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FRANCE, FEVRIER 2005 / LES PROTESTANTS FRANCAIS ET LA LAICITE
__1905 - 2005 : lEtat face aux Eglises
par Jean-Arnold de Clermont
Il faut le souligner, la Fédération protestante
de France (FPF), créée en 1905, garde un attachement et une confiance sans faille dans les principes énoncés par la loi de 1905 !
Alors que se développait, ces dernières années,
la lutte contre les "sectes", elle a tout à la
fois rappelé son refus d'une loi d'exception contre des
associations qualifiées de "sectes", sans qu'une
telle dénomination repose sur le moindre fondement juridique;
mais simultanément elle a fait entendre la légitimité
du rôle des pouvoirs publics dans leur volonté de
contrôle de l'espace social, dès lors qu'était
respectée la liberté des cultes.
Dans le même esprit, elle adressait au premier ministre,
en décembre 2002, un document d'analyse de la situation
des associations cultuelles au regard de la loi du 9 décembre
1905. Je résume ce dossier "Cultes, équité,
laïcité" en une phrase : faire entendre
que, au-delà de la séparation des Eglises et de
l'Etat, il faut aujourd'hui développer une véritable
liberté d'exercice des cultes telle qu'annoncée
par la loi.
Aujourd'hui, la loi de 1905 ne doit-elle pas être
adaptée à une nouvelle configuration religieuse
où, aux quatre cultes reconnus par le Concordat et les
articles organiques, toujours en vigueur en Alsace et Moselle,
à savoir les cultes catholique, juif, luthérien
et réformé, se sont ajoutés les cultes orthodoxe,
musulman, évangélique et pentecôtiste, et
des cultes orientaux, dont le bouddhisme ?
La question doit être posée d'autant plus que
le législateur ne s'est pas privé de modifier cette
loi plus d'une dizaine de fois depuis 1905. Dans un premier temps,
les réactions à cette suggestion protestante de
toilettage de la loi ont soulevé un tollé : si l'on
devait toucher à cette loi, n'allait-on pas mettre en péril
un édifice à l'équilibre encore instable
?
Relancer la "guerre des deux France" ? Rouvrir la
boîte de Pandore ? Plutôt qu'à lancer des slogans
dépassés que l'on veuille bien ici examiner les
pièces du dossier !
Une première difficulté pratique vient du lien
existant entre la loi de 1901 sur les associations et la loi de
1905 créant les associations cultuelles ; dès lors
que le législateur modifie la loi de 1901, cette modification
s'applique aux associations cultuelles et cette automaticité
du lien met en péril une disposition essentielle de la
loi de 1905 qui prétend ne pas intervenir dans le mode
de gouvernement interne des Eglises !
Nous proposons que soit simplement vérifié préalablement
si la disposition envisagée n'est pas contraire à
l'affirmation de la liberté des cultes.
Les associations cultuelles ont un objet unique, "exclusivement
cultuel", déterminé par l'article 19 de la
loi. Toutes pourtant développent une activité culturelle
(journaux, publications, musique et chant...) ou une activité
sociale (jeunesse, diaconie, entraide, mission...).
Pour ce faire elles doivent créer autant d'associations
à vocation culturelle ou sociale; soit ! Mais outre les
complications administratives, elles refusent d'être "saucissonnées"
en différents objets; elles sont principalement à
vocation cultuelle, mais exercent leur rôle culturel et
social dans l'espace public.
Nous avons proposé que cela soit reconnu, et si l'on ne veut pas modifier la loi, cela ne pourrait-il pas se faire de manière réglementaire simple en reconnaissant que 20 % de leurs ressources pourraient être consacrés à leurs activités culturelles et sociales, et reversés à des associations ad hoc ?
Ces préoccupations techniques ne mettent pas en question
les principes de la loi de séparation des Eglises et de
l'Etat. Mais il n'en est pas de même du constat que nous
faisons, de plus en plus souvent, de la non-application de la
loi.
Prenons le dossier du financement des lieux de culte. L'article
2 de la loi indique que "la République ne reconnaît,
ne salarie ni ne subventionne aucun culte". Le protestantisme
français s'y est plié.
Quand il a besoin de construire un lieu de culte, il achète,
emprunte, se fait soutenir financièrement par les membres
de ses associations cultuelles ou des Eglises surs, souvent à
l'étranger. Souvent les communautés achètent
un local commercial qu'elles transforment en lieu de culte.
Elles se heurtent alors à la mauvaise volonté
de bien des municipalités qui refusent le changement d'affectation
du local pour qu'il soit apte à recevoir du public (quand
bien même les normes de sécurité sont respectées).
Il faut dire qu'il s'agit souvent de communautés évangéliques,
de Français issus de l'immigration... Tout ce qu'il faut
pour être suspecté d'être une "secte".
Faut-il qu'il en soit différemment pour les mosquées ? Deux raisons sont évidentes ; l'une purement "politique" : permettre à l'islam de France de "sortir des caves". Qui n'applaudit à cela ?
L'autre est plus historique : pourquoi une nouvelle religion
s'implantant en France ne bénéficierait-elle pas
d'une aide de départ ?
On a donc inventé des formules qui déjà
avaient été utilisées pour les Chantiers
du cardinal, créés en 1931 : baux emphytéotiques,
prêts avec garantie des municipalités, aide déguisée
de l'Etat pour des parties consacrées au culturel...
Pourquoi ne pas dire alors les choses de manière claire
et officielle ? Qu'en contrepartie des obligations faites aux
associations cultuelles de ne disposer que des ressources des
fidèles ou des dons et legs régulièrement
enregistrés, des conditions d'emprunt et de baux pourraient
leur être accordées ?
Un texte législatif simple pourrait confirmer cela sans
mettre en question la loi de 1905, et surtout s'appliquer à
tous sans que quiconque ait à discerner s'il s'agit d'un
culte "religieusement correct".
On peut me semble-t-il suivre un raisonnement semblable pour
la formation des ministres des cultes. Celle-ci doit relever des
cultes eux-mêmes; la distinction entre le théologique
et le culturel doit être faite et permettre des soutiens
publics à l'initiation au français, à la
culture de la laïcité, aux lois qui régissent
les cultes... Mais, là encore, cela doit être vrai
pour tous. Est-il insultant pour les législateurs de
1905 de dire qu'ils n'avaient pas tout prévu et que des
améliorations à la loi pourraient intervenir dans
un contexte nouveau, un siècle plus tard ?
Une véritable liberté des cultes; c'est bien
l'enjeu fondamental qui se dessine en cette année 2005.
A plusieurs reprises, nous avons constaté au cours des
derniers mois, résultat probable d'un débat escamoté
sur la laïcité, que des responsables politiques ou
privés remettent en question cette liberté. Ils
veulent contrôler le religieux.
N'a-t-on pas vu un député et maire interrompre un service religieux pour un contrôle de sécurité, contrevenant en cela à l'article 32 de la loi de 1905, qui punit de dix jours à un mois de prison une telle voie de fait ?
De même se manifeste une volonté de reléguer
le religieux dans l'intimité de la sphère du privé.
Plus encore se dessine la volonté de certains de ne connaître
que le religieux "modéré" (et qui détermine
ce qui est modéré, dès lors que les lois
de la République sont respectées ?) et l'identifiable,
c'est-à-dire ce qui ressemble à l'idée a
priori que l'on s'en fait.
Devant de telles dérives, il faut revenir à
la loi de 1905 et à ses principes. Elle a instauré
pour les cultes un régime de simple déclaration
associative, sur la base de statuts dont l'objet est exclusivement
cultuel.
Nul ne peut leur contester le droit d'exister dès lors
qu'elles respectent les lois en vigueur. Elles doivent toutes
pouvoir bénéficier des avantages de la loi de 1905
et des lois complémentaires qui les régissent. Elles
n'ont pas à être soumises à une pseudo-"reconnaissance",
exclue par la loi de 1905.
Une telle liberté appartient à l'idée
même que nous nous faisons d'un Etat laïque et républicain.
Cette laïcité, qui n'a besoin d'aucun adjectif (apaisée,
ouverte...) pour la qualifier, est un mode de vivre ensemble où
agnostiques et athées, juifs, chrétiens et musulmans,
etc., constituent ensemble, dans le respect de leurs différences,
la société civile.
Jean-Arnold de Clermont est président de la Fédération
protestante de France et de la conférence des Eglises européennes.
Point de vue publié par le quotidien Le Monde, Paris,
16 février 2005.
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