|
NEW YORK 20 SEPTEMBRE 2004 / RÉUNION DE LA COMMISSION MONDIALE SUR LA DIMENSION SOCIALE DE LA MONDIALISATION
__Jacques Chirac : Il nous faut donner un nouveau souffle au dialogue social à léchelle mondiale, promouvoir une éthique sociale de la mondialisation
La finalité de l'action politique, c'est évidemment
le progrès humain. C'est de garantir à chacun le
respect de sa dignité et d'offrir à chacun l'opportunité
de s'accomplir. Nous avons fait le choix de la mondialisation
économique parce qu'elle porte cette promesse. En Chine,
en Inde, au Brésil, dans bien d'autres pays, des centaines
de millions de femmes et d'hommes voient leur sort s'améliorer
avec la libéralisation de la production et des échanges
et l'ouverture aux investissements.
|
 |
|
|
Jacques Chirac, réunion de l'OIT.
Photo Elysée, Paris.
|
Mais comment justifier la mondialisation devant les travailleurs
dont l'emploi est délocalisé ? Où est l'espoir
pour les millions de femmes, d'hommes et d'enfants qui consument
leur vie dans l'extrême pauvreté ou dans des conditions
de travail absolument indignes ? Où est l'avenir pour tous
ceux qui restent au bord du chemin, prisonniers de la misère,
de la faim, de la maladie, de l'analphabétisme ?
Aujourd'hui, la question sociale se pose au niveau mondial,
tout autant qu'au niveau des Etats. Souvenons-nous qu'il n'y a
pas de richesse sans dynamisme et liberté. Souvenons-nous
aussi que l'égoïsme se paie en révoltes des
hommes. Sans attendre qu'il soit trop tard, trouvons les nouveaux
équilibres entre le capital et le travail, entre l'intérêt
particulier et l'intérêt général, entre
la liberté et la règle nécessaire. Assurons-nous
que l'enrichissement sans précédent du monde devienne
pour les plus démunis vecteur d'intégration et non
pas d'exclusion.
Voilà pourquoi j'ai décidé de proposer,
avec le Président LULA, des approches nouvelles,
mais réalistes et économiquement rationnelles,
pour le financement du développement. Pour mettre une fraction des richesses engendrées par la mondialisation au service de l'élimination de la pauvreté, ainsi que d'un développement durable et d'une prospérité partagée.
L'initiative de Monsieur le Directeur Général de l'Organisation Internationale du Travail, avocat infatigable de la dignité de l'homme et des travailleurs sur la scène internationale, procède aussi de cette inspiration.
Je rends hommage à la "Commission Mondiale sur
la dimension sociale de la mondialisation", remarquablement
animée par Madame la Présidente de la République
de Finlande et Monsieur le Président de la République
de Tanzanie. La France souscrit pleinement à votre constat.
Elle propose que vos recommandations soient présentées
aux Nations Unies, aux institutions financières internationales
et à l'OMC dans la perspective des réformes nécessaires
de ces organisations et du rendez-vous de 2005 sur la mise en
uvre des objectifs du Millénaire.
Car la préoccupation sociale doit irriguer l'ensemble
de l'action internationale. Elle doit inspirer les démarches
engagées pour améliorer la cohérence et la
coordination du système multilatéral. Création
d'une enceinte politique de gouvernance économique et sociale
de la mondialisation pour donner les impulsions nécessaires.
Création d'une Organisation des Nations Unies pour l'Environnement,
car les conséquences des dommages infligés à
la nature pèsent d'abord sur les plus pauvres. Affirmation
du droit à la diversité culturelle, car le déracinement
et l'érosion des identités sont des facteurs de
fragilité et d'exclusion. Prise en compte de la dimension
sociale dans les travaux de l'Organisation Mondiale du Commerce,
dont les règles et jugements ont un impact croissant sur
le fonctionnement de nos économies et de nos sociétés
et que ces règles doivent être humaines.*
Au-delà du système multilatéral, il nous
faut donner un nouveau souffle au dialogue social à l'échelle
mondiale, promouvoir une éthique sociale de la mondialisation.
L'esprit d'entreprise et d'innovation, le goût du risque
et la quête du profit sont les moteurs de l'économie.
Il faut les encourager. Mais la recherche permanente de nouveaux
avantages comparatifs, tant au niveau des Etats qu'à celui
des entreprises, ne saurait tout autoriser. Les droits de l'homme,
la dignité du travail, comme l'avenir de notre planète,
ne peuvent être des variables d'ajustement des coûts.
Cette question se pose aujourd'hui avec la plus grande acuité.
Devant trop d'abus que nous constatons, une prise de conscience,
c'est vrai, commence à s'opèrer. Elle conduit un
nombre croissant d'entreprises à souscrire, dans le cadre
par exemple du Pacte Mondial lancé par le Secrétaire
Général ou des lignes directrices de l'OCDE, aux
principes de responsabilité sociale et environnementale.
Cependant, face aux pratiques absolument inacceptables,
telles que l'esclavage ou l'exploitation des enfants, les
engagements volontaires ne suffisent pas. Nous devons examiner,
au niveau international, un renforcement du régime juridique
de responsabilité des entreprises et des Etats. Travaillons
dans l'esprit de la convention sur l'interdiction des pires formes
de travail des enfants ou de la Déclaration de l'Organisation
Internationale du Travail relative aux principes et droits fondamentaux
au travail.
Une mondialisation qui tolèrerait la prédation
et l'accaparement de ses fruits
par une minorité n'a pas d'avenir. Une mondialisation
qui détruirait les
équilibres sociaux et environnementaux, écraserait
les plus faibles, nierait les droits de l'homme. Elle n'a pas
d'avenir. Il nous appartient de refuser ces dérives. Et,
en dotant la mondialisation d'une conscience et d'une éthique
sociale, de lui donner sa pleine légitimité et son
sens au service de l'homme.
Source : Palais de l'Elysée, Paris, septembre
2004.
|