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Le projet de réforme de l'organisation



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NATIONS UNIES, JUIN 2006 / LES PROJETS DE REFORME DE L'ORGANISATION
__L'ONU et les Etats-Unis ont besoin l'un de l'autre, affirme Mark Malloch Brown

Le vice-secrétaire général des Nations unies, Mark Malloch Brown, a appelé, le 6 juin 2006, les Etats-Unis à renforcer leur engagement envers les Nations unies, estimant que la pratique d'un "soutien furtif" ou inégal était nocif pour l'Organisation comme pour l'objectif américain de la réformer, appelant réciproquement le G-77 à surmonter sa méfiance pour trouver une solution à la crise financière qui pointe à l'horizon.

"Mon message sous-jacent vise les graves conséquences d'une pratique de l'administration américaine depuis plusieurs décennies, qui est celle de ne s'engager en faveur des Nations unies que par intermittence", a déclaré à New York, Mark Malloch Brown, lors d'un discours à l'occasion d'un séminaire intitulé "Pouvoir et superpuissance : le leadership mondial au XXIème siècle".

"Si ce discours pourrait être considéré comme plutôt non onusien", "j'espère que vous le prendrez comme il se doit", c'est-à-dire comme "une critique sincère et constructive de la politique américaine envers les Etats-Unis par un ami et admirateur", a-t-il souligné.

"Le fait est que la pratique actuelle de n'utiliser les Nations unies en tant qu'outil diplomatique que furtivement tout en s'abstenant de la défendre contre ses critiques au niveau national n'est tout simplement pas durable. D'une manière ou d'une autre vous perdrez l'ONU", a-t-il prévenu.

Aujourd'hui, les succès des Nations unies "sont soit attaqués soit non reconnus par les groupes anti-ONU", a assuré le vice-secrétaire général des Nations unies. Il a cité l'exemple des opérations de maintien de la paix, moribondes il y a dix ans, qui jouent leur rôle dans 18 endroits du monde, du Congo à Haïti, du Soudan à la Sierra Leone et du Sud-Liban au Liberia, "à un prix annuel qui représente une affaire en or en comparaison d'autres opérations menées par les Etats-Unis". "Et les Etats-Unis paient environ un quart du coût de ces opérations, soit un peu plus d'un milliard de dollars".

"Le maintien de la paix multilatéral, même s'il ne dispose pas d'équipement lourd, est un modèle qui marche et qui est rentable". Cela est vrai d'autres domaines des Nations unies, de l'assistance humanitaire à l'éducation. "Mais de nombreux décideurs ou leaders d'opinion à Washington, et encore davantage le public, restent incrédules ou sous-estiment ces réalisations".

Mais, le "moment de vérité" approche, a prévenu Mark Malloch Brown, soulignant "qu'alors que s'accroît le poids des défis mondiaux, la capacité des Nations unies à répondre est affaiblie par l'absence du leadership américain".

Ainsi, "la décision des Etats-Unis de demander un vote pour s'opposer à la création du Conseil des droits de l'homme, et sa décision de ne pas postuler à un siège après qu'elle a été approuvée à 170 voix contre 4" rend plus difficile la perspective de rendre ce Conseil efficace et plus solide que son prédécesseur - la Commission des droits de l'homme.

Par ailleurs, si les critiques concernant la bureaucratie onusienne sont justifiées, le fait qu'elles perdurent est dû en partie au soutien inégal des Etats-Unis, sans compter que récemment aux yeux du reste du monde "la question extrêmement controversée de l'Irak et la menace de la suspension des contributions financières" a contribué à faire de la relation Nations unies-Etats-Unis, un "mariage difficile", a-t-il fait observer.

Pourtant, a souligné Mark Malloch Brown, "je sais que cela est injuste envers les véritables efforts des trois Secrétaires d'Etat avec lesquels j'ai travaillé - Albright, Powell et Rice - envers les questions relatives aux Nations unies.Haut de page

Mais cela n'est pas su ou bien compris, a-t-il déploré. "Voilà ce que j'appelle la "diplomatie furtive". Le rôle de l'ONU est un secret pour l'américain moyen alors qu'il est mis en lumière au Moyen-Orient ou dans d'autres régions du monde", a remarqué le vice-secrétaire général des Nations unies.

"Même une question aussi non-controversée que la rénovation du siège des Nations unies - monument historique de New York qui ne répond plus depuis longtemps aux règles de sécurité de la ville - est devenue 'sensible' à cause d'années de critiques et de stéréotypes anti-ONU, de sorte les politiciens ont peur de soutenir la création de meilleurs locaux pour « des bureaucrates onusiens trop payés et corrompus".

Une conséquence en est que, "lorsque les Etats-Unis soutiennent à bon escient une question telle que la réforme de gestion, comme ils le font à l'heure actuelle, ils provoquent plus de suspicion qu'ils ne rallient de soutien".

"En décembre [2005], par exemple, en grande partie sur l'insistance des Etats-Unis, au lieu d'un budget normal de deux ans a été adopté un budget temporaire de six mois - délai qui s'achève le 30 juin" [2006].

"Les pays en développement et les pays développés - avec en tête les Etats-Unis - sont maintenant en opposition sur le point de savoir si des réformes suffisantes ont été adoptées pour lever cette limitation ou pour savoir s'il faut établir d'autres liens entre la réforme et le budget. Sans accord, nous ferons bientôt face à une crise financière", a-t-il prévenu.

"Il y a eu des réformes suffisantes au cours des 18 derniers mois, de la création d'un nouveau Bureau de l'Ethique et d'une politique de protection des dénonciateurs d'abus à la création de la Commission de consolidation de la paix et du Conseil des droits de l'homme". Pourtant, "il faudra bientôt combler le fossé entre l'ampleur des questions à résoudre et les limites institutionnelles établies", a-t-il précisé.

"Ainsi la question de permettre au secrétaire général d'avoir plus d'autorité et de flexibilité pour répartir les postes et les ressources sans en référer directement aux Etats Membres a suscité une forte résistance du Groupe des 77, le principal groupe représentant les pays en développement, au motif que cela affaiblirait son devoir de responsabilité".

"Ce n'est pas parce que la plupart des pays en développement refusent la réforme", a relevé Mark Malloch Brown, "même si certains Etats sont en effet opposés à la réforme par elle-même et cherchent à manipuler le processus".

Citant en conclusion l'exemple du Darfour, il s'est interrogé : "que peuvent faire les Etats-Unis seul au coeur de l'Afrique, dans un pays grand comme la France", "alors que le gouvernement de Khartoum est persuadé que les Etats-Unis souhaitent étendre leur hégémonie comme ils le perçoivent en Irak et en Afghanistan".Haut de page

"Au final, l'action des Etats-Unis est entravée dès le départ", a-t-il déploré. "Les Etats-Unis ont besoin des moyens du multilatéralisme pour répondre aux préoccupations du Soudan. Ils ont besoin de l'ONU pour fournir un vaste éventail multiculturel de troupes et de partenaires humanitaires. Ils ont besoin de l'ONU pour fournir la légitimité internationale dont l'Iraq a prouvé une fois de plus qu'elle est une composant indispensable du succès sur le terrain".

"Et pourtant, l'ONU a tout autant besoin de son premier parent, les Etats-Unis, pour pouvoir se déployer de façon crédible dans les régions les plus dangereuses du monde", a conclu le vice-secrétaire général des Nations unies.

[ L'ambassadeur américain aux Nations unies John Bolton a qualifié de "très grave erreur" le discours de Mark Malloch Brown. "Nous sommes en train de réaliser une réforme substantielle aux Nations unies. De telles critiques venant du vice-secrétaire général ne peuvent que faire du mal aux Nations unies", a-t-il averti.

Les "remarques" de MarlkMalloch Brown sont "décevantes", a déclaré, de son côté, le porte-parole du département d'Etat, Sean McCormack. La secrétaire d'Etat américaine, Condoleezza Rice, a téléphoné au secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, pour "lui exprimer sa déception directement", a-t-il précisé.

John Bolton a demandé à Kofi Annan de désavouer "personnellement et publiquement" le discours de son adjoint "le plus vite possible", ce qu'il a refusé de faire. "Je vous engage à lire ce discours. Le message est que les Etats-Unis ont besoin de l'ONU et que l'ONU a besoin des Etats-Unis. Et qu'il faut que nous nous soutenions mutuellement".]

L'ONU A BESOIN DES ETATS-UNIS TOUT COMME LES ETATS-UNIS ONT BESOIN DE L'ONU POUR RELEVER LES DEFIS DU TERRORISME, DU NUCLEAIRE OU DES MIGRATIONS

Texte du discours prononcé à New York, le 6 juin 2006, par le vice-secrétaire général de l'Organisation des Nations unies, Mark Malloch Brown, sur le thème : "Pouvoir et superpuissance : le leadership mondial au XXIe siècle", dans le cadre de l'Initiative pour la sécurité et la paix de la Century Foundation et du Center for American Progress.

Je vous remercie de me donner l'occasion de vous parler aujourd'hui du pouvoir et du leadership mondial. On me demande souvent de parler de leadership, mais rarement de pouvoir, je me demande bien pourquoi.

Je prends cette réflexion comme point de départ de propos qui vous paraîtront peut-être fort peu onusiens. Certaines considérations - l'ONU est mal comprise, elle fait beaucoup plus que ses détracteurs ne veulent reconnaître - ne vous étonneront sans doute pas, mais l'intention sous-jacente, qui est de mettre en garde contre les graves conséquences de la tendance qu'ont depuis des décennies les administrations américaines, des deux bords, à n'engager le dialogue avec l'ONU que sporadiquement, n'est pas le message qu'un fonctionnaire de l'ONU en exercice doit normalement adresser à un auditoire comme le vôtre.Haut de page

Je crois pourtant qu'il est urgent d'envoyer ce message. Et j'espère, moi qui ai passé l'essentiel de ma vie d'adulte dans votre pays, dont une partie seulement à l'ONU, que vous l'entendrez dans l'esprit dans lequel il vous est adressé, c'est-à-dire comme la critique sincère et constructive que peut faire un ami et admirateur des Etats-Unis de la politique américaine à l'égard de l'ONU. Le fait est que la pratique courante qui consiste à faire presque furtivement de l'ONU un instrument de sa diplomatie sans la défendre contre ceux qui l'attaquent dans le pays même est une pratique qui ne peut plus durer. D'une manière ou d'une autre, vous allez perdre l'ONU.

L'idéal des fondateurs

Les accommodements multilatéraux ont toujours été difficiles à justifier dans le débat politique américain: trop de discours, trop de contraintes, pas assez de résultats. Telle n'était pourtant pas l'intention de départ.

La Société des Nations, c'était l'idéalisme moral et l'impuissance. L'ONU a été expressément conçue, sous la direction des Etats-Unis et grâce à la coalition des bonnes volontés, formée par leurs alliés de la Seconde Guerre mondiale, comme quelque chose de tout à fait différent, comme un remède à ce qui avait fait échouer la SDN. Son principe de base était une conception opérationnelle de la sécurité collective, garantie par les vainqueurs de la guerre et associée à une action plus pragmatique en faveur des valeurs universelles que sont par exemple les droits de l'homme et la démocratie.

Cette conception nouvelle reposait sur une idée nouvelle qu'aucun président après Truman ne s'est cru en mesure de réaffirmer : l'idée qu'il était rentable pour la gestion de la sécurité de la planète et les problèmes de développement par la seule superpuissance du monde - peut-être était-elle d'ailleurs plus "super" en 1946 qu'elle ne l'est en 2006 - de gérer par l'intermédiaire du réseau des Nations unies. Elle passait certes par l'inévitable marchandage des négociations multilatérales, mais tout recul des positions américaines était largement compensé par l'autorité supplémentaire qui s'attachait à une action bénéficiant d'un soutien universel.

Nous arrivons aujourd'hui au terme des 10 ans de mandat du meilleur secrétaire général que l'ONU a peut-être jamais eu, Kofi Annan. Certaines de ses grandes réussites - la cause des droits de l'homme, le devoir de protéger les populations des excès de leurs propres gouvernants, la place nouvelle faite par l'ONU à la société civile et aux entreprises - restent soit ignorées soit perpétuellement attaquées par les milieux hostiles à l'Organisation.

Je ne prendrai qu'un exemple : il y a 10 ans, le maintien de la paix par les Casques bleus semblait presque moribond à la suite des erreurs tragiques commises par l'ONU au Rwanda, en Somalie et en Yougoslavie. Aujourd'hui, l'ONU gère 18 opérations de maintien de la paix dans le monde, du Congo à Haïti, du Soudan à la Sierra Leone, du Sud-Liban au Libéria, à un prix dérisoire par rapport aux opérations conduites par les Etats-Unis. Ceux-ci financent environ le quart du budget du maintien de la paix, soit à peine plus d'un milliard de dollars cette année.Haut de page

Ce chiffre n'est pas sans rapport avec les estimations des services de contrôle financier du Gouvernement américain et de la Rand Corporation, selon lesquelles les interventions de l'ONU, qui se passent des moyens d'exécution qu'offrent les armes lourdes, contribuent au maintien de la paix - quand il y a une paix à maintenir - de façon plus efficace et pour un coût beaucoup moins élevé que les opérations comparables menées par les Etats-Unis. Le maintien de la paix par la voie multilatérale permet de bien répartir les coûts beaucoup moins élevés d'un mode d'intervention qui présente en outre l'avantage de donner des résultats.

C'est ainsi qu'il faut que ce soit, et l'on peut dire la même chose dans bien d'autres domaines où les institutions des Nations unies sont à l'œuvre, qu'il s'agisse d'action humanitaire, de santé ou d'éducation. Et pourtant, beaucoup de responsables politiques et de guides d'opinion à Washington, sans parler de l'opinion publique, croient à peine aux réalités que je viens d'évoquer ou, quand ils les admettent, les minimisent discrètement. Reconnaître que l'Amérique s'en remet à des institutions internationales n'est pas dans ce pays politiquement bienvenu.

Tôt ou tard cependant arrive l'heure de la vérité. En effet, alors que les défis que le monde doit relever s'aggravent, la capacité qu'a l'ONU d'y faire face se trouve amputée du leadership américain.

Prenons l'exemple des droits de l'homme.

Lorsque Eleanor Roosevelt s'est dressée à la tribune des Nations unies pour défendre avec passion l'idée d'une déclaration universelle des droits de l'homme, le monde a réagi. Aujourd'hui, alors que l'on rénove les mécanismes de défense des droits de l'homme en instituant un Conseil qui remplacera une Commission discréditée, les Etats-Unis choisissent de rester à l'écart et tout le monde est perdant.

J'espère, et j'en suis convaincu, que le nouveau Conseil se révélera plus alerte et plus efficace que l'organe qui l'a précédé. Mais le fait que les Etats-Unis ont décidé de demander un vote à l'Assemblée générale afin de pouvoir dire non, puis de ne pas postuler à un siège après que la création du Conseil eut été approuvée par 170 voix contre 4, rend indéniablement les choses plus difficiles.

D'une manière plus générale, les Américains se plaignent de la bureaucratie onusienne, de la mollesse de la prise de décisions, de l'absence de structures modernes de gestion responsable et des divisions politiques de l'Assemblée générale, ici, à New York. Je leur répondrai : "Vous avez raison sur tous ces points".

Mais comment en est-on arrivé là ?Haut de page

Pour une bonne part, parce que les Etats-Unis ne sont pas restés systématiquement fidèles à leur intention de départ, leur volonté affichée de disposer d'une organisation puissante et efficace. Madeleine Albright et d'autres personnes présentes parmi nous aujourd'hui ont été des protagonistes extraordinaires des relations entre les Etats-Unis et l'ONU et je leur rends hommage pour cela. Mais aux yeux du reste du monde, cette volonté originelle semble aller s'affaiblissant au lieu de s'affermir. Ces dernières années, la pomme de discorde qu'est la question de l'Irak et le gros bâton brandi en menaçant de ne pas payer sont devenus les traits marquants d'un mariage raté.

Ayant à traiter presque tous les jours avec Washington, je sais que cela ne rend pas justice aux efforts très réels que les trois secrétaires d'Etat avec qui j'ai travaillé - Mme Albright, M. Powell et Mme Rice - ont consacrés aux problèmes de l'ONU. Aujourd'hui même, dans des domaines très variés qui vont du Liban à l'Afghanistan en passant par la Syrie, l'Iran et la question palestinienne, les Etats-Unis cultivent des relations constructives avec l'Organisation. Mais ce n'est ni bien connu ni bien compris, en partie parce que le discours politique public qui s'adresse au cœur de l'Amérique a été largement abandonné aux plus bruyants des détracteurs de l'ONU, tels Rush Limbaugh et Fox News. C'est ce que je voulais dire quand je parlais de diplomatie "furtive" tout à l'heure : le rôle de l'ONU est un mystère pour l'Américain moyen, alors qu'il est au premier plan au Moyen-Orient et ailleurs dans le monde.

Les choses sont encore aggravées par l'idée largement répandue, même parmi leurs nombreux alliés, que les Etats-Unis tendent à camper sur leurs positions les plus hautes alors qu'ils pourraient trouver un terrain d'entente.

On le constate même dans des domaines qui ne devraient pas prêter à controverse, comme la rénovation du Siège décrépit de l'ONU à New York. Cet immeuble, qui a fait date dans l'histoire de l'architecture, reste dangereusement en deçà des règlements municipaux, n'a pas de réseau d'extincteurs automatiques, regorge d'amiante et est à la plupart des points de vue le lieu de travail de la ville où l'on court le plus de risques. Or, le seul gouvernement qui ne soit pas totalement derrière le projet de rénovation est celui des Etats-Unis. On a laissé pendant trop longtemps et trop librement répandre des clichés et taper sur l'ONU - comme l'atteste la crainte évidente qu'ont les hommes politiques d'être surpris plaidant pour le confort de ronds-de-cuir onusiens surpayés et corrompus - pour que la simple idée de remettre un bâtiment en état ne soit pas un terrain politiquement miné.

Rendre la réforme efficace

L'une des conséquences est que la rénovation de l'Organisation elle-même comme celle de son immeuble, c'est-à-dire l'actualisation de sa mission, de son mode de gouvernance et de ses instruments de gestion, est une question que l'on n'aborde que par intermittence. Et quand les Etats-Unis se font les champions d'initiatives légitimes, comme c'est actuellement le cas pour la réforme administrative, ils suscitent plus de soupçons que de soutiens.Haut de page

En décembre [2005], par exemple, les Etats membres ont approuvé, en grande partie sur les instances des Etats-Unis, des prévisions de dépenses pour six mois au lieu du budget qui porte normalement sur deux ans, et l'échéance est le 30 juin. Les pays en développement et les pays développés, au premier rang desquels se trouvent les Etats-Unis, n'arrivent pas à s'entendre sur la question de savoir si la réforme a suffisamment avancé pour que l'on supprime cette contrainte, ou même s'il faut d'une manière ou d'une autre lier le budget et la réforme. S'ils n'y parviennent pas, nous pourrions tomber très bientôt dans une crise financière.

Des réformes non négligeables ont été réalisées ces 18 derniers mois, de la création du nouveau Bureau d'éthique à l'adoption d'une politique de vigilance morale, en passant par l'instauration de la nouvelle Commission de consolidation de la paix et du Conseil des droits de l'homme. Mais cela ne suffit pas.

Le programme inachevé de réforme administrative, que les Etats-Unis ont raison de soutenir, repose à bien des égards sur une évidence : le fait que les dispositifs et les procédures conçues il y a 60 ans pour une institution qui s'occupait essentiellement de tenir des conférences et d'établir des rapports ne conviennent tout simplement pas à l'organisation opérationnelle d'aujourd'hui, qui met en marche des missions de maintien de la paix pesant plusieurs milliards de dollars, procède à des interventions humanitaires et lance des opérations complexes dans le monde entier. Ce programme comporte des propositions concrètes visant à remédier à tout cela tout en cherchant à corriger les faiblesses plus générales que le programme « pétrole contre nourriture » a révélées sur les plans de l'administration, du contrôle et de la responsabilisation.

Nous aurons un de ces prochains jours à corriger l'énorme disparité qu'il y a entre l'ampleur des problèmes planétaires et les limites des institutions que nous avons créées pour nous y attaquer. Pourtant, même des propositions relativement modestes qui seraient considérées dans d'autres institutions comme allant de soi - par exemple donner plus de pouvoir et de latitude au Secrétaire général pour qu'il puisse affecter postes et ressources en fonction des urgences sans avoir à demander à chaque fois l'accord des Etats membres - se sont heurtées à l'opposition farouche du Groupe des 77, principal groupement de pays en développement, au prétexte qu'elles reviendraient à une déresponsabilisation. C'est de là que provient l'impasse actuelle.

Qu'y a-t-il derrière tout cela?

Ce n'est pas que les pays en développement ne veuillent pas de réforme. Certes, quelques empêcheurs de tourner en rond semblent être contre toute innovation, quelle qu'elle soit, et il est indéniable aussi que certains pays cherchent à tirer le mouvement vers leurs propres intérêts, avec des conséquences très pernicieuses. Mais en pratique les Etats sont dans leur grande majorité en faveur du principe d'une organisation mieux gérée et plus efficace, car ils savent bien qu'ils en seront les premiers bénéficiaires grâce au progrès de la paix et du développement.Haut de page

Pourquoi alors a-t-il été impossible jusqu'ici d'isoler les extrémistes et de constituer une alliance puissante de nations soucieuses de réforme susceptible de faire avancer ce programme ?

La réponse est à mon avis à rechercher dans des considérations de motivation et de pouvoir.

De motivation, parce que beaucoup de pays, au demeurant tout à fait modérés, croient fort regrettablement que toute initiative que les Etats-Unis soutiennent est nécessairement sous-tendue par des intentions secrètes qui consistent soit à mettre les mécanismes multilatéraux aux ordres de Washington, soit à affaiblir les institutions, et qu'il faut donc être contre, pour dire les choses crûment, sans s'interroger vraiment sur le bien-fondé de l'initiative.

De pouvoir, ensuite, ce qui, sous deux angles différents, nous renvoient à la manière dont on perçoit le rôle et la représentativité du Conseil de sécurité.

Il y a d'abord l'hostilité, réelle et compréhensible, de la masse des Etats membres à l'égard du Conseil de sécurité, et surtout de ses cinq membres permanents, qui donnent l'impression de vouloir s'immiscer dans des domaines qui ne relèvent pas officiellement de leurs attributions, comme la gestion de l'Organisation ou les droits de l'homme.

Ensuite il y a la conviction, tout aussi compréhensible, qu'on ne peut pas considérer que les cinq membres permanents dotés du droit de veto, qui se trouvent être les vainqueurs d'une guerre menée il y a 60 ans, représentent convenablement le monde d'aujourd'hui -même vu à travers le prisme des contributions financières. En fait, ceux qui postulent à un siège permanent - le groupe dit "G-4" que constituent le Japon, l'Inde, le Brésil et l'Allemagne - versent des contributions deux fois plus élevées que les quatre membres permanents actuels autres que les Etats-Unis.

Le Premier Ministre britannique, Tony Blair, a évoqué précisément cette même question lors de son séjour à Washington, [en mai 2006], et il s'agit d'un problème qu'on ne peut pas laisser de côté. D'une manière plus générale, le souci qu'ont raisonnablement les Etats membres dans leur ensemble de faire valoir le principe fondamental du multilatéralisme selon lequel chacun d'eux a voix égale dans ce que fait l'ONU doit être pris en compte et s'inscrire dans le cadre plus vaste de la réforme. Si l'on veut que le système multilatéral fonctionne avec efficacité, il faut que tous les Etats aient l'impression qu'ils y prennent une part réelle.

Nouveaux défis planétaires

Mais de quel système s'agit-il?Haut de page

Les Etats-Unis, comme toute nation faible ou puissante, font face aujourd'hui à des problèmes qui échappent aux solutions limitées aux frontières nationales : le changement climatique, le terrorisme, la prolifération des armes nucléaires, les migrations, la gestion de l'économie mondiale, l'internationalisation du trafic de drogues et de la criminalité, l'expansion de maladies comme le sida et la grippe aviaire. Les risques nouveaux qui pèsent sur un pays font fi des principes séculaires de la souveraineté nationale. La sécurité est devenue un problème mondial et aucun pays ne peut se permettre de négliger les institutions mondiales qui sont chargées de l'assurer.

Pour relever ces nouveaux défis, Kofi Annan a proposé une nouvelle structure reposant sur trois piliers - le développement, la sécurité et les droits de l'homme, auxquels s'ajoute comme pour toute plate-forme valide, un quatrième : une administration réformée. Voilà l'ONU sur laquelle nous voulons miser. Mais pour que cela réussisse, il faut que les Etats-Unis soutiennent le projet, et qu'ils le fassent non pas du bout des lèvres mais par un grand cri qui, d'un océan à l'autre, fera reculer les critiques de l'intérieur et convaincra les sceptiques de l'extérieur. Les dirigeants de l'Amérique doivent de nouveau proclamer l'importance de l'ONU.

Quand vous abordez la question du relèvement des résultats scolaires, vous ne commencez pas par déclarer "Je suis pour le Département de l'éducation". C'est la même chose pour l'ONU : il faut d'abord que les dirigeants américains soient prêts à dire que leur pays va se ranger aux côtés de tous les autres pour s'attaquer au changement climatique, à la pauvreté, à l'immigration et au terrorisme. Qu'ils défendent systématiquement ce programme et qu'ils laissent l'ONU suivre dans son sillage puisqu'il est le moyen indispensable de sa réalisation. Cela signifie aussi plus d'assiduité à l'ONU dans la diplomatie de négociation et la fin des « c'est à prendre ou à laisser » et des exigences péremptoires lancées sans débat ni dialogue.

Permettez-moi pour terminer de dire quelques mots du Darfour pour illustrer mon propos.

Il y a quelques semaines, mes enfants ont manifesté sur le Mall, à Washington, pour exiger du président Bush qu'il intervienne davantage pour mettre un terme au génocide au Darfour, et c'est ce que veut faire le président. Je suis sûr que certains de vos enfants y étaient, et vous-mêmes d'ailleurs peut-être aussi. Et pourtant, que peuvent faire les Etats-Unis tout seuls, là-bas, au cœur de l'Afrique, dans une région aussi grande que la France ? Dans une région dans laquelle le gouvernement de Khartoum est persuadé que les Etats-Unis veulent étendre une hégémonie que l'on croit qu'ils ont affirmée en Irak et en Afghanistan ?

Fondamentalement, les Etats-Unis se trouvent disqualifiés avant même de prendre le départ. Ils ont besoin de la solution multilatérale que propose l'ONU pour régler les problèmes du Soudan. Ils ont besoin de l'ONU pour réunir une coalition multiculturelle de partenaires militaires et humanitaires. Ils ont besoin de l'ONU comme source de la légitimité internationale dont l'Irak a prouvé une fois encore qu'elle était un élément indispensable du succès sur le terrain. Et de son côté, l'ONU a tout autant besoin du premier de ses fondateurs, les Etats-Unis, pour se déployer de façon convaincante dans un des environnements les plus hostiles de la planète.

Au temps de Franklin et Eleanor Roosevelt, l'édification d'une organisation puissante et efficace susceptible d'assumer des fonctions de ce genre était un projet qui n'appartenait à aucun parti, pour lequel on voyait des gens comme Arthur Vandenberg et John Foster Dulles se joindre aux Démocrates pour soutenir la nouvelle institution. Qui sont leurs successeurs dans la politique américaine d'aujourd'hui ? Qui fera campagne en 2008 pour une nouvelle sécurité nationale multilatérale ?

Source : Nations unies, New York, juin 2006.
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