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FRANCE, 2003 / LE DEBAT SUR LA LAICITE DANS LA REPUBLIQUE
__Voile, les auditions de la Commission Stasi
Pendant deux mois, la Commission Stasi a écouté
acteurs sociaux, autorités religieuses, politiques ou associatifs
venus apporter leur expérience de terrain et donner leur
opinion sur le port du foulard et la laïcité.
Enseignants, sages-femmes ou médecins, directeurs d'hôpital
ou de prison, chefs d'entreprise, élus locaux et nationaux,
responsables associatifs et syndicaux, représentants des
religions ou courants philosophiques, ministres... Ils sont une
centaine à avoir été auditionnés par
les vingt membres de la Commission sur l'application du principe
de laïcité dans la République, instaurée
par Jacques Chirac et présidée par le médiateur
de la république Bernard Stasi. Chaque intervention a obéi
au même rituel : un exposé d'une vingtaine de minutes,
suivi d'une séance de questions des membres de la Commission,
explique Catherine Corollier, dans le quotidien Libération
[19 novembre 2003]
"A l'unanimité, les acteurs de terrain se sont
inquiétés de la montée du communautarisme
dans son expression la plus visible, le foulard. Ceux qu'on pourrait
appeler les relais d'opinion, à la tête d'une institution
religieuse ou associative, affichent souvent des opinions plus
nuancées", souligne-t-elle. Morceaux choisis de
deux mois d'auditions publiques.
12 SEPTEMBRE
Martine Ruppé, présidente du comité Ornais
de défense de la laïcité, une association regroupant
des enseignants du second degré. "Je voudrais vous
demander d'imaginer ce que les enseignants ressentent devant une
petite fille de sixième, mignonne, minuscule, cette enfant
aux grands yeux bleus est emmurée : robe longue jusqu'aux
pieds qui la gêne parfois pour marcher, collant épais,
manches jusqu'au milieu de la main, foulard qui ne laisse voir
que l'ovale de son visage; dans la cour ou en classe, elle passe
son temps à le réajuster, ou à vérifier
qu'il est bien en place; à l'école primaire déjà,
elle était terrorisée à l'idée de
l'oublier".
19 SEPTEMBRE
Aziz Sahiri, conseiller technique de la prévention
de la délinquance à la mairie de Grenoble. "La
France est confrontée à des groupes fascistes qui
veulent que notre pays se plie à leurs convictions religieuses.
Ce sont eux qui définissent : dans cet espace-là,
voilà ce qui est permis, voilà ce qui est interdit.
Pour moi, le foulard islamique est une forme d'excision. Il a
pour but de couper l'appartenance des jeunes filles à la
communauté nationale".
Dalil Boubakeur, président du Conseil français
du culte musulman (CFCM). "Le voile est une prescription
religieuse et un engagement personnel". Mais d'autres versets
coraniques soulignent qu'il est interdit "d'imposer quoi
que ce soit" en religion. Si une loi devait être votée,
"les musulmans s'y plieront, mais ce serait disproportionné
- un remède de cheval pour quelque chose qui me paraît
historiquement transitoire - et risquerait de provoquer des réactions
inverses", comme la multiplication des voiles ou des écoles
musulmanes.
3 OCTOBRE
Michel Tubiana, président de la Ligue des droits de
l'homme. Le voile est "un écran de fumée, une
manière d'éviter, de cacher d'autres débats
autrement plus importants : violence, ghettoïsation, inadaptation
scolaire, travail, transports, chômage, logement. Nous nous
trouvons plus confrontés à une question d'intégration
que de laïcité".
Georges Dupon-Lahitte, président de la Fédération
des conseils de parents d'élèves (FCPE, plutôt
classée à gauche), prône une "laïcité
ouverte". Le voile est un objet "culturel, méditerranéen",
assimilable aux "coiffes" portées dans les provinces
de France. "Dans les années 50, les femmes ne sortaient
pas en cheveux".
Pierre Raffin, directeur de la maison d'arrêt
de la Santé. Depuis trois ans environ et les attentats
du 11 septembre, "le prosélytisme musulman intégriste
commence à se faire jour" en prison. Et comme il s'exerce
de manière "insidieuse, souterraine, difficile à
quantifier", il est "très difficile à
déjouer, à percevoir". Des détenus sont
soumis à une "obligation de prière". Ou
à l'"interdiction de descendre en promenade ou dans
la salle de gym en short". Et "les pressions s'étendent
aux familles. On a vu venir au parloir des femmes entièrement
voilées qui refusaient de découvrir leur visage.
Et des agents se sont fait agresser parce qu'ils avaient soi-disant
regardé avec insistance l'épouse de tel ou tel détenu".
10 OCTOBRE
Mouloud Aounit, secrétaire général du
Mrap [Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre
les peuples]. "Nous sommes tout à fait opposés
à une loi. Cela sonnerait comme une stigmatisation à
l'encontre de la communauté musulmane qui souffre et vit
déjà la stigmatisation. Tout ce qui pourrait alimenter
les écoles coraniques ne nous semble pas aller dans la
bonne direction".
Fadela Amara, présidente de l'association Ni
putes ni soumises. "Il y a, dans les cités, une instrumentalisation
politique de l'islam par des gens qui sont bac + 5 ou bac + 10.
Je crains ces gens-là. Ils nous expliquent que pour eux,
tout est question de temps. Qu'à moyen ou long terme, ils
instaureront un Etat islamique ici".
14 OCTOBRE
Thérèse Duplaix, proviseur [Chef d'établissement]
du lycée Turgot à Paris (IIIe arrondissement). "Nous
sommes en mars 2003". Un élève de première
affiche une conduite qui semble relever du prosélytisme
religieux. Convoqué par la proviseur et sommé d'ouvrir
son sac, il en sort "un bonnet de prière, un ouvrage
de sciences islamiques, des manuels religieux, des pages et des
pages écrites par lui de termes d'adoration d'Allah et
de phrases assassines en direction de la France et des Français.
Il admet proposer à ses camarades des prières pour
avoir de bonnes notes, et leur donner des rendez-vous à
la mosquée Couronnes pour approfondir l'enseignement religieux".
21 OCTOBRE
Christine Picot, sage-femme à l'hôpital intercommunal
André-Grégoire de Montreuil (Seine-Saint-Denis).
"A la maternité, on voit un renforcement du port du
foulard, jusqu'à la burqa, avec des gants. Beaucoup de
ces femmes n'ont pas droit à la parole. L'explication avancée,
c'est qu'elles ne parlent pas français. Mais c'est faux,
elles sont pieds et poings liés à la volonté
du mari". De plus en plus souvent, des musulmans demandent
que leur épouse soit soignée par une femme. "C'est
faisable en consultation, mais c'est plus complexe lors de l'accouchement
ou en cas d'urgence". Il arrive alors que "le mari refuse
que la patiente ait accès à la péridurale",
et jamais la femme ne va "contre la volonté de son
mari". Lors de l'accouchement, "certains maris sont
là pour surveiller qu'aucun homme n'entre dans la salle
de travail".
Claude Dagorn, directeur de l'hôpital intercommunal
André-Grégoire de Montreuil (Seine-Saint-Denis).
"Le problème des signes religieux ostentatoires à
l'hôpital est relativement récent. Nous avons été
confrontés à une dizaine de cas. Tous ont été
résolus. Il me reste un problème à régler,
celui d'une externe en gynécologie qui porte un voile couvrant
une partie de son visage et un col roulé. Il s'agit encore
d'une situation marginale, mais on est inquiets. Nous avons des
difficultés croissantes pour faire respecter la règle".
4 NOVEMBRE
Christian Levrel, membre du bureau confédéral
de la CFTC, enseignant dans un lycée privé. "J'ai
dans une classe de BTS une jeune femme qui porte le voile, c'est
la première fois de ma carrière. Avant, j'avais
eu des élèves qui portaient la croix charismatique*.
Ils étaient plus ostentatoires et mettaient plus mal à
l'aise les collègues par rapport à la discrétion
de cette jeune femme".
Elisabeth Bizot, proviseur [responsable d'établissement]
à Trappes (Yvelines) et membre du syndicat minoritaire
Indépendance et direction (conservateur), regroupe proviseurs
et principaux de collèges et lycées. "L'usage
était d'accepter le "petit voile" et de demander
de retirer le "grand voile". A la rentrée, cet
équilibre a été rompu. On a vu des tenues
moins discrètes, des grandes robes. Des professeurs ont
décidé d'exclure les élèves qui n'étaient
pas tête nue. Les autres élèves ont organisé
un sit-in pour défendre leurs camarades. Nous nous sommes
mis d'accord avec les enseignants sur un retour au foulard discret.
C'est moi qui valide chaque tenue".
Kathia Blas, proviseur d'un établissement d'Issy-les-Moulineaux
qu'elle qualifie de "très tranquille" et membre
du même syndicat, raconte avoir mis en place un "historique
des postes Internet au centre d'information et de documentation"
afin de savoir quels sites ont été consultés.
"On a mis des filtres, mais on ne peut pas couper "islam",
c'est au programme d'histoire. On surveille également les
lectures tendancieuses pendant les permanences". A l'heure
de la sortie, elle se poste derrière sa fenêtre :
"J'ai vu des barbus venir plus ou moins près de la
porte. Un jour, j'ai vu arriver Ben Laden, j'ai appelé
les RG, j'ai dit : "Vous connaissez cette association ?"
Ils m'ont dit : "Oui, elle vient de se créer, elle
est très active sur la ville." Moi, systématiquement,
je téléphone aux RG [Renseignements généraux]...".
7 NOVEMBRE
Michel Auroy, ancien secrétaire général
adjoint de Renault SA. "Il y a deux ou trois mois, nous avons
eu un stage à organiser en vue de la préparation
de recrutements, et nous avons vu arriver un certain nombre de
jeunes femmes voilées. Nous leur avons demandé de
quitter leur voile, et elles l'ont fait sans problème".
François Pupponi, maire PS de Sarcelles (Val-d'Oise).
"Sur la ville, nous n'avons quasiment jamais eu de problèmes
de voile". L'élu s'inquiète en revanche de
la montée des communautarismes : "La communauté
juive fréquente essentiellement des écoles juives,
les classes moyennes vont à l'école privée
religieuse du Saint-Rosaire. Dans l'école publique, il
n'y a plus que les enfants des classes défavorisées.
Dès lors que les lieux de vie en commun diminuent de plus
en plus, qu'est-ce qui se passera dans vingt, trente ans ? "
14 NOVEMBRE
Gisèle Halimi, présidente de l'association Choisir
- La cause des femmes. "Je n'ai pas l'impression que vous
vous soyez beaucoup étendus sur le principe de l'égalité
des hommes et des femmes. Il n'a pas été défendu,
ou très mollement en tout cas." Or, le voile est un
"signe qui aliène la femme".
Joseph Sitruk, grand rabbin de France. "Quand on
reproche à un juif de respecter telle ou telle règle
du judaïsme parce qu'on est en République, c'est une
aberration. Est-ce que j'enlève quelque chose à
quelqu'un si je mets la kippa, si je mange kasher, si je ne travaille
pas le samedi?" Il assure que le port de la kippa ne répond
à aucune "volonté ostentatoire". "La
kippa est devenue un rite auquel tous les jeunes juifs croyants
sont attachés. La kippa ne se limite pas au culte, un croyant
devrait la porter en permanence". Lui-même ne la retire
que lorsqu'il met son bulletin de vote dans l'urne. "Par
respect pour la République".
* Croix généralement en bois portée
par certains militants du Renouveau charismatique.
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