Janusz Korczak : un éducateur, un poète, un humaniste
"Sous des habits identiques battent cent coeurs différents,
et chacun soulève une autre difficulté, requiert
une autre tâche,
un autre souci, un autre soin." Janusz Korczak
Parmi les grandes figures qui illuminent l'histoire de la pédagogie,
celle de Janusz Korczak (1878-1942) est la plus atypique : pédiatre
et pionnier de la médecine sociale, journaliste, essayiste,
poète, dramaturge et romancier pour enfants, animateur
de colonies de vacances et directeur d'orphelinat, premier militant
des droits de l'enfant, professeur d'université et précurseur
des "talk-shows" radiodiffusés, le "vieux
Docteur", comme on le surnomma affectueusement, fut tout
sauf un pédagogue - une catégorie professionnelle
qu'il trouvait trop ancrée dans la théorie ou l'idéologie.
Il fut par contre un éducateur hors normes qui construisit
son savoir-faire sur sa propre participation à la vie quotidienne
des enfants et sur une connaissance concrète de leurs besoins
physiques, psychiques et sociaux. Son engagement sans faille,
même dans les conditions matérielles les plus difficiles,
son immense respect pour l'enfant, et un dévouement qui
a été jusqu'au sacrifice de sa vie (Korczak a été
assassiné par les nazis au camp d'extermination de Treblinka
avec les 200 enfants de son orphelinat) caractérisent l'action
de Korczak et la rendent à la fois extraordinairement sympathique,
universelle, toujours actuelle et absolument inimitable !
Né à Varsovie dans une famille juive libérale,
Henryk Goldzmit devient Janusz Korczak avec le début de
sa vie littéraire, vers l'âge de 18 ans, quand son
nom de plume s'impose à son patronyme. Tôt sensibilisé
à la misère urbaine, il consacre ses premiers écrits
aux enfants de la rue, tout en entreprenant des études
de médecine qui le conduisent à devenir un pédiatre
apprécié. Attentif aux dimensions psychosociales
de la santé, il organise dès 1908 des colonies de
vacances pour les enfants pauvres ce qui, à l'époque,
est inédit. De ces moments de vie communautaire, Korczak
tire de précieuses observations qui s'épanouiront
en une pédagogie du respect et de la démocratie,
proche de la sensibilité sociale de Pestalozzi dont il
étudia l'héritage lors d'un séjour à
Zurich, proche aussi du mouvement de l'Ecole nouvelle qui débute
à la même époque avec, entre autres, Decroly,
Freinet et Montessori.
Soigner les corps ne lui suffit pas. Korczak a besoin de forger
les esprits, de corriger les inégalités, de fabriquer
une société meilleure. Pour cela, il lui faut vivre
avec les enfants, pour les enfants. Dès 1912, il abandonne
sa pratique pédiatrique et devient directeur de l'orphelinat
juif "Dom Sierot" (en réalité, un foyer
pour cas sociaux plutôt qu'un orphelinat au sens strict).
Cette "Maison des orphelins" devient aussi la sienne.
Il y vit modestement dans une mansarde, veillant jour et nuit
sur le bien-être de ses protégés et mettant
ses idées pédagogiques à l'épreuve
de la réalité.
Importance du respect
Parmi ces idées, celle qui sous-tend toutes les autres
est la notion de respect. Korczak n'est pas naïf :
il sait que l'amour, aussi important soit-il pour l'édification
de la personnalité, n'est pas exigible de tous, pas même
des parents pour leurs propres enfants. A fortiori, comment pourrait-il
l'être des éducateurs ? Le respect, pas moins important
dans la construction de l'identité de l'enfant, peut quant
à lui être défini, codifié, enseigné
et exigé. Son absence ou sa violation sont passibles de
sanctions. Il y a donc ici non seulement un concept théorique
mais un outil inestimable pour gérer les droits et les
devoirs de chacun dans tous les domaines de la vie.
Le respect commence par celui de la personne. Korczak encourage parents et éducateurs à reconnaître l'enfant comme un être à part entière, non un adulte en devenir : "Les enfants ne sont pas les personnes de demain, ce sont des personnes aujourd'hui". Il faut respecter leurs sentiments, leur sens de l'urgence, leurs rythmes, leurs rêves, leurs secrets, leur intimité, leur droit à être pris au sérieux, leurs valeurs, leurs victoires et leurs échecs, leurs fiertés et leurs chagrins - même pour la perte d'un caillou ! Il n'y a pas plus de hiérarchie au niveau de l'âge qu'à celui des sentiments. "Lorsque je parle ou que je joue avec un enfant, écrit-il, un instant de ma vie s'unit à un instant de sa vie, et ces deux instants ont la même maturité".
Le respect, c'est aussi celui du travail, qui est source de dignité, et des lieux de vie que l'enfant doit faire siens pour s'y sentir intégré. A l'orphelinat, Korczak "lutte pour qu'on ne fasse plus [
] de différence entre travaux délicats et grossiers, intelligents et stupides, propres et sales", et il débarrasse lui-même les tables du réfectoire après les repas !
Le respect des règles est une condition incontournable
de la vie en groupe. Il faut donc avoir des règles, au
besoin en créer, et surtout les comprendre et se les approprier,
sachant que l'on respecte mieux ce qu'on a construit que ce qui
est imposé. En milieu éducatif, les règles
ont aussi cette vertu d'affirmer que les conflits d'enfants sont
des choses sérieuses et qu'en cas de litige ou de faute,
le compromis, le pardon et la réparation sont des valeurs
prioritaires.
Pour mettre en pratique cet exercice varié du respect,
Korczak n'a pas manqué d'inventivité. Voici certains
des moyens développés par lui.
Parrainage et plébiscite
Chaque nouveau venu à l'orphelinat était placé
pendant un trimestre sous la protection d'un ancien. Au terme
du premier mois, puis un an plus tard, tous les enfants étaient
appelés à manifester par un vote leur sentiment
pour le nouveau; à choix :" je l'aime bien",
"je n'ai pas d'opinion" ou "je ne l'aime pas".
C'était le plébiscite. Entre les deux votes, le
nouveau devait s'efforcer de mériter la confiance du groupe,
et le groupe se préparer à l'intégration
du nouveau. Les rejets, on s'en doute, étaient rarissimes.
Du panneau d'affichage à la "Petite Revue"
Korczak prêtait une attention particulière à
la libre expression de l'enfant. Panneau d'affichage, boîte
aux lettres, journal mural, gazette scolaire, réunions-débats,
tout était bon pour favoriser la participation de l'enfant
à la vie de l'orphelinat et à celle de la cité.
Pionnier du journalisme enfantin, Korczak fonda en 1926 le premier
journal écrit par des enfants pour des enfants. Dirigée
par "un vieux (chauve avec des lunettes) [lui-même]
pour qu'il n'y ait pas de désordre, et deux autres rédacteurs
- un garçon et une fille", la "Petite Revue"
sera publiée chaque semaine, jusqu'en 1939, à 150'000
exemplaires !
Le Parlement
Pour prévenir les abus d'autorité de la part
des adultes et donner corps à l'idée d'autogestion,
Korczak conçut un Parlement où siégeaient
20 enfants élus par leurs pairs. Ce Parlement n'avait pas
qu'un rôle consultatif; c'était un organe législatif
ayant pouvoir d'adopter de nouvelles lois et de se prononcer sur
l'acceptation (ou le rejet) d'un pupille, d'un éducateur
ou d'un autre employé de l'orphelinat. Il avait aussi mandat
d'organiser des appuis scolaires, d'assurer une juste distribution
des tâches ménagères ou encore d'attribuer
des "cartes-souvenir" aux enfants ayant accompli quelque
chose de mémorable.
Le tribunal
"L'enfant, dit Korczak, a le droit d'exiger que ses problèmes
soient considérés avec impartialité et sérieux.
Jusqu'à présent, tout dépendait de la bonne
ou de la mauvaise volonté de l'éducateur, de son
humeur du jour. Il est temps de mettre un terme à ce despotisme".
Pour ce faire, Korczak établit un tribunal à la
Maison des orphelins. Ses cinq juges étaient des enfants
tirés au sort parmi ceux qui, dans la semaine écoulée,
n'avaient fait l'objet d'aucune plainte. Le secrétaire
du tribunal était un adulte chargé de recueillir
les dépositions des témoins et de rédiger
les procès-verbaux d'audience. Le tribunal, qui siègeait
chaque semaine, avait pouvoir de juger tous les membres de l'orphelinat,
y compris les adultes. Korczak lui-même a fait l'objet de
cinq procès ! Le tribunal avait pour ambition de défendre
les plus faibles, de soutenir l'enfant dans sa quête de
justice et de renforcer le fonctionnement démocratique
de l'institution elle-même. Il ne s'agissait aucunement
de rendre les enfants procéduriers, moins encore de promouvoir
sanctions et châtiments. D'ailleurs, sur les 109 articles
que comprenait le code du tribunal, 99 aboutissaient au non-lieu,
à l'acquittement ou au pardon. Parmi les 10 restants, seuls
2 amenaient une sanction grave : la mise sous tutelle de l'accusé
ou son renvoi. Et même dans ce dernier cas (qui n'aurait
été appliqué qu'une seule fois en plus de
10 ans), était prévue la possibilité que
l'enfant renvoyé puisse demander sa réintégration
après 3 mois.
Les droits de l'enfant
Korczak a été l'inspirateur de la Convention internationale des Droits de l'Enfant de 1989. Dès le début du XXe siècle, il appelait de ses vux une telle convention et son uvre fourmille d'indications sur les droits qui lui tenaient le plus à cur : droit au respect, à l'erreur, à la propriété, à l'éducation, à résister aux influences éducatives contraires à ses croyances, à protester contre une injustice et, même, droit à un mensonge occasionnel !
A l'éducateur d'hier comme à celui d'aujourd'hui, Korczak ne livre pas de recettes. "La vie n'est pas un recueil de problèmes d'arithmétique où il n'y a qu'une solution et deux manières de la trouver". Mais il souligne l'importance qu'il y a à s'investir pleinement dans sa tâche, à se remettre en question, à rester authentique et exigeant pour soi avant de l'être pour les autres, et à ne pas craindre de "se perdre dans l'immense forêt de la vie". "Cherche ta propre voie. Apprends à te connaître avant de prétendre connaître les enfants. [
] C'est une erreur de croire que la pédagogie est une science de l'enfant et non pas de l'homme".
Ce message n'a rien perdu de sa force ni de son actualité.
Daniel S. Halpérin
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