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LYON, SEPTEMBRE 2005 / L'ACCUEIL DU JUGE GUZMAN
__Ugo Iannucci : Les faits que vous allez nous exposer constituent pour nous tous, épris de justice, des motifs profonds d'espérance
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Mme Sabhia Ahmine, maire-adjoint à l'Intégration et aux droits des citoyens de Lyon, Juan Guzmán, Ines Guzmán, Ugo Iannucci, président de la Chaire, Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon. Photo Espaces latinos, Lyon, 2005.
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A l'invitation du maire de Lyon, Gérard Collomb, et
de la Chaire lyonnaise des droits de l'homme, le juge Juan
Guzmán a présenté le 10 septembre 2005,
lors d'une conférence donnée à l'Hôtel
de ville de Lyon, son livre : "Au bord du monde, les
mémoires du juge de Pinochet".
Le président de la Chaire, Ugo Iannucci, a accueilli
le juge chilien en tenant les propos ci-après.
Nous sommes heureux de vous accueillir dans cette salle qui
porte le nom de Justin Godard, un Juste parmi les justes, qui
fut avocat, parlementaire, ministre, Maire de Lyon à la
Libération et surtout un grand résistant, un intellectuel
qui su se rebeller, non seulement contre l'occupant nazi, mais
aussi contre l'Etat français alors dirigé par le
maréchal Pétain.
Les Lyonnais, du moins ceux qui ont fait de la lutte contre
l'impunité, l'une de leurs premières exigences,
ont des raisons particulières de se réjouir de votre
présence aujourd'hui et de saluer votre rôle éminent
et votre courage dans les poursuites engagées au Chili,
à l'encontre du général Pinochet, et de certains
de ses subordonnés.
Tout cela doit être replacé, je pense dans le
contexte du 20ème siècle, l'une des périodes
les plus barbares de l'histoire de l'humanité.
Cela avait commencé à grande échelle par
la guerre de 1914 et le génocide des Arméniens en
1915.
Pour la première fois, la notion de crime contre l'humanité
était mentionnée dans une déclaration publiée
le 18 mai 1915 par les gouvernements de France, de Grande-Bretagne
et de Russie.
La 2ème guerre mondiale révéla au monde
horrifié l'univers concentrationnaire nazi, avec l'extermination
programmée, en application d'une doctrine, de peuples entiers
considérés comme inférieurs, comme les Juifs
et les Tziganes, ainsi que des opposants politiques et de bien
d'autres.
Pour la première fois, en 1945, un Tribunal International
à Nuremberg jugea et condamna des hommes d'Etat, des chefs
militaires ou policiers. Mais ce Tribunal International fut considéré
par certains, comme celui de la conscience universelle et par
d'autres comme un Tribunal des vainqueurs.
Parmi ces derniers, l'URSS avait son propre système
concentrationnaire et les USA n'avaient pas hésité
à utiliser contre des populations civiles, la bombe atomique.
On pouvait cependant espéré que ces condamnations
de Nuremberg, puis de Tokyo allaient dissuader les puissants de
récidiver.
Or, la 2ème partie du 20ème siècle enregistra,
entre autres, les massacres et tortures provoqués par les
guerres post-coloniales, comme la guerre d'Indochine ou celle
d'Algérie , les massacres génocidaires du Cambodge,
l'épuration ethnique dans les pays de l'ex-Yougoslavie
ou le génocide du Rwanda.
Jusqu'à une époque récente, aucun chef
d'Etat, aucun chef militaire ne fut poursuivi pour ces crimes
contre l'humanité. François Mauriac pouvait alors
écrire : 
"Nous sommes grisés d'impunité
Nous croyons la justice endormie".
En Amérique Latine, dictateurs et généraux,
généralement soutenus par les Etats-Unis, multiplièrent
les exécutions sommaires, les disparitions et les tortures.
Ils se protégèrent par des lois garantissant leur
impunité.
Cette difficile émergence de la notion de crime contre
l'humanité fut concrétisée à Lyon
par les procédures engagées contre Paul Touvier,
chef de la Milice, et Klaus Barbie, responsable de la Gestapo,
puis à Bordeaux à l'encontre d'un haut commis de
l'Etat : Maurice Papon.
Si je rappelle ces trois procédures, c'est pour mettre
en évidence, les résistances auxquelles se heurtent,
quel que soit le pays ceux qui veulent mettre fin à l'impunité
des grands criminels. Nous verrons ensuite les résistances
similaires qui se sont dressées sur votre route, M. le
Juge.
Lorsque, en novembre 1973, avec mon confrère Joe Nordman
qui avait suivi le procès de Nuremberg, nous déposâmes
à Lyon, une plainte eau nom du professeur Glaeser, fils
d'un des 7 otages juifs fusillés le 29 juin 1944 à
Rillieux, nous l'avons fondée sur cette notion de crime
contre l'humanité qui permettait d'invoquer l'imprescriptibilité.
Mais nous nous sommes heurtés à :
la raison d'Etat. Les présidents de la République, que ce soit M. Pompidou, ou M. Mitterrand freinèrent ces procédures, invoquant la réconciliation des Français, la nécessité de ne pas rouvrir les plaies du passé, de tourner la page sans se soucier le moins du monde, des victimes et de leur désir de vérité et de justice;
nous avons aussi subi la frilosité des premiers juges lyonnais qui se déclarèrent incompétents, ce qui entraîna une bataille juridique de près de 10 années, cependant utile puisqu'elle déblaya le terrain sur le terrain juridique pour le procès de Klaus BARBIE où, cette fois apparurent des juges déterminés et compétents pour faire aboutir l'accusation ;
Nous nous heurtâmes enfin à la compassion facile de certains qui disaient : Pourquoi juger 30 ou 40 ans après les faits, des hommes aujourd'hui âgés. Ils oubliaient que ces criminels avaient fui la justice, l'un protégé par une partie de l'Eglise Catholique, l'autre par les services secrets américains qui avaient besoin de ses compétences en Bolivie.
C'était aussi oublier un peu vite que ces tortionnaires
n'avaient eu aucune pitié pour les enfants, comme les 44
enfants juifs d'Izieu, ou pour les vieillards, comme les époux
Basch, exécutés sommairement une nuit, alors qu'ils
étaient âgés de plus de 80 ans.
Ainsi, pour bousculer la raison d'Etat, et cette tentation
de l'oubli, il fallut des familles de victimes déterminées,
l'appui d'associations de déportés ou de résistants,
le travail minutieux des juristes, et l'incontournable appui,
dans ce genre d'affaires, de la presse et d'une partie importante
de l'opinion publique.
Je sais, M. le Juge Guzman, pour avoir lu votre livre "Au
bord du monde" que vous avez rencontré des obstacles
plus importants, car votre volonté de justice se manifestait
dans un pays qui n'avait pas encore retrouvé un système
politique démocratique.
Il ne faut pas oublier que le général Pinochet,
même après la restitution du pouvoir aux civils en
1988, conserva ses fonctions de commandant en chef des armées,
pendant encore 10 ans, et devint sénateur, ce qui lui conféra
l'immunité parlementaire.
Par ailleurs, une loi d'amnistie fut décrétée
par les militaires pour les crimes commis entre le 11 septembre
1973 et le 12 avril 1978.
Lorsque, le 12 janvier 1998, Madame Gladys Marin, responsable
du P.C., déposa plainte contre Pinochet pour la disparition
des membres de la direction clandestine de ce parti, dont son
mari, il vous incomba d'instruire cette plainte et de trouver
le moyen juridique de contourner la loi d'amnistie.
Vous avez alors considéré que les disparus avaient
été victimes d'une séquestration permanente,
et que ce crime n'était pas prescrit.
Vous avez alors été victime d'attaques de la
part de la presse et des milieux conservateurs, de menaces si
vous persistiez à vous acharner contre un pauvre vieillard.
Vous avez alors plongé, pour reprendre votre expression,
"au plus profond de la nuit", mais vous avez toujours
maintenu le cap : faire prévaloir le droit. Vous avez alors
utilisé les médias internationaux comme un bouclier,
même si l'on vous traitait d'exhibitionniste.
En même temps, vous avez fait l'objet de rappels à
l'ordre de la part de la Cour d'Appel et de la Cour Suprême,
de cette justice chilienne dont vous dites qu'elle fut "aveugle
et sourde aux plaintes des familles de disparus et des fusillés",
elle qui restait "asservie aux gens du pouvoir".
Vous n'avez pas cédé et vous avez poursuivi vos
investigations sur la Caravane de la Mort, sur la Villa Grimaldi
(centre de torture), sur l'opération Condor et des dizaines
d'autres opérations de répression féroce.
Vous avez ainsi, vous qui à l'origine aviez approuvé
le coup d'Etat des militaires, découvert le calvaire des
opposants, torturés, violés, exécutés,
largués en mer du haut d'avion , ce que Prévert
aurait appelé les "terrifiants pépins de la
réalité".
Cela vous conduisit à inculper le général
Pinochet après son arrestation et sa détention dorée
à Londres d'octobre 1988 à mars 2000. Son immunité
parlementaire fut levée par la Cour Suprême, et même
si cette dernière prononça, en juillet 2002, l'arrêt
définitif des poursuites, il était évident
que le règne de l'impunité était fini.
Que de chemin parcouru depuis qu'à Lyon en 1996, l'Association
France-Amérique Latine, la Faculté Catholique et
le barreau avaient organisé un Forum sur le thème
: "Impunité et démocratie" pour dénoncer
l'impunité des dictateurs sud-américains, et réclamé,
après les Tribunaux ad hoc pour l'ex-Yougoslavie et le
Rwanda, la création d'une Cour Pénale Internationale
Permanente.
Cette juridiction permanente existe depuis le Traité
de Rome de juillet 1998. Elle est compétente pour juger
à l'avenir les vainqueurs comme les vaincus. Elle constitue
une "borne à la barbarie". L'utopie devient
peu à peu une réalité.
Elle est le résultat, des actions convergentes de juristes
éminents, comme Robert Badinter, de centaines d'O.N.G.,
d'une partie importante de la presse. C'est cette méthode
qui doit être retenue.
Votre action, M. le Juge Guzman s'inscrit dans cette vaste
entreprise à l'échelle universelle.
Je suis heureux de vous donner enfin la parole, en sachant
que vous vous exprimez dans un français excellent et que
les faits que vous allez nous exposer constituent pour nous tous,
épris de justice, des motifs profonds d'espérance.
Ugo Iannucci
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