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POINT DE VUE, MARS 2009 | LES EPIDEMIES DE SIDA, DE TUBERCULOSE ET DE PALUDISME
__Des brevets communs contre les épidémies mortelles
par Philippe Douste-Blazy et Jorge Bermudez
La crise qui est devant nous et que nous pouvons encore éviter, c’est la crise systémique d’un monde se construisant sur les inégalités les plus scandaleuses, les inégalités devant la vie, devant la mort. Comment espérons-nous continuer à défendre nos privilèges d’Occidentaux quand 51% des décès d’enfants dans le monde ont lieu en Afrique et 41% en Asie ? Comment pensons-nous justifier devant les générations futures d’avoir laissé mourir neuf millions d’enfants par an ?
Nous savons, bien sûr, la difficulté des pays riches à aider les plus pauvres. Même privilégiées, nos économies sont en difficulté et nos populations s’inquiètent de voir consacrer à d’autres des sommes que nous n’avons même pas. Nous n’avons pourtant pas le choix, il faut agir, faire preuve d’audace et d’imagination. La mortalité infantile a pour causes principales le sida, le paludisme et la tuberculose. Les traitements existent… personne ne les produit : les populations solvables de pays riches n’en ont pas besoin. Si 1’900 enfants naissent chaque jour avec le sida en Afrique, ils ne sont que quelques-uns chaque année en Europe où l’on sait traiter les mères séropositives pour éviter les contaminations des nouveau-nés. Pas de quoi motiver les laboratoires. Pas de quoi émouvoir les opinions. Pas de quoi mobiliser les gouvernements.
Ainsi, alors que des baisses spectaculaires de prix ont été obtenues pour les médicaments contre le sida (antirétroviraux) les plus anciens, grâce notamment aux génériques provenant d’Inde, la situation est tout autre dès que l’on en vient aux dernières générations pour lesquels les prix sont repartis à la hausse faute de génériques. Les firmes pharmaceutiques titulaires des brevets demeurent en effet farouchement opposées à ce que des pays du Sud délivrent les licences obligatoires qui permettraient à des sociétés locales de produire les combinaisons génériques dont les patients ont besoin et qui seules permettent de les traiter (faute de gélules combinées et de dosages adaptés, ils reçoivent, quand ils sont traités, généralement des doses approximatives ou des thérapies incomplètes aux effets nocifs).
Elles ont pour elles un arsenal juridique infiniment complexe qui leur permet de bloquer toute initiative de production de génériques. Aucune loi, aucune institution ne les contraint pour l’instant à évoluer. Il faudra bien pourtant trouver une issue, tous ensemble, avec les laboratoires pharmaceutiques.
Certains voudraient les contraindre. Nous croyons pour notre part à la négociation. Nous ne sommes pas de ceux qui diabolisent les laboratoires pharmaceutiques. Nous savons que, si la spécificité de leur domaine d’activités en fait des entreprises à part, elles n’en demeurent pas moins soumises aux lois du marché, un marché particulièrement concurrentiel qui les pousse à investir près de 25 % de leur chiffre d’affaires dans la recherche. Et nous savons surtout que la plupart de ces laboratoires conduisent des programmes spécifiques pour les pays du Sud. C’est pour cela que nous croyons à la voie de la négociation, d’autant que les sujets concernés ne sont pas essentiels au développement économique des laboratoires. Il s’agit en effet de travailler pour des pays qui ne sont pas solvables et pour trois épidémies précises : sida, tuberculose et paludisme.
Car la solution existe, qui préserve les intérêts de chacun : constituer des patent pools, ou communautés de brevets, comme cela a été fait pour la commercialisation des lecteurs de DVD, dont la technologie est le fruit de plusieurs inventions. Dans un tel système, où chacun trouve son intérêt y compris économique, on organise la mise en commun des brevets complémentaires dans une structure juridique unique.
Il devient ainsi possible de fabriquer à coût réduit des produits utilisant différents brevets, les détenteurs de ces brevets étant rétribués par des royalties indexées sur le niveau de richesse du pays dans lequel l’objet final est distribué. Appliqué aux médicaments, ce patent pool simplifierait la démarche des laboratoires tout en garantissant leurs revenus, puisque ce dispositif serait encore une fois limité à trois pathologies et aux pays les plus pauvres. Et il permettrait aux médecins travaillant sur place de disposer de traitements complets, plus efficaces et en plus grandes quantités, car plus faciles à stocker. Ce que Panasonic, Toshiba, Samsung et six autres fabricants ont réussi à faire, les laboratoires pharmaceutiques en sont capables, nous en sommes sûrs. C’est pour eux une question de morale autant que d’intérêt.
C’est pourquoi nous lançons aujourd’hui un appel aux fabricants de médicaments, pour que nous engagions au plus vite des négociations en vue de constituer un patent pool pour la production de médicaments antirétroviraux.
Certains laboratoires en ont déjà accepté le principe. Et GlaxoSmithKline a déclaré, [en février 2009], qu’il contribuerait au patent pool visant les maladies négligées, y compris le paludisme et la tuberculose. Les négociations que nous allons entamer autour des antirétroviraux seront conduites sous l’égide d’Unitaid, organisation hébergée par l’OMS [Organisation mondiale de la santé] et dont le combat est de faire émerger des financements innovants pour l’achat et la production de médicaments, comme elle l’a déjà fait par la création d’une taxe sur les billets d’avion qui permet aujourd’hui de soigner trois enfants malades du sida sur quatre à travers le monde.
Le premier patent pool avait été mis en place aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, pour dépasser les rivalités entre constructeurs aéronautiques et permettre à l’armée américaine de disposer des meilleurs avions possibles. C’est cet esprit qu’il nous faut retrouver, conscients que la crise extraordinaire appelle des réactions courageuses et généreuses. Si jamais nous échouons, chacun y perdrait : les malades des pays les plus pauvres condamnés une fois de plus à des traitements de mauvaise qualité; les laboratoires, aussi, exposés au risque des licences obligatoires; et nous tous qui laisserions se développer une situation criminelle.
Philippe Douste-Blazy, président d’Unitaid, secrétaire général adjoint des Nations unies, et Jorge Bermudez, secrétaire exécutif d’Unitaid. Point de vue publié par le quotidien Libération, Paris, 30 mars 2009.

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