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LE LIVRE 

Avant-Propos
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LIVRE, 2008 | LE MASSACRE DES ARMENIENS SELON UN HISTORIEN TURC
__Un acte honteux. Le génocide arménien et la question de la responsabilité turque, de Taner Akçam

"Un acte honteux" : tels sont les mots employés par Mustafa Kemal lui-même, père de la Turquie moderne, pour qualifier le génocide des Arméniens à partir de 1915 (un million de victimes). Pourtant, aujourd'hui encore, les historiens turcs ne peuvent travailler sereinement sur cette question, la contestation de la ligne officielle héritée de la fondation de la République étant passible de poursuites.

L'exception est très certainement Taner Akçam, historien turc vivant en exil et spécialiste des archives ottomanes. Partant d'une analyse rigoureuse de documents militaires et judiciaires inédits, ainsi que des minutes des débats parlementaires, des correspondances privées et des comptes rendus de témoins oculaires, il clôt définitivement le débat sur la principale question : celle de la responsabilité.

Akçam montre de manière irréfutable – puisque ce sont les documents ottomans qui parlent – que, loin de n'être qu'une conséquence aussi fâcheuse qu'involontaire de la Première Guerre mondiale, le génocide fut soigneusement planifié et exécuté par le parti au pouvoir à l'époque, le comité Union et Progrès, plus connu sous le nom de "Jeunes-Turcs".

Ce n'est pas le point de vue des victimes, mais celui des assassins qui est décortiqué ici. Akçam éclaire par là même les mécanismes psychologiques profonds qui ont poussé les agents de l'Empire ottoman finissant à se transformer en bourreaux avec autant d'aisance. Il montre aussi comment la Turquie a réussi à éluder ses responsabilités en jouant sur les rivalités étrangères dans la région et l'échec à traduire en justice les responsables.

Sans provocation ni militantisme, à l'heure où se pose la question de l'adhésion à l'Europe, Taner Akçam appelle les Turcs à tourner le dos au discours négationniste officiel et à affronter enfin, sans crainte, la réalité de l'histoire de leur pays. Source : Editions Denoël, 2008.

LU DANS LA PRESSE

Ce fut le premier génocide du XXe siècle : la population arménienne de l’empire ottoman fut presque totalement anéantie entre 1915 et 1918 par des massacres et des déportations qui firent plus d’un million de morts. Si aujourd’hui encore les autorités d’Ankara récusent le mot de génocide, évoquant des massacres croisés sur fond de guerre et d’effondrement de l’empire, la jeune République turque, dès les années 20, avait reconnu quelque 800’000 victimes arméniennes dans ce que Mustapha Kemal, son fondateur, avait défini publiquement comme "un acte honteux". [...]

Tabou.
Publié en turc en 1999, puis dans une version enrichie en 2006 aux Etats-Unis, "Un acte honteux" s’appuie sur un vaste travail de dépouillement des archives ottomanes, mais aussi d’actes des procès d’après la Première Guerre mondiale ainsi que de mémoires jusqu’ici peu connus ou inaccessibles. En outre, le tabou se fissure enfin dans son pays, et cet historien qui vit et enseigne aux Etats-Unis est l’un des principaux protagonistes de cette bataille pour l’histoire.

"Pour que la Turquie devienne un membre démocratique à part entière du concert des nations, elle doit affronter cette page sombre de son histoire", écrit Taner Akçam, qui démontre qu’il s’agissait bel et bien d’un génocide, c’est-à-dire d’une extermination planifiée et systématique voulue par les dirigeants du gouvernement Jeunes Turcs. "Au cours de nos recherches, nous avons trouvé de nouveaux documents montrant clairement les intentions génocidaires des autorités ottomanes", insiste l’auteur. L’un des grands intérêts du livre est de montrer aussi le contexte intellectuel, "cette crainte de l’anéantissement constante tout au long de la longue agonie de l’empire", qui a abouti à l’extermination des Arméniens. "Entre 1878 et 1918, l’empire ottoman avait perdu 85 % de son territoire et 75 % de sa population", rappelle Akçam. Marc Semo, Libération, 4 décembre 2008.

A ceux qui s'interrogent encore sur la réalité du génocide des Arméniens, perpétré en 1915 par les Jeunes-Turcs au pouvoir à Constantinople, le livre de Taner Akçam devrait ôter leurs derniers doutes. […]

Avec Taner Akçam, ce qui compte, ce n'est plus le témoignage des rescapés, mais d'abord l'analyse d'un empire paranoïaque capable de transformer ses dirigeants en bourreaux. A 55 ans, cet enseignant au Center for Holocaust and Genocide de l'université du Minnesota concentre ses travaux sur une question : "Avons-nous des preuves d'une planification centrale et déterminée des autorités ottomanes visant la destruction totale ou partielle du peuple arménien ?"

En Turquie, la tragédie de 1915 est encore aujourd'hui présentée comme une cruelle conséquence de la guerre, et non comme un acte volontaire et formalisé : selon cette thèse, les sources officielles ne comporteraient aucune preuve de l'élimination délibérée et systématique des Arméniens. L'auteur démontre ici que ce discours est sans fondement. De façon irréfutable, il souligne la responsabilité du régime au pouvoir, de l'Etat, de son administration, et d'abord de l'armée. La bureaucratisation du meurtre collectif apparaît évidente, dit-il, dès lors que l'on se fonde sur "les minutes des débats parlementaires, la correspondance privée des organisateurs du crime et les procès-verbaux de soixante-trois tribunaux militaires jugeant en 1919 les dirigeants du CUP (le Comité union et progrès, le parti au pouvoir)", qui accablent ce dernier ainsi que l'armée turque.

Outre la responsabilité de l'Etat, Taner Akçam insiste sur la continuité entre les Jeunes-Turcs et les kémalistes qui fondent la République en 1923 : en effet, la majorité des dirigeants de la Turquie moderne sont issus des rangs jeunes-turcs, y compris Mustapha Kemal, et nombre d'entre eux sont compromis dans l'entreprise génocidaire.

Cette idée de continuité est rarement examinée par les historiens; elle rompt avec la thèse selon laquelle la République kémaliste n'aurait rien à voir avec les événements de 1915. En réalité, les lois adoptées dans les années 1920 parachèvent le processus d'éradication de la présence arménienne dans le pays.

C'est le nationalisme qui fait le lien entre les deux régimes. Taner Akçam en décortique l'ambition : créer une Turquie homogène. Un dessein interrompu par les échecs militaires (1912-1915) attribués à "l'élément arménien". Enfin, il aborde l'aspect économique de ce crime contre l'humanité, considérant que c'est dans la spoliation des Arméniens de l'empire, souvent aisés, que sont jetées les bases d'une bourgeoisie turque, pilier de la proto-modernité kémaliste. Gaïdz Minassian, Le Monde, 4 décembre 2008.

Un acte honteux. Le génocide arménien et la question de la responsabilité turque, de Taner Akçam. Traduit de l’anglais par Odile Demange. Denoël, 490 p., 25 €.
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