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La crise de la laïcité recouvre plusieurs réalités : les difficultés à faire vivre un concept qui reste associé à un combat du début du siècle dernier pour la séparation et la neutralité, les conséquences de la crise de l'intégration sur l'adhésion de certains musulmans aux valeurs républicaines et occidentales et l'insistance à promouvoir les différences culturelles qui affaiblit la notion de laïcité. A / UNE NOTION DE MOINS EN MOINS LISIBLE1. Souveraineté temporelle, laïcité et modernité politique Evoquée dès les premiers temps du christianisme, à partir notamment de cette phrase de l'Evangile "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu", la question de la séparation des pouvoirs spirituel et temporel se trouve au fondement de la création des Etats nations modernes dans l'Europe occidentale où dès le Moyen Age le pouvoir de l'empereur s'est affirmé, contre celui du pape, et celui des rois contre l'empereur et le pape. Acquérant son autonomie, le pouvoir temporel acquérait aussi une pleine et entière souveraineté qui a été théorisée à l'époque moderne. Ainsi, comme le souligne Jean Bodin dans "Les six livres de la République" publiés en 1576, la souveraineté, c'est-à-dire le pouvoir de commander, est la théorie d'un fondement profane de la puissance d'Etat. La Loi de Dieu et de nature existe mais le bon prince est libre de s'y conformer ou non. Cette distinction entre la souveraineté temporelle et la souveraineté spirituelle établie au XVIe siècle constitue toujours le fondement de l'Etat moderne occidental, en Europe en particulier. Elle a constitué un préalable à la réflexion sur la séparation des pouvoirs et la souveraineté nationale des philosophes des Lumières qui ont préparé les révolutions américaine et française. Elle est aussi une condition du développement économique et de la richesse des nations. LA LAÏCITE AVANT 1905 En fait, on peut considérer que la reconnaissance de la souveraineté temporelle a été la première étape vers la construction de l'Etat moderne, la mise en place d'une véritable administration et le développement d'une certaine sécurité juridique, autant de conditions du développement économique et des progrès du capitalisme. La laïcité découle de la reconnaissance de la souveraineté temporelle, de la souveraineté nationale on dirait aujourd'hui, de même que la liberté religieuse qui est une conséquence de l'absence de religion d'Etat. La laïcité et la liberté religieuse constituent donc deux fondements de notre régime politique. Aujourd'hui, l'idée de souveraineté est en crise en Europe, de même que le principe d'autorité. Par ailleurs, la souveraineté temporelle est contestée par les fondamentalistes musulmans qui revendiquent l'autorité de la Loi divine. Or la souveraineté ne se partage pas, elle est soit temporelle soit spirituelle. A maints égards, l'enjeu dans certains pays musulmans et dans certaines banlieues françaises est le même, il s'agit de déterminer la loi applicable. C'est un conflit de pouvoir et ce conflit pourrait s'accroître. En effet, les imams fondamentalistes sont souvent issus de pays non démocratiques où la loi islamique supplante la loi étatique, ce qui est un facteur de conflit dans le cadre de la société française. Par ailleurs, il n'est pas impossible que les fondamentalistes considèrent comme une menace le fait que l'islam puisse trouver sa place dans une société française laïque et républicaine dans la mesure où ce précédant pourrait servir de modèle aux élites des pays musulmans. 2. La perte de sens du projet laïc Le mot "laïcité" apparaît dans le Littré en 1871 pour désigner ce qui n'est "ni ecclésiastique, ni religieux". Il prend son sens à travers les grandes lois de la IIIe République sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat : LES GRANDS PRINCIPES DE LA LOI DU 9 DECEMBRE 1905 CONCERNANT LA SEPARATION DES EGLISES ET DE L'ETAT Au travers de ces textes se dessine un modèle de relations entre l'Etat et le religieux, le public et le privé. L'Etat et le pouvoir politique doivent être indépendants du pouvoir spirituel. Il n'y a pas de religion officielle ou d'église d'Etat. La France ne connaît que des citoyens égaux en droits qui sont libres de croire ou de ne pas croire. La foi devient une affaire personnelle et privée. Toutefois, la laïcité ne se confond pas avec l'athéisme car la République garantit le libre exercice des cultes à travers par exemple les aumôneries. LA PERCEPTION DE LA LAÏCITE PAR LES FRANÇAIS Cependant, au-delà des relations entre l'Etat et les églises, il y a aussi les valeurs que porte la laïcité. C'est un projet à la fois politique et social. Politique car il s'agit aussi de former des citoyens, d'émanciper des individus par rapport à leur milieu d'origine (familial, géographique et social) et de leur donner une liberté de choix. Social, car cette liberté doit permettre à chacun de construire son parcours dans la société et de faire valoir ses talents. Or, le projet laïc aujourd'hui ne tient plus ses promesses de promotion sociale, c'est pourquoi la notion de laïcité apparaît peu lisible. Elle est perçue comme un acquis qui renvoie à l'héritage républicain au même titre que la "nuit du 4 août" et l'abolition des privilèges. Elle a perdu son pouvoir mobilisateur de projet politique en tant que valeur de progrès. LA LAÏCITE DEPUIS 1905 La laïcité est donc marquée par un paradoxe. L'héritage laïc de la IIIe République fait consensus dans la société française y compris chez les catholiques mais on a perdu le sens politique de la notion qui souffre de la remise en cause du modèle républicain. 3. Le développement des actes antisémites et racistes Comme le souligne Antoinette Chalon, une principale de collège, "l'antisémitisme s'est installé de manière insidieuse [1]" dans les écoles. Il est le plus souvent le fait de jeunes issus de l'immigration qui ont pour caractéristique d'être en situation d'échec scolaire profond et de vivre dans des quartiers où la mixité sociale n'existe plus. LE DEVELOPPEMENT DES ACTES ANTISEMITES EN FRANCE Le gouvernement a fermement réagi à cette évolution inacceptable. Le ministre de l'Enseignement scolaire, Xavier Darcos, déclarait ainsi il y a peu que "tout acte de communautarisme, de racisme, d'antisémitisme ou de xénophobie sera combattu avec fermeté". Par ailleurs, dix mesures ont été annoncées qui ont pour but de prévenir la "montée des affrontements communautaires". Ces mesures doivent être maintenant mises en oeuvre. B / LA CRISE DE L'INTEGRATION ET LE DEVELOPPEMENT DU COMMUNAUTARISME1. Les ratés de l'intégration républicaine La crise de la laïcité prend un sens particulier avec la question de l'Islam. A cet égard, il est nécessaire de faire la part des choses dans ce qu'on a appelé le renouveau musulman dans les banlieues et de distinguer entre ce qui ressort de démarches personnelles et profondément respectables correspondant à une recherche et à une pratique de sa foi, de ce qui relève d'une revendication identitaire qui s'explique par le déracinement, l'échec social et le prosélytisme fondamentaliste. Le retour au religieux des enfants d'immigrés musulmans doit en effet est apprécié sous deux angles : le fait religieux d'une part et le fait culturel et identitaire d'autre part. La crise économique et sociale des années 1980 à travers la désindustrialisation et les délocalisations a précipité de nombreux quartiers dans le chômage, l'exclusion et la ghettoïsation. La société française s'est crispée et l'on a pu assister au développement d'un ressentiment vis-à-vis des populations d'origine étrangère, ce sentiment ayant fait l'objet d'une large utilisation politique. UN ISLAM MODERE MAIS LES INTEGRISTES PROGRESSENT Ces difficultés économiques et sociales et le sentiment de rejet ont amené certains musulmans, en particulier parmi les plus jeunes, à revendiquer leur identité religieuse pour pallier à l'absence de reconnaissance citoyenne. C'est le sens du développement du port du voile par certaines jeunes filles, quelquefois contre l'avis même de leurs parents. Cette analyse traduit le sentiment qu'un contrat a été rompu par lequel la République proposait le progrès social, l'emploi, la consommation contre l'adhésion à des valeurs et à un mode de vie. Les immigrés de la première génération croyaient à ce modèle laïc de libre disposition de soi-même et souhaitaient une vie meilleure pour leurs enfants. Certains jeunes des nouvel-les générations, minoritaires et prosélytes, sont tentés de se définir par rapport à leur identité religieuse pour réagir à une exclusion. Il y a ainsi une régression qui se traduit par un repli communautariste. 2. Le développement des revendications identitaires L'actualité des problèmes religieux dans notre pays ne doit pas masquer les enjeux principaux qui sont sous-tendus : assiste-t-on à un retour du religieux ou à un repli identitaire ? La question est difficile, en particulier en ce qui concerne l'islam. En effet, car selon le Dr Dalil Boubakeur, recteur de l'Institut musulman de la Mosquée de Paris : "l'islam ne part pas de la distinction entre pratiquants ou non pratiquants. Sa définition est beaucoup plus vaste. L'islam est à la fois une religion, une communauté, une loi et une civilisation. Ne sont pas seulement musulmans ceux qui pratiquent les cinq piliers de l'islam, mais tous ceux qui appartiennent à cet ensemble identitaire [1]". Pour les enfants d'immigrés, face aux difficultés de l'intégration et à la difficulté de se positionner entre deux cultures que l'on maîtrise mal, chercher dans une identité magnifiée un sens et un principe d'organisation est une tentation facile. Or, jusqu'à une époque récente, trouver son identité, c'était l'aboutissement d'une libération, c'était une façon d'être ce que l'on est devenu et non uniquement ce que l'on était né. A cette recherche de l'universel s'oppose aujourd'hui une nouvelle conception de l'identité dans laquelle le "donné reprend ses droits". Il n'est plus question de s'identifier à l'ensemble, il est question de s'identifier à soi, à ce soi que l'on n'a pas choisi mais que l'on a reçu. C'est la porte ouverte au communautarisme, c'est aussi une manifestation de l'individualisme. C'est un défi pour la République dont le projet se confond avec l'idée de progrès. La crise du foulard ou du voile (le choix du terme n'est pas indifférent), de ce point de vue, c'est moins le signe d'un retour au religieux que le signe d'une crise politique, sociale et culturelle et ce n'est pas tant un retour en force de la religion dans les écoles que la déstabilisation d'une école sous les coups de l'individualisme. Le voile c'est une pulsion identitaire dans un monde d'individualités : c'est une façon de dire "j'existe en tant que moi, pas en tant que Français et je veux me faire entendre". La poussée de l'islam dans le monde n'a pas de sources différentes : face à une modernité qu'elle ne maîtrise pas, les sociétés arabes et musulmanes affirment leur identité et leur différence par refus d'être renvoyé au second plan. Dans cette perspective, l'islamisme en Iran en 1979, en Algérie depuis 1992 et dans certains quartiers en France aujourd'hui apparaît aussi comme une réaction à l'humiliation porteuse d'une forte dimension révolutionnaire. Il s'agit dans ce cas d'une idéologie de substitution au capitalisme occidental qui cherche à s'imposer. Tout compromis avec les institutions est considéré comme une étape vers d'autres demandes. Dès lors, ce sont les régimes occidentaux qui sont questionnés car les extrémismes se développent sous couvert de liberté d'expression et les institutions sont remises en cause dans leurs missions même sous prétexte de respect des différences. C / LA FAIBLESSE DE LA REPONSE POLITIQUE AU COMMUNAUTARISME1. Les méfaits de l'idéologie communautariste Le dernier aspect de la crise de la laïcité tient à l'évolution des idées et de l'idéologie. La laïcité a été en effet progressivement remplacée au panthéon des valeurs de la gauche par la défense des différences culturelles et du communautarisme. Cette tendance s'inscrit dans le cadre de la promotion des droits de l'homme comme valeur dominante de la gauche. Elle se traduit par une mauvaise conscience vis-à-vis de l'héritage colonial de la France et un besoin de réparation (thème de la "repentance"). La liberté d'expression et la reconnaissance des différences sont privilégiées par rapport à d'autres valeurs comme l'autorité du maître, la mission d'éduquer et l'émancipation de la personne. Sous cet angle, la crise de la laïcité se confond avec la crise de l'école et le conflit de conscience que rencontre de nombreux enseignants. Comme le souligne Martine Bartélemy, à un certain point, la laïcité et les droits de l'homme sont contradictoires. Cette crise renforce le sentiment d'abandon du corps enseignant qui est laissé sans instruction précise pour résoudre les difficultés rencontrées sur le terrain. On gère sans perspective globale. Cette crise des valeurs et de l'école doit être replacée dans le cadre du débat politique sur l'après 1968. Comme le disait récemment Luc Ferry : "au nom des bons sentiments et d'une conception erronée du "respect de l'autre", on a laissé les principes fondamentaux de notre école républicaine tomber plus ou moins en désuétude de sorte qu'aujourd'hui la sérénité de nos enseignements est sans cesse troublée par les effets négatifs de certains conflits communautaires [2]". Ce qui est en jeu, c'est donc aussi la capacité des institutions à faire preuve d'autorité et à transmettre des valeurs. En ce sens, la laïcité comme projet humaniste est vouée à s'opposer à la fois au communautarisme, à l'islamisme et au consumérisme. 2. Le malentendu de 1989 sur la question du voile L'"Affaire" du voile éclate en 1989 à Creil lorsque plusieurs élèves d'origine maghrébine se voient refuser l'accès de leur collège après qu'elles ont décidé de se couvrir les cheveux d'un voile, comme il est de tradition dans les pays musulmans. Devant l'opposition du corps enseignant, et en l'absence de précédent et de jurisprudence permettant d'apporter une réponse évidente, le ministre de l'Education de l'époque décida de demander l'avis du Conseil d'Etat. L'avis du Conseil d'Etat se caractérise par la recherche d'un équilibre. En effet, le port de signes d'appartenance religieuse n'est pas jugé "par lui-même incompatible avec le principe de laïcité", mais il ne doit pas perturber le fonctionnement du service de l'éducation, ce qui justifie son encadrement et le cas échéant son interdiction. L'AVIS DU CONSEIL D'ETAT N° 346.893 DU 27 NOVEMBRE 1989 Ayant défini ce principe, le Conseil d'Etat a ensuite estimé qu'une réglementation pouvait être édictée qui tiendrait compte de la situation propre des établissements et des dispositions réglementaires en vigueur, les décisions étant prises part les autorités détentrices du pouvoir disciplinaire, sous le contrôle du juge administratif. Le Conseil d'Etat n'a donc pas "autorisé" le port du voile, il a fait part de son avis selon lequel il pouvait être accepté dans certaines conditions. C'était une décision d'équilibre, pourtant cet avis n'a pas résolu le problème. Comme le souligne Hanifa Chérifi, qui est chargée d'une mission de médiation sur les problèmes posés par le port du voile, au ministère de l'Education nationale, "on n'a réussi ni à bannir le voile ni à le faire accepter dans l'enceinte scolaire. On maîtrise mieux les débordements de ces confrontations, mais on a guère avancé sur le fond [3]". La principale difficulté tient à l'interprétation qui est faite du port de ce signe d'appartenance religieuse. Du point de vue de la liberté d'expression individuelle, toute interdiction générale peut certes poser une difficulté, mais est-ce bien le sens qu'il convient de donner à cette pratique ? Aujourd'hui, nombreux sont les musulmans à considérer que cette pratique vestimentaire qui a resurgi après la Révolution iranienne constitue d'abord un acte militant à caractère plus politique que religieux propre aux fondamentalistes. Or comme le précise Hanifa Chérifi, il existe : "un réseau de soutien aux jeunes filles voilées composé de juristes, d'avocats, d'étudiants, de prédicateurs affiliés à des organisations islamistes connues. Cet encadrement encourage et assiste les jeunes filles dans leurs démarches, parfois à l'insu même des parents [ ] [4]". C'est donc aussi la liberté de conscience des jeunes qui est en jeu face à l'action des mouvements islamistes et pas seulement leur liberté d'expression. UN ETAT D'INSECURITE JURIDIQUE PEU SATISFAISANT En fait, il apparaît aujourd'hui distinctement que la question posée au Conseil d'Etat en 1989 n'était sans doute pas la bonne. Il y a eu comme un malentendu sur l'analyse de la situation et sur les conséquences de l'acceptation du voile sur le fonctionnement de notre modèle républicain. Par ailleurs, on ne peut que s'étonner que le pouvoir politique ait alors renoncé à exercer sa compétence pour s'en remettre à l'avis consultatif d'une juridiction. La question du voile est une question politique et non juridique, et c'est la compétence du Parlement, qui exprime la souveraineté nationale, que de définir le sens de la laïcité et la position à adopter face au développement de l'islamisme et du communautarisme. [1] "Comment être musulman en France", Figaro Magazine, 26 juin 2002. |