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2004, 10 ANS APRES / DISCOURS DU SECRETAIRE GENERAL DES NATIONS UNIES
__Kofi Annan demande aux hommes et femmes du monde de tout arrêter a midi la journée du 7 avril pour se souvenir des victimes du génocide rwandais
L'allocution suivante a été prononcée
le 26 mars 2004, au siège des Nations unies, à
New York, par le secrétaire général des Nations
unies, Kofi Annan, à l'occasion de la Conférence
de commémoration du génocide rwandais organisée
par les gouvernements canadien et rwandais.
Le génocide rwandais n'aurait jamais dû
se produire. Mais il s'est produit. La communauté internationale
a abandonné le Rwanda à son sort et cela nous laissera
pour toujours les plus amers regrets et la plus profonde tristesse.
Si la communauté internationale avait réagi rapidement
et avec détermination, elle aurait pu prévenir la
plupart des massacres. Mais la volonté politique était
absente, et les troupes aussi.
Si l'Organisation des Nations unies, les gouvernements, les
médias internationaux et les autres observateurs avaient
tenu compte des signes annonciateurs de la catastrophe et pris
à temps les mesures voulues, le désastre aurait
pu être évité. Des avertissements ont été
donnés et sont restés sans suite. Je me souviens
d'un rapport, établi en 1993 par un rapporteur spécial
des Nations unies, qui signalait clairement qu'une catastrophe
était proche.
La communauté internationale a péché
par omission. J'étais moi-même à la tête
du Département des opérations de maintien de la
paix de l'ONU et j'ai insisté auprès de dizaines
de pays pour qu'ils fournissent des contingents militaires. Je
pensais, à l'époque, faire de mon mieux, mais j'ai
compris après le génocide que j'aurais pu, et dû,
en faire plus pour donner l'alarme et rallier les bonnes volontés.
Ce souvenir douloureux, comme celui de la Bosnie-Herzégovine,
a beaucoup influé sur ma vision des choses et sur les décisions
que j'ai prises en tant que secrétaire général
[des Nations unies].
Nul ne doit jamais oublier, ou avoir la possibilité
d'oublier, qu'un génocide a bel et bien eu lieu
au Rwanda, qu'il était soigneusement orchestré et qu'il a été perpétré au grand jour. Quiconque suivait les affaires mondiales ou regardait les nouvelles à la télévision, journée d'horreur après journée d'horreur, ne pouvait ignorer qu'un génocide d'une ampleur effarante était en cours.
Quelques êtres courageux ont essayé de mettre
fin au massacre. Le général canadien Roméo
Dallaire, commandant de la petite force de maintien de la
paix des Nations unies qui se trouvait sur place à l'époque,
est un de ceux-là qui ont fait tout ce qu'ils pouvaient,
et qui auraient dû être soutenus plus qu'ils ne l'ont
été.
Quelque 800'000 hommes, femmes et enfants ont été
abandonnés à une mort certaine, la plus violente
et la plus inhumaine qui soit, infligée par leurs propres
voisins. Des églises et des hôpitaux, qui auraient
dû être des sanctuaires, ont été transformés
en abattoirs. Un pays entier a volé en éclats. Une
succession d'événements terribles a fini par engouffrer
toute la région dans le conflit.
Dix ans plus tard, nous tentons toujours de recoller les morceaux.
Au Rwanda, l'Organisation des Nations unies fait tout ce qu'elle
peut pour aider la population à se remettre et à
se réconcilier. Partout dans le pays, nous déminons,
rapatrions des réfugiés, remettons en état
des dispensaires et des écoles, et aidons à remettre
sur pied l'appareil judiciaire.
En Tanzanie, un tribunal pénal institué
par les Nations Unies continue à poursuivre les principaux
auteurs du génocide. Certains des verdicts qu'il a rendu
sont sans précédents. Pour la première
fois, un tribunal international a prononcé une condamnation
pour génocide; pour la première fois, un chef
de gouvernement a été tenu responsable d'actes de
génocide, le viol a été reconnu comme moyen
de génocide et des journalistes ont été jugés
coupables de génocide pour avoir contribué à
créer un climat dans lequel des milliers de personnes allaient
faire taire leurs instincts moraux les plus fondamentaux et participer
au massacre systématique d'autres êtres humains.
L'ONU fait ce qu'elle peut pour aider le Rwanda à trouver
une voie qui lui permettra de vivre durablement en sécurité
et en paix avec lui-même et avec ses voisins. Nous ne pouvons
changer le passé. Mais nous pouvons aider les Rwandais,
en particulier ceux de la nouvelle génération, qui
représente l'avenir du pays, à édifier ensemble
une société nouvelle.
Le génocide rwandais a soulevé des questions
qui touchent l'humanité tout entière, des questions
fondamentales concernant l'autorité du Conseil de sécurité,
l'efficacité des opérations de maintien de la paix
des Nations Unies, la portée de la justice internationale,
les racines de la violence et la responsabilité de la communauté
internationale de protéger ceux qui sont menacés
de génocide ou d'autres violations graves des droits de
l'homme. Ces 10 dernières années, certaines de ces
questions ont fait l'objet de débats passionnés,
et des progrès réels ont été accomplis
sur le plan pratique et philosophique. Mais la vraie question
subsiste : croyons-nous que, face à un nouveau Rwanda,
nous réagirions à temps et efficacement ? Nous ne
pouvons absolument pas en être certains.
J'ai proposé un certain nombre de mesures grâce
auxquelles l'Organisation des Nations unies et ses Etats Membres
seraient mieux équipés pour faire face résolument
à un génocide, notamment la création d'un
poste de rapporteur ou de conseiller spécial pour les questions
de génocide. Nous pouvons et devons en faire plus,
et je réfléchis actuellement à d'autres mesures
qui pourraient être prises. Le silence qui a jusqu'ici accueilli
les génocides doit faire place à l'immense clameur
d'un monde prêt à appeler les choses par leur nom.
L'Assemblée générale a décidé
de faire du 7 avril la Journée internationale de réflexion
sur le génocide rwandais. Quant au gouvernement rwandais,
il a demandé qu'à cette occasion, une minute
de silence soit observée partout dans le monde à
midi, heure locale.
Cette minute de silence est de nature à nous unir tous,
ne fut-ce que très brièvement, autour de l'idée
d'une véritable solidarité mondiale. J'ai écrit
à tous les chefs d'Etat et de gouvernement pour leur demander
qu'elle soit respectée, en particulier dans la fonction
publique. J'ai également demandé la participation
de tous les bureaux des Nations unies, partout dans le monde.
Aujourd'hui, je demande instamment à tous les hommes et
à toutes les femmes du monde, qui qu'ils soient et où
qu'ils se trouvent, dans une ville grouillante ou au plus profond
de la campagne, de tout arrêter, ce jour-là à
midi, et de prendre le temps de se souvenir des victimes. Soyons
unis à présent, si nous n'avons pu l'être
il y a 10 ans. En une minute, nous ferons passer un message
qui résonnera pendant de longues années. Un message
témoignant de nos remords et de notre ferme volonté
d'éviter qu'une tragédie comme celle-là se
reproduise jamais.
Que les victimes du génocide rwandais reposent en paix.
Que notre existence soit pour longtemps marquée par leur
sacrifice. Et que cette tragédie nous porte à
essayer, ensemble, de nous traiter les uns les autres
comme les membres d'une seule et même famille humaine.
Si nous parvenons à accepter que tous les habitants de
notre planète, indépendamment de la couleur de leur
peau, de leurs convictions, de la langue qu'ils parlent et de
l'ethnie à laquelle ils appartiennent, sont des êtres
humains à part entière et sont à ce titre
dignes de notre intérêt, de notre compassion et de
notre acceptation, il nous sera beaucoup plus difficile de les
déshumaniser, et beaucoup plus aisé de nous considérer
comme leurs frères.
Source : Nations unies, New York, 26 mars 2004.
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