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FRANCE, 18 NOVEMBRE 2004 / JACQUES CHIRAC ET LE NOUVEL ORDRE MONDIAL
__Jacques Chirac : "Il est certes toujours possible d'organiser le monde selon une logique de puissance. Mais, l'expérience nous enseigne que ce type d'organisation est par définition instable et mène, tôt ou tard, à la crise ou à l'affrontement"
Jacques Chirac a plaidé, le 18 novembre 2004,
à Londres pour un nouvel ordre international qui
ne soit pas fondé sur "une logique de puissance".
Dans un discours à l'invitation de l'Institut international
d'études stratégiques (IISS), à Londres,
le président français a développé
sa vision d'"un partenariat transatlantique renouvelé"
et d'"un ordre international plus juste et plus sûr".
"Il est certes toujours possible d'organiser le monde
selon une logique de puissance. Mais, l'expérience nous
enseigne que ce type d'organisation est par définition
instable et mène, tôt ou tard, à la crise
ou à l'affrontement", a-t-il rappelé.
"Pour construire le nouvel ordre mondial qui garantira
durablement la paix, la sécurité, le progrès
économique et humain, le monde a besoin d'une Europe forte
dans un partenariat transatlantique renouvelé", a-t-il
ajouté, exposant sa vision d'un monde multipolaire, très
éloignée de la conception américaine.
Jacques Chirac a appelé la communauté internationale
à "travailler ensemble au renouveau du multilatéralisme"
en s'appuyant "sur une organisation des Nations unies
rénovée et renforcée" et un Conseil
de sécurité "élargi" pour être
plus "représentatif des nouveaux équilibres
du monde".
LE DISCOURS PRONONCE PAR JACQUES CHIRAC
Discours de Jacques Chirac, président de la République
française, devant l'International Institute for Strategic
Studies (IISS), le 18 novembre 2004, à Londres.
[
] C'est pour moi un plaisir et un honneur de pouvoir m'exprimer, dans un Institut aussi prestigieux, devant vous qui contribuez par vos réflexions et vos analyses à éclairer les choix des responsables de la scène internationale.
Voici quelques jours, le peuple américain s'est exprimé.
Dans quelques mois, d'autres consultations auront lieu en Europe.
Les peuples européens, en France, au Royaume-Uni et dans
de nombreux pays de l'Union, seront appelés à se
prononcer directement sur la Constitution européenne.
Comme les élections américaines, toutes ces consultations,
qui sont les respirations naturelles de la démocratie,
engageront, par-delà chacune de nos nations, l'évolution
même du monde.
Le monde où nous vivons est un. Un monde dans
lequel les choix des Etats-Unis, les choix de l'Europe, pèsent
aujourd'hui d'un poids déterminant.
Un monde complexe et mouvant, inquiétant parfois, mais
de plus en plus présent dans la vie et les préoccupations
de nos concitoyens alors que la mondialisation brouille chaque
jour davantage la limite entre ce qui se passe à l'intérieur
et au-delà de nos frontières.
Un monde qui bouillonne à la recherche de nouveaux équilibres,
qui hésite entre l'espoir et le chaos.
La responsabilité qui incombe aujourd'hui à
l'Europe et aux Etats-Unis est immense. Nous avons chacun
notre histoire et notre regard. Par son expérience, l'Europe
porte le message de la réconciliation entre les ennemis
d'hier, elle témoigne de la force du droit, de la coopération
et de la solidarité. Comme les Etats-Unis, elle a reçu
en héritage l'essentiel, c'est-à-dire l'attachement
aux valeurs de la démocratie, de la liberté, des
droits de l'homme, qui fondent la Charte des Nations Unies.
C'est dans ces valeurs communes qu'aujourd'hui, comme hier,
Américains et Européens trouvent le socle de leur
unité pour faire face ensemble aux défis de ce nouveau
siècle et contribuer à créer un nouvel ordre
mondial reposant sur l'adhésion des peuples, sur leur liberté
et sur le respect de leur identité.
Avant les attaques terroristes du 11 septembre 2001,
la fin de la guerre froide, voici quinze ans, a, pour la troisième
fois en un siècle, scellé la victoire des démocraties
et de la solidarité transatlantique.
La chute du communisme a eu des implications profondes
dont nous commençons juste à prendre la mesure.
Au lendemain de notre victoire, nous avons fait le choix de la
mondialisation en espérant que les échanges économiques
unifieraient le monde dans la prospérité. Certains
ont cru que la défaite du communisme signait la mort des
idéologies et que nos valeurs s'imposeraient naturellement
et partout.
Quinze ans plus tard, le paysage que nous avons devant nous
reste inachevé et confronté à de nouvelles
menaces.
Le choix de l'ouverture économique a permis de libérer
des centaines de millions de femmes, d'hommes, d'enfants de la
pauvreté. Ainsi se constituent progressivement, à
côté de l'Union européenne, des Etats-Unis
et du Japon, de grandes entités, pays ou groupes de pays,
formant autant de nouveaux pôles qui combinent la puissance
économique et la volonté politique.
Cette réalité nouvelle conduit à une
remise en cause de la prééminence séculaire
de l'Occident et de ses modèles sur le reste du monde.
Elle ouvre la voie à l'affirmation d'une autre modernité
qui tend à s'émanciper de nous. Une modernité
ancrée dans des histoires et des cultures millénaires
qu'il nous faut apprendre désormais à mieux connaître
et à respecter, et qui ont vocation elles aussi à
comprendre et à partager pleinement les valeurs de démocratie
et de liberté.
Souvent, la mondialisation bouleverse et fragilise des sociétés
mal préparées à en saisir les opportunités.
En Afrique, notamment, elle relègue dans la misère,
la maladie, l'ignorance et l'exclusion des centaines de millions
de femmes, d'hommes et d'enfants. Cette situation est moralement
inacceptable, politiquement dangereuse et économiquement
absurde. La misère va de pair avec les grandes épidémies,
qui ne connaissent pas de frontières. Elle pousse sur les
routes de l'exil des millions d'êtres humains en quête
d'un avenir meilleur. Elle stérilise des énergies
et des talents qui, libérés du combat quotidien
pour la survie, pourraient contribuer à la prospérité
commune. Elle conduit trop souvent à la révolte
et à la guerre.
Dans des régions en crise, la nostalgie du passé
et l'intégrisme religieux font figure de refuge dans la
tourmente. La misère et le sentiment de l'injustice sont
alors un terreau fertile pour les fanatismes et les révoltes.
Et l'Occident souvent ressenti comme la source de tous les maux.
Dans un monde globalisé, ne pas y prendre garde est ouvrir
la voie au choc des civilisations.
La mondialisation, enfin, nous impose d'être encore
plus attentifs à la crise écologique. Car
l'humanité exerce une pression croissante, et destructrice,
sur la nature. Une pression qui risque de s'accroître jusqu'au
point de rupture si l'ensemble du monde devait reproduire les
modes de consommation et de production occidentaux qui sont fondés
sur le gaspillage de ressources naturelles, des ressources que
l'on croit, à tort, inépuisables.
Elle couve, dans ses interstices, de nouvelles menaces contre
la paix et la sécurité. Car la criminalité
internationale, le terrorisme, la prolifération des armes
de destruction massive détournent et travestissent à
leurs fins la liberté des échanges et les instruments
de la modernité.
L'avenir dépend de notre capacité collective
à appréhender cette nouvelle complexité du
monde, en nous débarrassant des schémas périmés.
Il dépend de notre volonté de relever ensemble les
défis communs. Des défis que ni l'Europe ni les
Etats-Unis, ni aucun autre acteur international, n'a
aujourd'hui les moyens de résoudre seul. Mais des défis
dont la solution déterminera la sécurité
et l'avenir de chacun des citoyens de nos pays.
C'est en reconnaissant la réalité nouvelle d'un monde multipolaire et interdépendant que nous parviendrons à bâtir un ordre international qui soit plus juste et plus sûr.
Il est certes toujours possible d'organiser le monde selon
une logique de puissance. Mais l'expérience nous enseigne
que ce type d'organisation est par définition instable
et mène, tôt ou tard, à la crise ou à
l'affrontement.
Un autre choix s'offre à nous. Celui d'un ordre fondé
sur le respect de la règle internationale et la responsabilisation
des nouveaux pôles du monde, par leur association pleine
et entière aux mécanismes de prise de décision.
Seule cette voie est susceptible de fonder, dans le long terme,
un ordre stable, légitime et accepté.
C'est pourquoi nous devons travailler ensemble au renouveau
du multilatéralisme. Un multilatéralisme qui doit s'appuyer sur une Organisation des Nations Unies rénovée et renforcée. Avec un Conseil de Sécurité élargi dans les deux catégories de membres permanents et non permanents, représentatif des nouveaux équilibres du monde. Avec la création d'une nouvelle enceinte politique de gouvernance économique et sociale de la mondialisation dont le dialogue élargi d'Evian et le projet de sommet du G20 sont, dans une certaine mesure, la préfiguration. Nous devons tout mettre en uvre, ensemble, pour que ces réformes prennent forme en 2005.
Un multilatéralisme qui doit être relayé
par un soutien aux processus d'intégration régionale
en cours sur tous les continents. C'est à ce niveau aussi
que doit jouer la logique de responsabilisation, avec l'appui
des grandes organisations multilatérales.
Il nous faut construire le nouvel ordre mondial sur la reconnaissance
de la diversité des cultures. Cette réalité,
longtemps étouffée, s'affirme aujourd'hui comme
un facteur de plus en plus décisif dans les rapports entre
les nations. C'est en la respectant que nous assurerons une adhésion
authentique aux valeurs de la Déclaration universelle
des droits de l'Homme.
Le dialogue entre les cultures, entre les civilisations, entre
les religions est la meilleure réponse aux ennemis de la
liberté qui misent sur leur affrontement.
Ce dialogue respectueux de la diversité va naturellement
de pair avec un soutien résolu aux processus de démocratisation
engagés par de nombreux pays. Nous croyons à l'universalité
de l'aspiration à la liberté et à l'exercice
de la citoyenneté. Nous devons soutenir partout les réformateurs
dans le respect de l'identité des peuples. Mais nous devons
éviter toute confusion entre démocratisation et
occidentalisation. Car si notre mémoire est parfois courte,
les peuples jadis soumis à la domination de l'Occident,
eux, n'ont pas oublié et sont prompts à voir dans
nos actions une résurgence de l'impérialisme et
du colonialisme.
Pour construire le nouvel ordre mondial qui garantira durablement
la paix, la sécurité, le progrès économique
et humain, le monde a besoin d'une Europe forte dans un partenariat
transatlantique renouvelé.
L'Europe est porteuse d'un modèle : après
les totalitarismes, deux conflits mondiaux, l'Holocauste, près
de cinquante années de guerre froide, elle a fait le choix
de se libérer des jeux de puissance. Ses peuples ont fondé,
sur des partages de souveraineté librement consentis, un
espace de paix, de démocratie, de solidarité et
de prospérité qui fait de l'Union européenne
un acteur international original et exemplaire.
Demain, avec l'entrée en vigueur de sa première
Constitution, l'Europe, animée d'idéaux humanistes
et démocratiques, dotée d'une vision claire de ses
intérêts stratégiques, devra être capable
d'assumer des responsabilités nouvelles sur la scène
internationale.
Elle a vocation à établir des liens privilégiés
avec les grands pôles du monde. Je pense bien sûr
à la Chine, à l'Inde, au Brésil, ou à
tous ces groupements de pays comme le Mercosur, l'ASEAN ou l'Union
africaine, qui aspirent légitimement à voir reconnaître
leur nouvelle stature politique, économique, technologique
et financière. Je pense aussi à la Russie qui retrouve
la place qui lui revient dans le concert des nations et qui, par
l'histoire, la culture et la géographie nous est si proche.
Le dialogue que l'Europe développe avec ces nouveaux
pôles du vingt-et-unième siècle contribue
au progrès de nos valeurs, au respect de la règle
internationale et à la stabilité du monde. Il n'est
pas la poursuite solitaire d'intérêts égoïstes,
mais une priorité stratégique claire accordée
à l'engagement et à la responsabilisation de ces
nouveaux acteurs globaux.
Ma conviction est que ce dialogue harmonieux avec les autres grands pôles du monde contribue à la promotion des valeurs universelles qui sont au cur du lien transatlantique.
Le 6 juin 2004, sur les plages de Normandie, j'ai rappelé
que la France n'oubliera jamais ce qu'elle doit à l'Amérique,
son amie et son alliée depuis la guerre d'Indépendance.
Elle sait, comme tous les pays d'Europe, que l'Alliance atlantique,
forgée dans l'épreuve, est fondamentale pour notre
sécurité collective face aux menaces nouvelles.
Voici quarante ans le Président Kennedy appelait
à l'établissement d'un partenariat équilibré
entre les deux rives de l'Atlantique. La France, avec l'Union
européenne, partage cette vision.
Je veux rappeler que, pour la France, l'OTAN est aussi l'enceinte
où, dès lors qu'ils sont unis autour de mêmes
objectifs, et mandatés par la communauté internationale,
Américains et Européens peuvent conjuguer leurs
efforts au service de la paix, dans un climat d'écoute
et de respect mutuel.
Dans cet esprit, la France a décidé au sommet
de Prague de s'engager pleinement pour permettre à l'OTAN
de faire face aux menaces du monde actuel. Elle est désormais
l'un des plus importants contributeurs de la Force de Réaction
Rapide de l'OTAN, la NRF, dont les moyens nationaux sont également
disponibles pour l'Union européenne.
La France compte également parmi les tout premiers contributeurs
de forces aux missions militaires de l'Alliance et dirige, en
ce moment même, les opérations au Kosovo et, à
travers l'état-major du Corps européen, en Afghanistan.
Cela démontre qu'une Europe de la défense plus forte
contribue aussi à une Alliance plus forte.
Construire une défense européenne crédible,
ce n'est évidemment pas construire l'Europe contre les
Etats-Unis, comme on l'entend dire parfois. C'est donner à
l'Europe la capacité d'exercer ses responsabilités
de manière autonome, en liaison avec l'Alliance atlantique
ou en son sein.
C'est une démarche de longue haleine. Car si l'Europe dispose en théorie du second budget militaire du monde, équivalent en volume à la moitié de celui des Etats-Unis, les résultats ne sont pas à la hauteur des efforts consentis. La seule voie réaliste pour donner à l'Europe les capacités qui lui font défaut, est aujourd'hui de rapprocher les outils de défense nationaux, de mutualiser les moyens, de supprimer les duplications inutiles, de rechercher les synergies et de privilégier les programmes menés en coopération. Après le succès de l'A400M, cette préoccupation est au cur des réflexions et des projets que la France conduit depuis plusieurs mois avec l'Allemagne et d'autres partenaires au sein de l'Union.
Ainsi la France a fait le choix, comme le Royaume-Uni, de la propulsion classique pour son futur porte-avions, ce qui doit permettre une meilleure interopérabilité de nos flottes. Mettons tout en uvre, bousculons les conservatismes, dépassons les difficultés conjoncturelles, pour que cette coopération, que le Premier ministre britannique et moi-même avons voulue, soit un réel succès, un succès pour nos pays et un succès pour l'Europe, pour sa défense et pour le lien transatlantique.
Dans le même esprit, nous devons relever ensemble le
défi stratégique de l'espace, garantie de l'autonomie
de l'Europe et de sa crédibilité dans l'évaluation
de la menace et dans la conduite des opérations militaires.
Dans ce domaine également nous avons établi des
coopérations fructueuses avec l'Allemagne. Nous pouvons
sûrement aller plus loin ensemble avec le Royaume-Uni.
* * *
La résolution des crises régionales peut
constituer, au cours des prochains mois, le premier chantier d'une
coopération transatlantique renouvelée.
Des Balkans à l'Afghanistan, en passant par Haïti, nous voyons ce que l'Europe et les Etats-Unis peuvent faire ensemble quand ils font l'effort de s'accorder sur les objectifs et les moyens pour les mettre en uvre. Dans toutes ces zones de crise, nos soldats sont engagés côte à côte au service de la paix.
C'est là où nos approches diffèrent, qu'il
nous faut concentrer tous nos efforts.
Le règlement du conflit du Proche-Orient ne peut
plus attendre. Si nous voulons apaiser les tensions et les passions, vaincre la peur, la frustration, le désespoir, mettre un terme durable à la violence et au terrorisme, dans la région et au-delà, nous devons tout mettre en uvre pour parvenir à une solution juste et durable du conflit israélo-palestinien.
La disparition de Yasser Arafat, incarnation historique
des aspirations nationales du peuple palestinien, rend plus urgent
encore le règlement de cette crise. Confrontés au
risque du chaos, les responsables palestiniens ont fait le choix
de la démocratie. Soutenons-les dans leur démarche.
Facilitons la tenue, dans les territoires palestiniens, d'élections
libres. Aidons à l'affirmation d'institutions palestiniennes
légitimes et démocratiques qui constitueront, pour
Israël, les meilleurs partenaires pour la paix.
Au-delà, la relance du processus de paix au Proche-Orient
est une priorité absolue, qui doit rassembler Américains et Européens, avec leurs partenaires du quartet. Assurons ensemble le succès du retrait de Gaza. Ouvrons la voie à la mise en uvre de la "feuille de route", à la création d'un Etat palestinien viable et démocratique vivant aux côtés de l'Etat d'Israël, dans la paix et la sécurité.
En Irak, la résolution 1546, adoptée à
l'unanimité, a défini les étapes d'un processus politique qui doit maintenant être mis en uvre dans toutes ses dimensions. Notre conviction est que les élections
prochaines, pourvu qu'elles soient organisées de façon
crédible, peuvent aboutir à la création d'institutions
iraqiennes pleinement légitimes et permettre à ce
pays de reprendre les rênes de son destin. Rendre au peuple
irakien, dans toutes ses composantes, sa dignité par la
liberté retrouvée, lui redonner toute sa place dans
la communauté internationale et lui permettre de contribuer,
par sa stabilité, à l'équilibre de la région
sont des objectifs qui rassemblent l'ensemble de la communauté
internationale. La prochaine conférence de Charm-El-Cheikh
doit être utile et faire avancer la cause de la paix en
confortant le processus en cours jusqu'à son terme.
La lutte contre la prolifération des armes de destruction
massive et contre le terrorisme constitue notre second chantier.
Dans ces domaines, la coopération transatlantique est déjà
exemplaire. Elle doit se poursuivre et se renforcer.
Pour donner, à la lumière des crises récentes,
une nouvelle impulsion à la politique de non-prolifération,
j'ai proposé la tenue d'une réunion des chefs d'Etat
et de gouvernement des pays membres du Conseil de sécurité.
Cette proposition est plus que jamais d'actualité. Elle
doit nous permettre de dresser un bilan lucide des forces et des
faiblesses du dispositif de non-prolifération que nous
avons bâti au cours du temps : traités, régimes
de contrôle des exportations de technologies sensibles,
mécanismes de vérification et d'inspection, programmes
spécifiques dans le cadre du G8, Initiative de Sécurité
contre la Prolifération, stratégie européenne
contre la prolifération des armes de destruction massive.
Cette rencontre permettrait d'explorer de nouvelles voies pour
compléter ces instruments irremplaçables et renforcer
le consensus international.
Le cas de l'Iran est sans aucun doute l'urgence du moment. C'est ce qui nous a conduit, avec le Royaume Uni et l'Allemagne, en association avec l'Union européenne, en liaison avec la Russie, et en pleine transparence avec les Etats-Unis, à proposer à Téhéran une approche fondée sur des engagements réciproques entre nos pays : dès lors que l'Iran décide de mettre en uvre des mesures de confiance pour garantir la nature pacifique de son programme nucléaire, dans l'immédiat et dans l'avenir, nos trois pays, en liaison avec l'Union européenne et ses Etats membres, peuvent s'engager avec lui dans une coopération à long terme dans les domaines politiques, économiques et technologiques, dont le nucléaire civil. Il est en effet normal que les pays qui respectent leurs obligations internationales en matière de non-prolifération, et qui apportent la preuve de la nature pacifique de leurs ambitions, puissent bénéficier des technologies auxquelles les règles internationales leur donnent légitimement accès. Mais il faut être sans faiblesse envers ceux qui ne respectent pas leurs engagements.
Enfin, notre monde connaît une extension du terrorisme
que rien, aucune cause, ne saurait justifier.
Face à ce déchaînement de violence aveugle
et barbare, la communauté internationale doit être
unie. En Afghanistan, où nos forces spéciales luttent
aux côtés de nos alliés américains,
et ailleurs, notre lutte sans merci a porté des coups très
durs aux réseaux terroristes. Grâce à la coalition
établie dans le cadre de l'ONU, les Etats ont resserré
leurs rangs. Mais les récents attentats en Asie, en Europe
et en Afrique, montrent la persistance et le développement
de la menace.
Ce constat inquiétant nous oblige à définir
une réponse toujours plus efficace et appropriée,
y compris contre les formes nouvelles de la menace que sont, notamment,
le bioterrorisme ou le cyberterrorisme.
Il nous amène aussi à reconnaître que le
terrorisme plonge ses racines dans les conflits non résolus
ou dans la pauvreté et l'absence de perspectives de développement.
Notre lutte ne peut faire l'impasse sur cette réalité.
Il est d'autres défis que ceux de la sécurité
qu'un partenariat transatlantique renouvelé permettra de
relever avec succès. Je pense en particulier à la
lutte contre la pauvreté et à la protection de
l'environnement. Nous avons l'année prochaine, lors
du sommet du G8 qu'accueillera le Royaume-Uni, l'occasion de prendre
des décisions qui changeront la donne.
Il n'y a pas de fatalité du sous-développement.
L'exemple de la Chine ou de l'Inde le démontre. Mais il
y a une impasse de la pauvreté, dont nous devons aider
à sortir celles et ceux qui ne peuvent y parvenir par leurs
propres forces. Celles et ceux qui, trop faibles pour tirer parti
des bénéfices de la libéralisation du commerce
international, risquent d'être encore davantage marginalisés.
Nous connaissons le chemin. Ce sont les Objectifs de Développement
du Millénaire adoptés voici quatre ans par la
communauté internationale. Nous connaissons la méthode,
celle du partenariat établi à Monterrey et
illustré par la démarche du NEPAD. Nous en
connaissons le prix. De l'ordre de cent milliards de dollars par
an, soit une fraction modeste de la richesse mondiale. Et pourtant,
l'aide publique des pays riches ne couvre que la moitié
de cette somme.
La communauté internationale doit, d'urgence, trouver
de nouvelles ressources pour le développement. Il faut,
pour cela, explorer toutes les voies, sans a priori ni exclusive,
pour mobiliser une fraction des immenses richesses créées
par la mondialisation.
Le Royaume-Uni a présenté l'idée d'une
Facilité Financière Internationale, que nous
soutenons. La France, avec le Brésil, le Chili et l'Espagne,
a mis sur la table des propositions concrètes et réalistes
sur les taxes internationales, qui en sont le complément.
Préparons pour le sommet des Nations unies de septembre
2005 une approche commune par laquelle la communauté internationale
respectera pleinement ses engagements.
Il n'y a pas non plus de fatalité à la destruction
de la nature et, dans ce domaine, la première urgence
est la lutte contre le changement climatique. Comme le Premier
ministre britannique, je suis convaincu que c'est l'une des menaces
les plus pressantes de notre temps et je suis déterminé
à tout faire pour que la réaction internationale
soit à la hauteur de l'enjeu.
Face à ce défi global, le Protocole de Kyoto
est le seul instrument efficace dont nous disposons. La décision
de la Russie de le ratifier est un événement historique.
Un pas important pour l'avenir de l'humanité. Le prochain
sommet du G8, sous présidence britannique, doit permettre,
je l'espère, de franchir ensemble, avec les Etats-Unis,
une autre étape décisive.
Mesdames et Messieurs,
L'équilibre du monde multipolaire qui s'affirme repose
sur un partenariat harmonieux entre les grands pôles et
sur l'affirmation des valeurs et de la vision des pères
fondateurs des Nations Unies qui, au lendemain de la seconde
guerre mondiale, ont conçu un ordre international fondé
sur le droit et la justice.
C'est ce monde de droit et de justice, appuyé sur un
lien transatlantique fort et renouvelé, que nous appelons
de nos vux.
Source : Présidence de la république,
Paris, 18 novembre 2004.
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