livres difficiles ne provoquent qu’irritation et colère.
L'éducateur devrait être patient, et attendre que les talents se développent, tout comme l'intérêt pour les bons livres.

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