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FRANCE, JUILLET 2003 / LA LAICITE DANS LA REPUBLIQUE
__Jacques Chirac : "La laïcité est la traduction la plus directe de lexigence de liberté, dégalité et de fraternité inscrite dans notre devise républicaine"
Allocution de Jacques Chirac, président de la
République, à l'occasion de l'installation de la
commission de réflexion sur l'application du principe de
laïcité, Palais de l'Elysée, 3 juillet 2003.
Ce qui est en jeu à travers le débat sur le
principe de laïcité et son application dans la
France d'aujourd'hui, c'est notre capacité à concilier
l'unité nationale et la neutralité de la République
avec la reconnaissance de la diversité, et notamment de
la diversité religieuse.
Les Français sont de toutes origines, de toutes confessions,
de toutes appartenances idéologiques, de toutes sensibilités
politiques. La France est diverse, elle est variée. Loin
d'être une faiblesse, je crois que c'est une force, c'est
une chance pour notre avenir.
Mais il importe que nos différences ne deviennent
pas des divergences. La volonté de vivre ensemble doit
demeurer le ciment de notre cohésion nationale. La République
est un pacte, un art de vivre ensemble, un accord de toute la
Nation rassemblée solennellement et fraternellement autour
de principes fondamentaux en dehors desquels il n'y aurait plus
d'Etat de droit.
La laïcité est à l'évidence au nombre
de ces principes.
La France est une République laïque. Cette
règle, qui est le fruit de notre histoire, est énoncée
par l'article 10 de la déclaration des droits de l'Homme
et du citoyen qui proclame que "nul ne peut être inquiété
pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation
ne trouble pas l'ordre public établi par la loi".
La laïcité s'est vraiment enracinée dans
nos institutions avec la loi du 9 décembre 1905,
qui a séparé les Eglises de l'Etat. Après
avoir divisé la France, cette grande loi républicaine
la rassemble aujourd'hui, car elle a su s'adapter aux évolutions
de la société française en respectant les
particularités de chaque religion. Elle recueille l'adhésion
de toutes les confessions et de tous les grands courants de pensée.
Malgré la force de cette tradition républicaine,
l'application du principe de laïcité dans notre
société est aujourd'hui en débat. Bien sûr, la laïcité est rarement mise en cause de manière frontale et beaucoup s'en réclament. Mais sa mise en uvre concrète dans le monde du travail, dans les services publics et notamment à l'école, se heurte à des difficultés nouvelles et grandissantes, comme si, insensiblement, l'exigence laïque s'affaiblissait ou s'estompait derrière les consensus de façade.
C'est pourquoi j'ai jugé nécessaire de confier
à une commission, composée de personnalités
de toutes sensibilités, la mission d'éclairer les
convictions, de poser les bases d'un véritable débat
public, mais également de formuler, en toute indépendance,
des propositions pour faire vivre le principe de laïcité
dans la société d'aujourd'hui. Et j'ai souhaité
que votre Commission soit placée auprès du chef
de l'Etat.
Je remercie chaleureusement chacune et chacun de vous d'avoir
accepté cette mission essentielle pour la République.
Et je vous remercie, Monsieur le Médiateur de la République,
d'en avoir accepté la présidence. Autorité
indépendante, vous êtes conduit, par vos fonctions,
à porter un regard libre et extérieur sur toutes
les institutions. Conjuguée à votre expérience
personnelle et à votre liberté d'esprit, cette indépendance
est la meilleure des garanties dans la mission de réflexion,
de consultation et de proposition que vous avez accepté
de conduire.
Si une réflexion sur la laïcité s'impose,
c'est parce que ses conditions d'application sont, dans les faits,
de plus en plus discutées. Jour après jour, les
témoignages se multiplient, qui indiquent un relâchement
de l'exigence de laïcité ou, en tout cas, une
profonde interrogation sur l'étendue des devoirs qui en
découlent pour chacun. C'est un fait.
Le débat s'est tout particulièrement concentré
sur le port du voile à l'école. Les médias
se sont fait l'écho des controverses qu'il a suscitées.
Elles ravivent les querelles d'hier sur la place du religieux
dans la société en même temps qu'elles posent
des questions parmi les plus fondamentales pour aujourd'hui et
pour demain : l'égalité des enfants des deux sexes
dans leur parcours scolaire, mais aussi, à travers la place
réservée à la foi musulmane, l'intégration
et l'identité de populations issues de l'immigration.
Mais il serait réducteur de croire que la question de
la laïcité ne se pose qu'à propos des Français
de confession musulmane. Quelle que soit leur religion, des Français,
en nombre de plus en plus important, réclament que leur
pratique particulière soit prise en compte par la collectivité.
Cette évolution déborde le cadre de la pratique
religieuse. Une tendance nouvelle pousse certains de nos concitoyens
à vouloir faire prévaloir sur la loi commune leurs
convictions particulières, ou l'appartenance à un
terroir, à un groupe culturel ou ethnique. La neutralité
du service public n'est pas toujours comprise et elle est parfois
mise à mal, avec, par exemple, des demandes de dérogation
aux règlements de mixité des cours et des examens,
le refus des règles de santé publique ou la remise
en cause de notre calendrier.
Les causes de ces comportements nouveaux sont connues. A mesure
que nos horizons s'élargissent à l'échelle
de l'Union européenne et du monde, beaucoup sont tentés,
en France et à l'étranger, par l'affirmation d'un
particularisme identitaire ou par la volonté de créer
des solidarités nouvelles.
Mais la République, en France, ne reconnaît que
des citoyens libres et égaux en droit. Si elle favorise
la liberté d'association, si elle encourage le renforcement
du fait régional et local, si elle dialogue avec les représentants
de toutes les sensibilités religieuses, elle refuse de
reconnaître l'appartenance à une communauté
comme une des composantes de la citoyenneté. Il n'y a pas
en France de règles supérieures aux lois de la République.
C'est ainsi. On ne peut pas accepter, par exemple, que l'affirmation
d'appartenances ethniques ou religieuses soit érigée
en acte politique. Il y aurait là une dérive contraire
à toutes nos traditions et dangereuse pour notre démocratie.
Nous ne pouvons pas rester passifs face à une évolution
qui nous ferait glisser insensiblement de l'affirmation de soi
au refus des autres, de l'ignorance réciproque à
l'intolérance, et de l'isolement dans un groupe au refus
de la République.
C'est pour cela que nous devons redonner tout son sens au principe
de laïcité.
La laïcité n'est en aucun cas l'expression d'un
sentiment anti-religieux, naturellement. La République
ne reconnaît aucun culte, mais elle ne méconnaît
aucune religion. La laïcité est le cadre de liberté
qui permet, dans la République, à toutes les croyances
de s'exprimer.
La laïcité que nous défendons ne saurait non plus être vécue comme un facteur d'exclusion par quelque Français que ce soit. Elle manquerait son but si, à tort ou à raison, sa mise en uvre apparaissait comme la victoire d'un camp sur un autre, si elle ne s'affirmait pas d'abord comme un lien entre tous les citoyens. Car la laïcité
est la traduction la plus directe de l'exigence de liberté,
d'égalité et de fraternité inscrite dans
notre devise républicaine. La laïcité,
c'est d'abord une totale liberté de religion et d'expression,
conçue à la fois comme liberté de croire
ou de ne pas croire. C'est l'égalité entre les citoyens,
sans distinction de religion. C'est enfin la fraternité,
la volonté de réunir les Français dans une
seule collectivité, dépassant tous les communautarismes.
Enfin, la laïcité n'est pas seulement un droit.
C'est un devoir, et même un effort sur soi : elle nécessite
de mettre des limites à l'expression publique de ses propres
particularités, elle nécessite de comprendre l'autre,
de se mettre à sa place. Elle exige aussi d'accepter des
règles communes, indispensables à l'équilibre
de la société, au premier rang desquelles la neutralité
des services publics.
Présenter la laïcité comme un simple
droit, et non comme un ensemble d'exigences s'imposant à
tous, ce serait, en effet, perdre de vue sa signification.
Ce serait aussi ouvrir la porte à toutes les récupérations.
C'est pourquoi il est si important de réfléchir
aux traductions concrètes du principe de laïcité.
En n'examinant pas seulement le droit qu'il représente,
mais aussi les devoirs qu'il impose à tous. En ne se limitant
pas à son contenu historique, la séparation des
Eglises et de l'Etat, mais en lui redonnant son sens véritable,
qui est celui de la cohésion de la Nation française.
Un tel débat nous concerne tous. La Nation tout
entière doit s'en saisir. Le Parlement l'a fait, avec la
création récente d'une mission d'information sur
les signes religieux ou le dépôt de propositions
de lois relatives à la laïcité.
J'ai estimé nécessaire qu'une réflexion
impartiale, approfondie et sereine soit conduite par une Commission
de sages pour rechercher le plus large accord sur des propositions
et avant d'envisager, le cas échéant, toute initiative
législative.
Les obligations qui découlent du principe de laïcité
Vous aurez d'abord la responsabilité d'organiser le
débat public en examinant des questions qui me paraissent fondamentales : quelle est, aujourd'hui, l'étendue exacte des obligations qui découlent du principe de laïcité ? Quelles sont les mesures susceptibles de favoriser une mise en uvre apaisée de ce principe ? De quelles évolutions cette clarification devrait-elle s'accompagner pour promouvoir une laïcité garante de la cohésion nationale et du respect des différences de chacun ?
Il va de soi que ces questions ne bornent pas votre champ d'investigation.
Il vous appartient, et à vous seuls, de fixer de manière
indépendante votre programme de travail.
Votre Commission pourrait aussi s'interroger sur les limites
que doit respecter l'expression des convictions religieuses de
chacun, que ce soit sur son lieu de travail, dans les lieux
publics ou au sein des services publics. 
L'exigence de laïcité au sein de l'école républicaine
J'invite aussi les membres de votre Commission à réfléchir
sur les moyens disponibles pour donner toute sa force,
au sein de l'école républicaine, à
l'exigence de laïcité. Les principes que le Conseil
d'Etat a été amené à formuler, il
y a une dizaine d'années, en réponse aux incidents
liés au port d'insignes religieux, soulèvent, chacun
le sait aujourd'hui, des difficultés d'application. Ils
se traduisent par une certaine diversité des pratiques,
ainsi que par des contentieux, qui ne donnent pas toujours aux
enseignants le cadre nécessaire pour exercer sereinement
leur mission. La question qui est posée est de savoir comment
préciser, et faire respecter, dans la fidélité
à nos principes républicains, les règles
et les devoirs qui s'imposent à chacun au sein des établissements
scolaires et des universités.
Je souhaite que sur l'ensemble de ces questions et sur toutes
autres que vous souhaiteriez examiner, vous vous attachiez à
donner le sens le plus concret aux exigences qu'implique le principe
de laïcité : la neutralité du service public,
le respect du pluralisme, la liberté religieuse, la liberté
d'expression, mais aussi le renforcement de la cohésion
et de la fraternité entre les citoyens, l'égalité
des chances, le refus des discriminations, l'égalité
entre les sexes et la dignité de la femme.
Dans la tâche qui est la vôtre, ma première
attente est que vous meniez un débat public aussi large
que possible, attentif à tous les courants et à
toute la diversité de la société française.
Je souhaite que vos travaux puissent aboutir à des propositions
avant la fin de l'année. Elles seront rendues publiques,
naturellement, afin de nourrir la réflexion de tous les
Français, de favoriser une prise de conscience nationale
sur cette question essentielle à la préservation
et au renforcement de notre cohésion. Elles serviront de
base aux décisions qui devront être prises.
La question de la cohésion nationale
A travers la laïcité, c'est bien la question de
notre cohésion nationale qui est posée, celle
de notre aptitude à vivre ensemble et à nous retrouver
autour d'une volonté collective de progrès, d'unité
et de solidarité.
Par-delà la diversité de vos parcours et de vos
opinions, vous partagez tous ces valeurs et cette ambition pour
la France.
Je sais pouvoir compter sur votre engagement et votre indépendance
d'esprit. Je vous remercie d'avoir accepté de les mettre
au service de cette réflexion sur le principe de laïcité
et son application dans la République. Et je vous renouvelle
l'assurance de ma confiance et surtout de ma reconnaissance.
Source : Présidence de la République,
Paris, juillet 2003.
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