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Je n'ai pas la prétention d'être un historien. Je ne suis qu'un modeste journaliste, attaché à une écriture simple, claire et précise, susceptible d'être comprise par tous. Un journaliste qui n'a, d'ailleurs, pour seule ambition que de rappeler, justement, à ces grands historiens qu'ils ont "étrangement" oublié de mentionner, au cours de ces soixante dernières années, que des Noirs ont été, eux aussi, déportés dans les camps de concentration ! Ils disent que mon ouvrage fait une large place au génocide des Hereros, aux crimes coloniaux et aux violences nazies, et n'aborde la question des Noirs dans les camps nazis que dans son dernier tiers. C'est oublier que le drame vécu par eux dans ces camps de concentration a une histoire bien différente de celle des juifs. Il importait donc d'en retracer la chronologie en rappelant le précédent namibien et tout ce qui s'est passé ensuite jusqu'à la seconde guerre mondiale. Ils savent pertinemment, comme moi, que les horreurs infligées aux Noirs, tout au long de l'Histoire, ont participé à ce qu'il est convenu d'appeler la "banalisation du mal". D'ailleurs, l'un d'entre eux, en l'occurrence Joël Kotek, a lui-même écrit, en conclusion d'un article fort instructif sur le génocide des Hereros, consultable sur Internet (http://www.lautresite.com/ new/edition/explo/hereros), cette phrase qui rejoint pleinement ma démarche : la Shoah "semble s'expliquer autant par une tradition antisémite proprement européenne que par l'expérience corruptrice née du colonialisme. En renforçant le mythe de la supériorité de l'Homme blanc et, par là, légitimé l'usage de la violence extrême contre tout ce qui n'était pas lui, l'expérience coloniale a préparé les pires catastrophes du XXe siècle. La brousse annonce les horreurs de la guerre de 1914-1918 et du génocide nazi". Ils disent encore, à propos justement des Hereros, que j'affirme que l'expression «camp de concentration» a été créée en Namibie, alors qu'elle existait déjà à Cuba six ans plus tôt. Mais ce n'est pas ce que j'ai écrit ! J'ai écrit, précisément, que le terme, en allemand, Konzentrationslager a été utilisé pour la première fois dans un télégramme de la chancellerie daté du 14 janvier 1905. Et, naturellement, pour ceux qui ne comprennent pas l'allemand, j'ai donné la traduction de ce terme, à savoir... camp de concentration. Ils disent que les Hereros ne furent pas tatoués, mais seulement obligés de porter autour du cou un collier immatriculé. Etonnant, quand on sait que Joël Kotek lui-même a, dans ce fameux article sur les Hereros paru sur Internet, écrit ceci : "Dorénavant, tout Herero qui se rend aux autorités ne doit plus être abattu, mais considéré comme astreint aux travaux forcés. Il sera marqué des lettres GH pour "Herero capturé (gefangene Herero)". Ils me font également dire que Heinrich Goering était encore gouverneur de la colonie lors du génocide des Hereros. C'est absolument faux ! J'ai écrit que Heinrich Goering a été le premier gouverneur de la Namibie en 1884, qu'il a démarré la répression, mais que le massacre en lui-même des Hereros a été conduit, vingt ans plus tard, par le général Lothar von Trotha. Ils me reprochent, par ailleurs, au chapitre sur le "kapo noir", d'avoir rédigé à la première personne le témoignage d'un rescapé d'Auschwitz, alors que j'indique moi-même en fin d'ouvrage que ces propos m'ont été confiés par le fils de ce déporté. Ce fils, Alain Kahn, a en fait écrit, il y a quelques années, un livre où il raconte, à la première personne, la déportation de son père à partir de conversations précises qu'il a eues avec lui. J'ai trouvé le procédé original et j'ai demandé à Alain Kahn le droit de reproduire, de la même façon, ces extraits, qu'il a enrichis à partir de ses notes et souvenirs. Ils disent enfin que les lois de Nuremberg visaient exclusivement les juifs. Mais c'est inexact, puisqu'il y avait plusieurs textes, et que ce sont, en fait, les décrets d'application qu'il faut prendre en compte. Un exemple, avec la loi sur la citoyenneté du Reich, qui protège le sang et l'honneur allemands et interdit les mariages mixtes. L'additif à cette loi, du 26 novembre 1935, dispose que "ces personnes devront aussi prouver leur origine allemande, soit par un acte de naissance, soit par un acte de mariage des parents, ou tout autre document. Cela s'applique particulièrement à ceux qui, même s'ils sont allemands, ont à l'évidence une fraction de sang étranger, comme par exemple du sang nègre, même si cela n'est pas mentionné dans leurs papiers. C'est le cas, en l'occurrence, des bâtards nègres du temps de l'occupation de la Rhénanie". Dois-je, par ailleurs, leur rappeler que même si les Noirs ne portaient pas d'étoile dans les camps, ils n'en étaient pas moins, pour Hitler et les nazis, que de vulgaires "animaux", comme l'a si justement indiqué, sur toutes les chaînes de télévision, le rescapé franco-ivoirien John William en parlant de sa propre expérience au camp de Neuengamme, où il se trouvait. Ils relèvent cependant une erreur que je me dois de leur concéder. Il s'agit, en fait, d'une erreur... typographique : Rudolf Hoess au lieu de Rudolf Hess. Qu'ils me permettent, en retour, de leur indiquer qu'il n'est écrit nulle part dans mon livre que les nazis avaient un plan de déportation pour les Noirs d'Europe. Inutile donc de le laisser croire ! Qu'ils me permettent également de m'étonner du titre même, à l'emporte-pièce, de leur tribune : "Les nazis n'ont pas déporté les Noirs". Titre pour le moins tendancieux, puisqu'ils finissent par reconnaître eux-mêmes, plus loin, qu'"il y eut bien des Noirs dans les camps nazis". Or, pour autant que je sache, c'est bien par le mot "déporté" qu'on qualifie aujourd'hui toute personne, quelle qu'elle soit, qui a été envoyée dans ces camps ? Je n'avais jamais pensé, en rappelant que des Noirs avaient été déportés dans les camps de concentration, que cela déclencherait une telle charge ! Je n'avais pas imaginé que ce travail, entrepris il y a dix ans, allait devenir objet de polémique. Lorsque j'ai réalisé en 1995 un documentaire sur le même sujet, je n'ai essuyé aucune critique. Et dire que ma seule intention était de redonner à ces hommes et à ces femmes, depuis trop longtemps oubliés, leur juste place, si minime soit-elle, dans cette tragédie ! Serge Bilé. Réponse publiée
par le quotidien Le Monde, Paris, 30 mars 2005. |