NOIRS DANS LES CAMPS NAZIS, UN FILM DE SERGE BILE
__Entretien avec le réalisateur
- Comment vous êtes-vous intéressés au thème des noirs dans les camps nazis ?
L'idée m'est venue en 1994 après avoir vu en
Martinique un reportage à la télévision sur
le chanteur John William. C'est quelqu'un que j'avais vu en concert
de nombreuses fois quand j'étais étudiant mais j'ignorais
qu'il avait été déporté. Je l'ai appris
ce jour-là à travers ce reportage. Et là
ça a été un choc, un choc d'autant plus grand
que John William est originaire comme moi de la Côte d'Ivoire,
qu'il a quitté comme moi dans son plus jeune âge.
Et en même temps que je découvrais cela, j'ai
reçu un jour sur le plateau du journal télévisée
une Martiniquaise, Michèle Maillet, qui avait écrit,
4 ans plus tôt, un roman, "L'étoile noire",
racontant la déportation d'une servante antillaise dans
un camp de concentration. A partir de là, j'ai eu envie
d'aller plus loin et de savoir s'il y avait eu, au-delà
de John William, d'autres cas de déportés noirs
dans les camps de concentration. C'était quelque chose
de nouveau pour moi et j'adore explorer des pans méconnus
de notre histoire. Quand je dis notre histoire, je parle de l'histoire
des peuples noirs en général, qu'il s'agisse de
la part africaine, antillaise, américaine ou autre. Et
là, je me suis lancé, et j'ai fait un documentaire
sur le sujet entre juin et septembre 1995. C'était important
pour moi de faire ce travail de mémoire sur ce qu'ont vécu
les nôtres pendant la Seconde Guerre mondiale.
- A-t-il été difficile de réunir des témoignages ?
Ça a été extrêmement difficile parce
qu'il n'y avait pas de témoignages là-dessus. Les
Noirs qui ont vécu cette déportation n'en n'ont
jamais parlé. Les autres, non plus. J'ai beaucoup tâtonné,
interrogé beaucoup de déportés en France,
au Sénégal, en Belgique, en Espagne, en Allemagne
pour finir par recueillir quelques témoignages ici et là.
- Les déportés ont-ils accepté de témoigner facilement ?
Oui, ils étaient tous très enthousiastes. Ils
attendaient tous, en fait, depuis la fin de la guerre, ce moment-là
pour libérer une parole que personne ne voulait entendre.
- De quelles origines étaient les Noirs déportés dans les camps ?
Ceux que j'ai retrouvé pour le film, soit en témoignage
direct, soit par des gens qui les ont connus, étaient d'origine
ivoirienne, sénégalaise, camerounaise, équato-guinénne,
congolaise, haïtienne Pour le livre, j'en ai trouvé
deux fois plus.
- Etaient-ils traités de la même manière que les autres déportés ?
Pas vraiment. Ils subissaient eux des humiliations particulières.
Les Allemands les considéraient comme des bêtes,
comme des sauvages parce qu'ils étaient Noirs, et ils se
servaient d'eux comme boys.
- Subissaient-ils également des discriminations de la part des autres déportés ?
Non, si j'en crois les témoignages des survivants. Il
y a pu avoir bien sûr des exceptions. Mais dans l'ensemble,
face à la souffrance, ils ne s'arrêtaient plus à
des questions de couleurs de peau. Ils avaient oublié ces
choses-là. Ils étaient tous esclaves dans les camps.
- Peut-on estimer le nombre de Noirs ayant subi la déportation ?
Ça, c'est la grande question qu'on me pose tout le temps.
Ce qu'on sait, c'est qu'il y a eu deux types de déportés
noirs. Il y a eu les Afro Allemands, c'est-à-dire les Noirs
originaires des anciennes colonies du Reich qui vivaient en Allemagne
avant guerre. Ils étaient environ 24'000. Lorsque Adolf
Hitler est arrivé au pouvoir, il a envoyé beaucoup
d'entre eux dans les camps de concentration. Et puis il y a eu
tous les autres Noirs qui se trouvaient en Europe et qui se battaient
aux côtés des Français, des Anglais ou des
Américains. Certains d'entre eux, capturés au front,
ont été expédiés dans les camps de
concentration. Si je devais oser un chiffre, je dirais qu'il y
a eu au moins 10'000 déportés noirs. Mais ils étaient
peut-être trois fois plus.
- Selon vous, pourquoi cette partie de l'histoire a-t-elle été occultée ?
C'est une autre question que le public africain et antillais
me pose tout le temps quand je participe à des débats
avec toujours cette arrière-pensée qu'on a voulu
nous cacher quelque chose. Moi ce que je pense, c'est que l'histoire
est toujours écrite par le vainqueur, et le vainqueur ne
s'intéresse qu'à sa propre souffrance, pas à
celle des autres. Il nous appartient donc, à nous, Africains
et Antillais, de prendre les choses à bras le corps et
de rétablir les faits. Il faut qu'on arrête, nous
mêmes, de croire que notre histoire est moins importante
que celle des autres. Je regrette que peu de tirailleurs sénégalais
aient raconté ce qu'ils ont vécu. Je regrette que
les déportés noirs se soient également tus
après guerre. Je regrette aussi que nos historiens n'aient
pas exploré cette voie. Moi, au lieu de m'en prendre aux
autres, je nous renvoie plutôt la balle.
- Aujourd'hui, votre travail sur le thème des Noirs dans les camps nazis connaît un regain d'intérêt. Comment expliquer vous cet engouement ?
J'ai le sentiment qu'aujourd'hui, dans cette Europe où
beaucoup de Noirs sont amenés à vivre parce qu'ils
sont nés là ou parce qu'ils ont choisi de s'y installer
définitivement, qu'ils sont de plus en plus nombreux à
rechercher des repères ici même et pas ailleurs.
Ils ont envie et besoin de savoir ce que les leurs ont accompli
dans cette histoire de France, de Suisse, d'Allemagne, d'Espagne
et plus généralement d'Europe. Ils le manifestent
sur tous les sujets, et c'est ce qui explique le regain d'intérêt
pour mon travail. J'ai fait ce documentaire il y a 10 ans, et
pendant dix ans il n'a intéressé personne. Aujourd'hui,
je vois vraiment la différence. Et c'est pareil pour mon
livre. Comme quoi, lorsqu'une communauté se passionne pour
sa propre histoire, il arrive à faire en sorte que les
autres s'y intéressent aussi.