POINT DE VUE, GENEVE, 2002 / LA SANTE ET LES DROITS DE LHOMME
__"La santé, un bien comme un autre ou un droit de l'Homme ?"
| Discours prononcé par Pierre-François Unger,
conseiller d'Etat de la République et canton de Genève,
chargé du département de l'action sociale et de
la santé, lors de la journée organisée en
2002 sur le thème de la santé et des droits de l'Homme
à l'Hôpital cantonal de Genève. |
Pour situer mon exposé, je vous propose tout d'abord quelques affirmations :
le droit à la santé, ou tout au moins
à sa protection, est un bien fondamental;
la santé est multifactorielle, déterminée en partie par le respect des autres droits fondamentaux;
une politique de santé ne peut en aucune manière
se résumer en une politique des soins.
Les inégalités de santé se creusent entre le Nord et le Sud et à l'intérieur de nos pays. Cette situation porte dès lors atteinte aux droits de l'Homme. Genève n'est pas épargnée. Les pistes de réflexion et les solutions sont multiples; celles qui sont à notre portée ici et maintenant sont contenues dans mon programme de législature.
Le droit à la santé est attesté dans les textes internationaux depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'article 25 de la Déclaration universelle des droits de l'homme proclame : "Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et celui de sa famille"
Le droit à la santé est étroitement lié
à la réalisation d'autres droits humains comportant
le droit à la nourriture, au logement, au travail, à
l'éducation, à la participation, à la non-discrimination,
à l'égalité, à la prohibition de la
torture, à l'accès à l'information; le droit
à la liberté d'association et d'assemblée
et à la vie privée, enfin le droit à bénéficier
des progrès scientifiques.
Le texte de la Constitution de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) énonce que "la possession du meilleur état de santé qu'il soit capable d'atteindre constitue un des droits fondamentaux de tout être humain quelles que soient sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique et sociale".
Nombreux sont les instruments internationaux ayant trait aux
Droits de l'Homme qui font référence à la
santé. Parmi les plus importants à ce jour: le Pacte
international relatif aux droits économiques, sociaux et
culturels de 1966, la Convention sur toutes les formes de discrimination
à l'égard des femmes de 1979 et la Convention relative
aux Droits de l'Enfant de 1989.
Santé et droits de l'homme
Au cours de ces dix dernières années, plusieurs
conférences mondiales ont abordé le thème
de la santé et des droits de l'Homme: Vienne en 1993; Le
Caire en 1994, sur la population et le développement; le
Sommet mondial pour le développement social de Copenhague
en 1995; enfin la 4ème Conférence sur les Femmes
à Pékin en septembre 1995 et l'Assemblée
mondiale de l'OMS de 1998. La réunion de Johannesburg dix
ans après Rio a également abordé des questions
qui nous préoccupent ici.
En juillet 2002, l'OMS a consacré au thème de
la santé et des droits de l'Homme une publication sous
forme de 25 questions et réponses. Les liens entre santé
et droits de l'Homme y apparaissent dans toute leur complexité:
les violations des droits humains peuvent avoir de graves conséquences
sur la santé des populations et des individus. Les politiques
et les programmes de santé peuvent promouvoir ou violer
les droits humains; enfin la vulnérabilité, la morbidité
et la mortalité peuvent être réduites en promouvant
le respect, la protection et en déployant au mieux les
droits fondamentaux.
Quatre critères fondamentaux permettent d'évaluer
la réalité du droit aux services de santé.
Ils doivent être disponibles, accessibles, adéquats
et de qualité.
La formation des professionnels de la santé aux droits
de l'Homme et à leur application dans le quotidien de leur
pratique est encore trop fragile. Les enfants, les femmes, y compris
dans nos sociétés occidentales, les personnes âgées,
les handicapés, les personnes atteintes dans leur santé
psychique, les malades, les migrants - légaux et illégaux
- sont tous des groupes vulnérables à des degrés
divers.
L'accès aux médicaments et les discriminations
qui s'y rapportent, thème de la deuxième partie
de cette journée, constituent une des réflexions
de ce document. La dernière Conférence mondiale
sur le HIV-sida a démontré l'acuité de cette
question et la nécessité d'engagements politiques
clairs dans ce domaine.
La situation en Suisse
En Suisse, il n'existe pas, dans le système politique
et juridique, de droit à la santé. Cependant, la
protection de la santé, qu'elle soit individuelle ou d'intérêt
public, est une préoccupation centrale de l'ordre juridique
privé, pénal et administratif suisse. L'accès
aux services de santé est reconnu. Ils doivent répondre
à des standards de qualité et d'efficacité
éprouvés. Ils doivent respecter les principes d'égalité
et d'universalité pour tout résidant suisse.
Aucun droit subjectif à des prestations de l'Etat ne
peut être déduit directement de ces buts sociaux
(art. 41 de la Constitution fédérale de 1999). Dans
son article 118, la Constitution fédérale énonce
les mesures qui sont actuellement du devoir de la Confédération
pour protéger la santé. La Confédération
légifère ainsi sur les denrées alimentaires,
les agents thérapeutiques, les stupéfiants, les
organismes, produits chimiques et objets qui peuvent présenter
un danger pour la santé; les maladies transmissibles, les
maladies les plus répandues et particulièrement
dangereuses pour l'être humain et les animaux, et enfin
la protection contre les rayonnements ionisants.
Une loi fédérale sur la prévention des
maladies autres que transmissibles est actuellement évoquée.
Elle jetterait les bases claires de coordination et de soutien
au programme de promotion de la santé et de prévention.
Dans l'optique des droits humains, il pourrait être prévu
que l'Etat assume une fonction plus incisive de protection de
la santé, en relation avec les déterminants sociaux,
économiques et culturels. Les principes généraux
de la Constitution en préparent les bases. Un tel cadre
permettrait de prendre en compte les inégalités
déterminées par l'environnement devant la santé.
Et pourtant le droit à la santé, situé
dans les priorités des agendas des Agences internationales
et de nombreuses organisations non-gouvernementales dont le rôle
va croissant, ne reçoit pas encore toute l'attention qu'il
mérite et le chemin sera long jusqu'à sa reconnaissance
pleine et entière dans la réalité. Les textes
internationaux énoncent des valeurs, des consciences collectives
qui doivent encore s'inscrire dans le droit applicable.
Les inégalités devant la santé
Les inégalités devant la santé sont de
tous ordres :
1. Sur le plan des technologies et du savoir au niveau
international. Comme le souligne le Rapport sur le développement
humain de 1999, l'écart à l'échelle planétaire
entre les nantis et les démunis, entre les détenteurs
du savoir et ceux qui n'y ont pas accès se creuse. Un des
principaux problèmes ici réside dans le manque général
de ressources des systèmes de santé et d'enseignement.
Il faudrait donc concevoir des incitations pour orienter la recherche
vers les besoins urgents de la planète et non seulement
vers ceux qui ont les moyens de financer cette recherche.
2. Sur le plan des droits démocratiques,
le rapport 2002 du Programme des Nations Unies pour le Développement
rappelle que l'exercice des droits démocratiques n'est
réalisé que dans un nombre minoritaire des pays,
même si la plupart des pays des Nations Unies aujourd'hui
sont des démocraties formelles. Or, l'incapacité
de la démocratie à satisfaire les besoins des plus
démunis pourrait ouvrir non seulement la voie au retour
à des régimes totalitaires ou autoritaires, mais
également accroître toutes les disparités
sociales et notamment celle à la santé.
3. Tant la littérature scientifique que de nombreux
textes politiques rappellent que les modalités d'accès
aux services de soins représentent un déterminant
parmi d'autres de l'état de santé des individus
et des populations. Les freins majeurs sont culturels, administratifs,
financiers, sociaux liés en particulier à certaines
catégories de minorités. Enfin, il faut relever
tous les freins à l'adoption de comportements de santé:
l'absence de projet de vie, l'isolement social, les difficultés
psychologiques et identitaires, la priorité de la survie
sur la vie. Toutes ces inégalités devant la santé
portent atteinte à une réelle expression des droits
humains fondamentaux.
4. De même qu'il existe des différences
entre les pays, on constate des inégalités de
santé considérables également à
l'intérieur même des pays. Dans des nombreuses nations
industrialisées, ce sont surtout les plus riches qui bénéficient
des années gagnées d'espérance de vie, cet
état de fait élargissant encore le fossé
entre les classes socio-économiques les plus élevées
et les plus basses. On note que, plus le pourcentage de la population
précarisé est important, plus la mortalité
d'un pays est élevée On peut citer par exemple,
dans le classement de l'OMS de l'espérance de vie sans
incapacités, la place étonnamment basse des Etats-Unis
qui arrivent au 24ème rang, avec une espérance d'environ
70 ans. L'espérance de vie a augmenté plus vite
dans les pays industrialisés où les écarts
de revenu sont plus resserrés.
5. La prévention et la promotion pour la santé
ont une importance essentielle, d'autant plus que la différence
culturelle, sociale, de la perception de certains risques et de
la prévention de certaines pathologies augmente à
son tour les effets des inégalités sociales. Nous
devons donc développer une véritable égalité
d'accès, d'appréhension, de perception dans le domaine
de la prévention, car nous savons que ces programmes préventifs
sont efficaces et devraient à plus long terme être
encore plus efficaces.
Nations unies: une résolution sur le droit à la santé
Certaines évolutions semblent prometteuses. Pour la
première fois cette année, la Commission des droits de l'homme, principal organe politique des Nations
Unies dans ce domaine, a adopté une résolution
sur le droit à la santé et a chargé un
représentant spécial de lui faire chaque année
un rapport sur l'action des gouvernements en faveur de ce droit.
Au plan national, les turbulences du système de santé sont nombreuses. Les causes en sont multiples, allant de l'évolution des moyens et des technologies au vieillissement de la population, en passant par les exigences d'un droit à la santé conçu sur un mode très individuel : la révision de la LaMal, actuellement en cours aux Chambres, en témoigne.
Le défi est donc aujourd'hui celui de garantir ce système
de santé, afin d'éviter l'écueil d'une médecine
rationnée et donc celui d'une médecine à
deux vitesses.
La promotion de la santé et l'éducation pour
la santé ne peuvent véritablement s'exercer que
dans le cadre d'une vraie démocratie et s'appuyer sur elle.
La participation au niveau local peut contribuer à donner
aux populations les moyens de combattre les inégalités.
Au plan local , permettez-moi de citer un court extrait du discours de Saint-Pierre :"[
] le canton de Genève est attentif aux besoins sociaux et sanitaires de ses habitants. Chaque habitant suit une trajectoire de vie au cours de laquelle il peut être atteint, de manière durable ou temporaire, dans sa santé ou son environnement social. Ici, il appartiendra au système de soins et à l'action sociale de lui porter l'aide dont il a besoin [
]".
Ce sont l'être humain et ses besoins qui doivent déterminer les actions à mettre en uvre, et non les institutions. Le profil des usagers des différentes formes d'aide sanitaire ou sociale est tellement divers et complexe que tenter de les faire entrer dans un moule préformé reviendrait à écrire la chronique d'un échec annoncé.
Le maintien de la cohésion sociale
L'égalité doit être présente en
filigrane de toutes les mesures d'aide dont peuvent bénéficier
les personnes en difficulté. Il en va de la simple cohérence,
comme du maintien de la cohésion sociale à moyen
et à long terme.
Beaucoup reste à faire, même si la Suisse et Genève
peuvent être fières d'un certain nombre de réalisations.
La Suisse d'abord qui, dans une loi sur l'assurance-maladie certes
imparfaite, a expressément prévu l'affiliation à
l'assurance-maladie de base de toute personne résidant
en Suisse, que cette personne soit en situation régulière
ou non. Genève ensuite, par sa politique en matière
de toxicodépendances, son unité mobile destinée
à faciliter l'accès aux soins des migrants clandestins,
son projet de loi sur l'intégration des personnes handicapées,
pour n'en citer que quelques unes.
En conclusion, permettez-moi de vous rappeler la très
belle phrase de Louis Pasteur que nous devons faire nôtre
en tant que responsables de l'action sociale et de la santé
: Je ne te demande pas qui tu es, ni d'où tu viens, je
te demande qu'elle est ta souffrance".
Pierre-François Unger, Conseiller d'Etat, Etat de Genève, 2002. Source: Feuille d'avis officielle (FAO), Genève, 9 octobre 2002.

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