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Je voudrais saisir cette occasion pour préciser quelque chose, que vous comprenez déjà, j'en suis sûr, mais qui est parfois méconnu ou obscurci dans le feu du débat sur les problèmes du jour. L'on entend souvent des commentaires d'experts et on lit dans les journaux des articles au sujet de différends ou même de conflits entre les Etats-Unis et les Nations unies - comme si les Nations Unies et les États-Unis étaient en quelque sorte rivaux ou ennemis. Chers amis, de tels propos ne servent pas l'intérêt général, car ils reposent sur une incompréhension fondamentale de ce qu'est l'Organisation des Nations Unies et de ce qu'elle fait. L'Organisation des Nations Unies est une association d'Etats souverains, parmi lesquels les Etats-Unis d'Amérique. Dans cette association, pour plusieurs raisons, les Etats-Unis détiennent une position unique. D'abord, ils sont de loin la première puissance militaire mondiale. Leur économie est de même la première du monde. Leur culture est admirée, respectée, imitée par de nombreux pays, même si cette admiration et ce respect sont, ce qui est inévitable, parfois teintés d'envie et de ressentiment. Il s'ensuit que cette superpuissance ne peut que jouer un
rôle moteur dans toute organisation à laquelle elle
appartient. L'idée qu'un monde pacifique et prospère
pourrait être organisé sans l'engagement et la coopération
actifs des Etats-Unis ne serait pas crédible. Deuxièmement, les Etats-Unis ont toujours été un pays de visionnaires réalistes - un pays d'idéaux, où l'on regarde vers l'avenir. Ce n'est pas un hasard si l'Organisation des Nations Unies doit son existence à ce grand Président américain qu'était Franklin D. Roosevelt. Le Président Roosevelt a emmené les nations du monde dans une terrible lutte contre la barbarie et l'agression nazies Il était bien résolu à faire en sorte que ni l'Amérique ni le monde n'aient à faire à nouveau une pareille guerre. S'appuyant sur l'alliance qui avait gagné la Deuxième Guerre mondiale, il a voulu construire un système permanent de sécurité collective, qui, à l'avenir, permettrait d'étouffer dans l'uf toute tentative d'agression avant qu'elle n'échappe à tout contrôle. Il voulait créer une nouvelle organisation qui serait à la fois plus robuste et plus efficace que la Société des Nations, car les grandes puissances du moment, et les Etats-Unis eux-mêmes, seraient, parmi les membres fondateurs, dotés d'une position spéciale, assortie de responsabilités particulières. Il voyait bien que les intérêts des Etats-Unis seraient mieux servis en faisant en sorte que les autres grandes puissances soient liées par un système de sécurité collective qui, aux termes de la Charte, "préserverait les générations futures du fléau de la guerre". C'est pourquoi nous avons maintenant un Conseil de sécurité qui comprend cinq membres permanents. Et c'est aussi la raison pour laquelle les Etats-Unis ont une importance particulière au sein des Nations Unies. Ils sont en effet un des cinq membres permanents, et ont un droit de veto sur toutes les décisions relatives à la paix et à la sécurité. Bien entendu, le Président Roosevelt n'a pas créé les Nations Unies à lui tout seul. Malheureusement, il n'a pas vécu assez longtemps pour voir naître l'Organisation. Avant de mourir, il avait pu néanmoins persuader d'autres dirigeants de partager sa vision. Et surtout, il avait persuadé ses compatriotes de faire
de même - républicains aussi bien que démocrates.
La décision du Sénat de ratifier la Charte des
Nations Unies, ce qui a été fait par une majorité
de 89 voix contre 2, est bien une décision "bipartisane",
prise dans l'enthousiasme avec l'appui d'hommes d'Etat républicains
tels que Arthur Vandenberg et John Foster Dulles. Depuis, les présidents américains, d'un parti comme de l'autre, ont travaillé avec les autres pays, aux Nations Unies et à travers elles, pour réaliser des choses à la fois importantes pour l'Amérique et pour le monde. Les Nations unies sont ainsi devenues un forum précieux, où sont fixées des normes et des règles pour le monde entier, à commencer, en 1948, par la Déclaration universelle des droits de l'homme. Dans le domaine de la paix et de la sécurité, la coopération n'a pas toujours été aussi facile que l'espéraient les pères fondateurs - en particulier durant la guerre froide. Mais, même alors, on a pu parvenir à des compromis, quand les superpuissances rivales constataient l'existence d'un intérêt commun. Avec une diplomatie patiente, persistante, il a été possible de se mettre d'accord sur de grandes résolutions du Conseil de sécurité telles que les résolutions 242 et 338, qui sont toujours acceptées par les deux parties au conflit du Moyen-Orient comme base pour la paix, et de déployer des forces de maintien de la paix dans les zones de tension de par le monde. Oui, il y a eu quelques échecs honteux - je pense, en particulier, à la Bosnie et au Rwanda, dans le domaine du maintien de la paix. Mais je suis convaincu que les succès sont beaucoup plus nombreux que les échecs, et que nous avons tiré les enseignements de nos graves erreurs. Les Etats-Unis sont actuellement la seule superpuissance. Mais cette puissance ne va pas sans de grandes responsabilités. Je constate que la suprématie américaine est largement acceptée à l'échelle internationale. Mais cette suprématie est surtout efficace quand elle est assortie d'une volonté de persuasion. Cela implique la construction patiente d'alliances, par les voies de la diplomatie. Car plutôt que l'exercice d'une puissance militaire sans frein, c'est la diplomatie qui est le vrai levier qui soulève le monde. La suprématie par la persuasion, c'est reconnaître
que, lorsqu'il s'agit des grandes questions de paix et de sécurité,
la majorité des Etats Membres, grands ou petits, préfèrent
de loin coopérer à travers les institutions multilatérales
telles que les Nations unies, qui donnent à cette coopération
sa légitimité. Cela signifie accepter que la puissance
et la domination américaines ne veuillent pas dire que
les autres pays, qui peuvent avoir des vues différentes
sur un problème précis, ne puissent pas à
l'occasion avoir raison. C'est reconnaître que cette position
dominante est en fin de compte fondée sur des valeurs communes.
Nombreux sont ceux qui considèrent comme troublant et déroutant
le fait que les Etats-Unis paraissent abandonner les instruments
internationaux qui portent leur marque et qui sont très
étroitement associés aux objectifs et aux idéaux
inspirés par ce pays. Je suis profondément convaincu que les Etats-Unis et les Nations unies ont besoin l'un de l'autre. Les Etats-Unis ont eu besoin des Nations unies comme moyen de rétablir la paix au Cambodge, au Mozambique, en El Salvador, en Sierra Leone, au Kosovo, au Timor-Leste et dans de nombreux autres pays ravagés par la guerre. Je doute qu'une nation quelconque - fût-ce les Etats-Unis - veuille ou puisse assumer seule un tel fardeau. De même, l'Organisation des Nations Unies n'aurait jamais pu jouer le rôle qu'elle a joué dans ces pays sans les États-Unis. La relation doit être conçue comme une interdépendance productive. Mais l'interdépendance va au-delà du simple maintien de la paix et du simple règlement des conflits. Lors d'une série de grandes conférences des Nations Unies, notamment le Sommet du Millénaire, en 2000, les Etats-Unis ont pu se mettre d'accord avec d'autres pays sur des objectifs pour le développement précis et assortis de délais. Nous savons maintenant ce qu'il faut faire, par exemple pour réduire de moitié la misère et la faim dans le monde avant 2015, fournir à tous l'accès à l'eau potable, réaliser l'éducation primaire universelle et enrayer la mortelle propagation du sida. Il existe un lien entre ces questions et la paix et la sécurité internationales. La pauvreté et le dénuement ne sauraient certes expliquer le terrorisme et encore moins le justifier. Mais il est vrai qu'ils aident les terroristes à trouver de nouvelles recrues. Je crois qu'aujourd'hui, nous voyons tous, avec une acuité terrifiante, qu'un monde où des millions de gens sont durement humiliés et vivent dans la misère, ne sera jamais complètement sûr, même pour les plus privilégiés de ses habitants. Ce que nous faisons pour venir à bout des guerres civiles dans le monde, pour maîtriser le trafic des armes légères, pour éliminer la pauvreté, pour protéger notre environnement commun et pour défendre les droits de l'homme, la démocratie et la bonne gouvernance, ne se distingue pas nettement de notre combat pour éliminer les menaces dites "fortes" que constituent le terrorisme et les armes de destruction massive. Mais les Nations unies participent aussi directement à
ce combat. L'Agence internationale de l'énergie atomique,
organisme des Nations Unies, se trouve en première ligne
de l'action menée pour empêcher la prolifération
nucléaire, de même que l'Organisation mondiale de
la santé est en première ligne dans la lutte contre
la propagation de maladies infectieuses telles que le SRAS. Pour ce qui est du terrorisme, immédiatement après le 11 septembre, le Conseil de sécurité a imposé à tous les pays des règles strictes les obligeant à coopérer à la recherche des organisations terroristes et à tarir leurs sources de financement. Ce travail indispensable continue sous la supervision d'un comité spécial du Conseil de sécurité. L'ONU a également fait beaucoup pour aider le peuple afghan à reconstruire son pays et sa société depuis le renversement des talibans et nous sommes prêts par ailleurs, si les circonstances le permettent, à prêter la même assistance au peuple irakien. D'ailleurs, c'est ce que nous avions commencé à faire cet été [2003], lorsque j'ai envoyé Sergio Vieira de Mello à Bagdad comme mon Représentant spécial. Il possédait une expérience unique de l'aide à la reconstruction des institutions dans les sociétés déchirées par la guerre et il avait emmené avec lui dans son équipe quelques-uns des fonctionnaires les plus talentueux de l'Organisation. Tragiquement, Sergio lui-même et des éléments clefs de son équipe ont été parmi les 22 victimes qui ont trouvé la mort, le 19 août [2003], dans l'épouvantable attaque à la bombe contre notre bureau de Bagdad. Nous demeurons résolus à faire tout ce qu'il est possible de faire pour aider le peuple irakien, mais après cette expérience et une seconde attaque le mois dernier, je dois me montrer très prudent lorsqu'il s'agit de risquer la vie de membres du personnel de l'ONU en Irak. Il est parfaitement normal que les opinions divergent sur la meilleure façon de gérer une situation aussi difficile et dangereuse que celle qui prévaut en Irak. Mais il s'agit de ne pas confondre l'essentiel avec ce qui relève de la tactique. Nous avons tous le même objectif, à savoir redonner le plus rapidement possible aux Irakiens l'entière responsabilité de la gestion de ses propres affaires, sous un gouvernement représentatif internationalement reconnu. Quel que soit notre point de vue sur les événements qui se sont produits depuis quelques mois ou sur ce qu'il convient de faire aujourd'hui, nous considérons tous comme vital que le résultat final soit un Irak souverain, indépendant et démocratique - en paix avec lui-même et avec ses voisins, et contribuant à la stabilité de la région. Comme vous le savez, le Conseil de sécurité a adopté [
] une nouvelle résolution, aux termes de laquelle l'ONU est priée de renforcer son rôle crucial en Irak, si les circonstances le permettent, notamment en apportant des secours humanitaires, en favorisant des conditions propices à la reconstruction économique et au développement du pays à long terme et en concourant aux efforts visant à rétablir et à créer les institutions nationales et locales nécessaires à un gouvernement représentatif. Je ferai de mon mieux pour exécuter ce mandat, tout en prenant toutes les précautions qui s'imposent pour protéger la vie de mon personnel, comme le doit n'importe quel gestionnaire responsable. La dernière résolution concernant l'Irak illustre par ailleurs une remarque que je viens de faire. Les Etats-Unis se sont employés à forger un accord au sein du Conseil de sécurité sur une démarche commune face à l'Irak et ils y sont parvenus. S'ils ont réussi, c'est, j'en suis convaincu, parce qu'ils ont compris qu'il leur fallait engager le débat et écouter les préoccupations d'autres pays - au sein d'un organe dont la légitimité est reconnue et où la responsabilité est partagée. La paix, la stabilité et la démocratie en Irak constituent sans aucun doute des objectifs d'intérêt commun, qui ont davantage de chances d'être atteints si les États coopèrent à une cause commune que si leurs efforts sont fragmentés. L'Irak est un exemple immédiat et particulièrement frappant d'une situation délicate dans laquelle les Etats-Unis disposent d'un immense pouvoir mais où la différence entre réussite et catastrophe peut dépendre du degré de coopération au niveau mondial. Bien d'autres problèmes épineux requièrent cependant avec une urgence tout aussi grande une intervention au niveau mondial qui associe la légitimité de l'ONU et la puissance et l'autorité des Etats-Unis. Un tel mariage entre principe et pragmatisme serait dans l'intérêt des peuples du monde entier. Une nation peut-elle, à elle seule, s'attaquer au problème
du réchauffement planétaire ou à celui de
la protection de l'environnement? Une nation peut-elle, à
elle seule, promouvoir la cause des droits de l'homme et amener
devant la justice ceux qui se sont rendus coupables de crimes
de guerre et de crimes contre l'humanité? Une nation peut-elle,
à elle seule, gagner la guerre contre le terrorisme, empêcher
la propagation d'armes de destruction massive ou mettre un terme
au trafic de drogues illicites? De fait, nombreux sont ceux qui, dans la communauté internationale, craignent d'être en train d'assister à l'éclatement de certains des axiomes sur lesquels repose l'ordre international depuis 1945. La guerre en Irak a suscité beaucoup d'indignation parce qu'on a vu deux membres permanents du Conseil de sécurité entreprendre une action militaire sans l'appui du Conseil dans son ensemble ou des autres Membres de l'Organisation. L'opinion mondiale redoute que ces actions ne créent un précédent dont d'autres pourraient se prévaloir et que des systèmes qui fonctionnent bien depuis des décennies ne soient en train de s'effondrer. Elle craint que nous ne soyons en train de revenir au monde d'avant 1945 - un monde dans lequel toute nation capable d'utiliser la force se sentait libre de le faire quand elle y voyait son intérêt. Comme bien d'autres dans le monde entier, je suis moi-même inquiet. Mais je pense aussi - et je l'ai dit très explicitement dans l'allocution que j'ai prononcée [en septembre 2003] devant l'Assemblée générale - qu'"il ne suffit pas de dénoncer l'unilatéralisme, il faut aussi répondre clairement aux préoccupations qui font que certains Etats se sentent exceptionnellement vulnérables, car ce sont ces préoccupations qui les poussent à prendre des mesures unilatérales". Il appartient à tous ceux qui croient en un système collectif de sécurité de montrer qu'une intervention collective peut encore se révéler le moyen le plus efficace de répondre à de telles préoccupations, par exemple à la crainte que des terroristes n'utilisent des armes de destruction massive. Je pense que nous pouvons trouver des réponses collectives, même s'il faut pour cela jeter un regard très critique sur les règles internationales, en commençant par les principes premiers - et c'est une telle démarche que j'ai invité instamment tous les Membres de l'Organisation des Nations Unies à adopter. Je m'apprête à nommer un groupe de personnes expérimentées de haut niveau, venues de toutes les régions du monde, pour examiner les menaces qui pèsent sur nous et la façon dont il faudrait peut-être remanier nos règles et nos institutions pour être à même d'y faire face. Il est crucial que nous trouvions des réponses à ces questions, aussi bien pour le peuple américain que pour tous les autres peuples du monde. Et je sais que le peuple américain voudra jouer pleinement son rôle dans ce grand débat mondial. A l'heure qu'il est, aucune autre initiative ne mérite davantage notre participation active. De mon point de vue, il est impensable que nous nous résignions à ne pas obtenir un consensus mondial sur la question. Je pense que nous devons nous mettre d'accord sur des règles communes, de sorte que l'humanité puisse continuer à progresser vers ce que la Charte des Nations Unies appelle "de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande" - un monde sûr dans lequel toutes les nations seront libres d'échanger biens, informations et idées les unes avec les autres, de profiter mutuellement de l'expérience acquise et de bénéficier de la solidarité qui les unit, et où, à terme, tous les êtres humains connaîtront une vie plus sûre, plus pleine et plus épanouie. Certains pensent peut-être qu'il s'agit là d'une vision utopique. Mais vivre en Amérique, c'est être optimiste, c'est savoir que tout est possible. Alors, je sais qu'à vos oreilles d'Américains, mes propos sonnent juste et je compte sur vous tous pour faire en sorte qu'ils deviennent réalité. |