POINT DE VUE, GENEVE, 2003 / LA SANTE ET LES DROITS DE LHOMME
__Malades sans frontières
par Bernard Kouchner
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Souvenons-nous : 1995-1996. L'arrivée des traitements antirétroviraux transforme le paysage du sida dans les pays du Nord. Les patients ressuscitent, réapprennent à vivre. Le sida n'est plus une condamnation à mort. Chez nous. Mais là-bas l'hécatombe continue et s'amplifie. Par milliers, par dizaines de milliers meurent des femmes et des hommes. Par milliers des orphelins cherchent à survivre.
A la conférence d'Abidjan (décembre 1997), la stratégie était encore au tout-préventif ! Comment ne pouvait-on pas comprendre dès cette époque que prévention et traitement ne peuvent être dissociés ?
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Avec le soutien de Jacques Chirac et de Lionel Jospin, nous
avions alors lancé l'idée d'un Fonds de solidarité
thérapeutique international (FSTI). L'ingérence
thérapeutique était née, idée folle
! Médicaments trop chers. Ressources humaines et matérielles
insuffisantes, protestaient certains. Ce fonds a vu le jour :
il a développé des programmes de prévention
de la transmission de la mère à l'enfant et de traitement
dans cinq pays africains. Il a, comme d'autres projets pilotes,
montré qu'il était possible de traiter des malades
dans des pays pauvres.
Mais que de retard pris pour que les firmes pharmaceutiques
acceptent de baisser le prix des médicaments de 90 % et
pour que les génériques puissent enfin être
disponibles. Ou pour que la communauté internationale se
mobilise : plus de trois ans après Abidjan, l'Assemblée
générale extraordinaire de l'ONU lançait
le Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme.
Mais seulement 4 milliards de dollars sur les 10 promis lui ont
été versés.
La Banque mondiale, longtemps adepte de stratégies de
prévention uniquement, a compris que le sida est en passe
de devenir dans certains pays une des principales causes de régression
économique et sociale et qu'il devient urgent de soigner
les malades.
Cette mobilisation financière est loin d'être
suffisante et ne pourra s'amplifier que par une volonté
politique supranationale, et en particulier européenne.
Elle n'est pas tout. Le pari du traitement de millions de patients
dans les pays du Sud doit passer par un effort sans précédent
de solidarité et de partage.
Ce message commence seulement à être entendu.
Européens et Américains s'accordent maintenant sur
la nécessité d'un "passage à l'échelle",
expression policée pour dire l'urgence d'intervenir avant
qu'un continent ne soit complètement exsangue. On veut
donc lancer un programme majeur de prise en charge "3 by
5", orchestré par l'Organisation mondiale de la santé
: 3 millions de malades traités d'ici à 2005.
Au regard des 30 millions d'Africains touchés par le sida
et des chiffres alarmants qui nous arrivent d'Asie, cette ambition
peut sembler bien limitée. Pourtant, le monde médical
sait combien ce pari sera dur à tenir.
Je souhaite une fois encore que nos partenaires suivent la
France sur un point crucial : la solidarité internationale
ne peut pas se limiter aux aspects financiers. L'argent, il en
faut, il en faut même beaucoup, et nos promesses doivent
être rigoureusement tenues. Sans cet argent, rien n'est
possible. Si les coûts ont été divisés
par 10 ou 15 dans de nombreux pays grâce aux baisses de
prix des traitements et à l'arrivée des génériques,
les patients ne bénéficient pas de système
de protection sociale. Il leur est impossible d'assumer sur la
durée nécessaire - la vie entière - le coût
d'un traitement qui représente plusieurs mois de salaires
par an.
Le financement des médicaments ne représente
pourtant qu'une partie de l'équation. Comment prescrire,
suivre l'évolution de la maladie, s'assurer de la bonne
observance des traitements, lutter contre les résistances
lorsque seulement quelques dizaines de médecins sont à
même de suivre des milliers de patients dans un pays ?
Comment imaginer traiter les 80 % de malades du sida qui s'ignorent
faute d'organisation du dépistage et de traitement équitable
? Il faut s'en remettre aux communautés et aux associations
locales, en aménageant au mieux l'environnement indispensable.
En 2002, nous avons mis en place une approche novatrice
avec la création du groupement d'intérêt public
ESTHER [Ensemble pour une solidarité thérapeutique
en réseau] s'appuyant sur les établissements hospitaliers
et les structures de santé du Nord et du Sud. Cette initiative
internationale fondée sur des jumelages hospitaliers (déjà
40 hôpitaux français impliqués et beaucoup
plus demain) et associatifs se veut l'outil pour structurer, au
Sud, une offre de soins pérenne permettant aux patients
de bénéficier d'une prise en charge de qualité,
adaptée au contexte sanitaire de leur pays. Le jumelage
permet d'assurer une vraie décentralisation de la prise
en charge.
C'est ce qui se produit par exemple entre l'hôpital de
Kayes au Mali et l'hôpital de Saint-Denis (France). Cette
région - plus d'un million d'habitants - est la première
à bénéficier de la décentralisation
de l'initiative malienne d'accès aux antirétroviraux.
Le risque de nos interventions traditionnelles de coopération
étant de favoriser l'équipement et la formation
du personnel des centres hospitaliers des grandes capitales alors
que la majorité des personnes touchées par le VIH,
dépistées ou non, vivent loin des villes et n'ont
pas d'accès aux soins.
En 2003, nous avons lancé des sessions de formation
pour 1'000 médecins et infirmiers, pour financer des plateaux
techniques et laboratoires et assurer les premiers traitements
dans les 10 pays (34 villes au Bénin, Burkina Faso, Cambodge,
Cameroun, Côte d'ivoire, Gabon, Mali, Maroc, Sénégal,
Vietnam) où ESTHER intervient.
Je me bats pour que cette initiative française, qui
fait déjà ses preuves, soit démultipliée
partout, au plus vite. D'autres pays européens adhèrent
à la démarche et développent des relations
de compagnonnages entre hospitaliers, associations du Sud et du
Nord. Les hôpitaux américains se rapprochent aussi
du GIP ESTHER. Nous souhaitons travailler avec les industriels
du Global Business against AIDS et avec le Fonds mondial. Le moment
vient où ESTHER - initiative française - sera imitée
partout.
Je crois dans ces approches globales. Il faut inciter les milliers
de séropositifs qui s'ignorent à être dépistés,
soignés, d'abord dans des structures de santé de
qualité, puis au sein de leurs communautés. Il s'agit
donc de former davantage de professionnels de la santé,
et de travailleurs sociaux. Et de pérenniser cet effort
pour permettre aux pays bénéficiaires d'assurer
et de renforcer, à leur tour, ce même élan,
dans les grandes villes et au niveau des bourgs et villages.
Le "passage à l'échelle" ne
se gagnera pas seulement au travers d'une approche urgentiste
ou sécuritaire qui prend rarement en compte les situations
locales, et encore moins la nécessité de développer
les capacités locales de prise en charge. La catastrophe
planétaire que représente cette pandémie
a donné naissance au Fonds mondial, expression de la solidarité
internationale. Ne nous arrêtons pas au Fonds. La solidarité
internationale doit être un vrai projet politique mondial.
Je me battrai aux côtés de nos partenaires pour que
les engagements pris soient tenus et portent leurs fruits d'ici
à 2005.
Mais au-delà ? Demain, cancer, diabète, maladies
cardio-vasculaires, "maladies de riches" provoqueront
à leur tour des millions de morts chez les "pauvres".
A moins que... le sursaut des années 2000 ne permette la
création de vrais systèmes de protection sociale
dans les pays en développement. La France s'y emploie.
Il s'agit de créer une "protection sanitaire minimum"
pour le monde. Appelons cela "Malades sans frontières".
Je sais : personne n'y croit encore. Je trouve que c'est plutôt
bon signe...
Bernard Kouchner, fondateur de "Médecins sans
frontières", ancien ministre français de la
santé, président du conseil d'administration du
GIP ESTHER. Point de vue publié par le quotidien Le
Monde, Paris, 30 novembre-1er décembre 2003.

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