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FRANCE, 1er FEVRIER 2004 / PAUVRETE : LE NOUVEL APPEL DE LABBE PIERRE
__L'abbé Pierre appelle les citoyens à "passer à l'acte" contre l'exclusion
Cinquante ans après son appel historique de 1954,
en faveur d'une "insurrection de la bonté"
pour les sans-logis, l'abbé Pierre a lancé, le 1er
février 2004, à Paris, un nouvel appel, dans
lequel il invite à davantage de solidarité "entre
ceux qui ont perdu leur raison de vivre, parce qu'ils n'ont pas
assez, et ceux qui ne trouvent plus leurs raisons de vivre parce
qu'ils pensent avoir tout".
Le 1er février 1954, il avait poussé un vibrant "Au secours" à l'antenne de Radio-Luxembourg, après la mort d'une femme, retrouvée gelée sur le pavé de Paris. Au cur d'un hiver rigoureux, son cri avait suscité un formidable élan de solidarité - "l'insurrection de la bonté". Le 1er février
2004, à l'âge de 91 ans, le fondateur du mouvement
Emmaüs est remonté sur la ligne de front, au côté
des sans-logis, des sans-le-sou, des sans-famille. Alors que 3,7
millions de personnes vivent en France en dessous du seuil de
pauvreté, l'abbé Pierre veut convaincre les Français
de ne plus se "sentir impuissant devant tant de souffrances".
"Malheur à nous, les gens heureux", a déclaré
l'abbé Pierre, qui a tancé les "gens heureux",
dont l'égoïsme empêche de vivre "les plus
faibles", et a demandé "d'imposer aux élus
et au gouvernement" une autre politique. Dans un entretien
accordé à l'hebdomadaire Le Point [29 janvier 2004], il a regretté qu'aujourd'hui, "la léthargie domine. Nous vivons dans une société de petits-bourgeois. Le plus grand nombre, majorité politique ou pas, jusqu'au Parti communiste, est embourgeoisé. [
]"
L'APPEL DU 1ER FEVRIER 2004 : "Cessez de vous sentir impuissants devant tant de souffrances"
Voici le texte de l'appel qui a été lu, le 1er
février 2004, devant plus de 6'000 personnes, sur
l'esplanade du Trocadéro, à Paris. Il est reproduit
dans Manifeste contre la pauvreté, de Martin Hirsch
[OH ! Editions, 175 pages, 15 euros].
Nous, compagnons, amis et responsables d'Emmaüs,
vous lançons un appel. En février 1954, nombreux
ont été ceux qui ont participé à l'insurrection
de la bonté. Cinquante ans après, nous nous adressons
à nouveau à vous. Et à vos enfants. C'est
de leur avenir qu'il s'agit, autant que du nôtre. C'est
maintenant que nous construisons le monde de 2054. En 1954, on
se relevait à peine de la guerre. On avait eu faim, on
avait eu froid. On avait souffert et on savait lutter pour survivre.
On savait aussi se mobiliser. Vos parents l'ont fait. C'est à
votre tour maintenant. Même si vous n'avez pas envie d'être
dérangés dans un monde confortable pour beaucoup.
Un monde du trop-plein.
Nous vivons dans une nation riche. Avec, cependant,
des millions de personnes qui survivent sous le seuil de pauvreté.
Une nation qui devrait mobiliser toutes ses forces pour construire
son avenir, mais qui laisse des millions de chômeurs de
côté. Une nation qui a tant construit qu'on y trouve
près de trois millions de résidences secondaires.
Et autant de personnes mal logées. Une nation qui s'est
dotée d'un système de protection sociale formidable.
Et qui pourtant souffre, comme jamais, du manque de lien social,
qu'aucune allocation ne saurait remplacer. Une nation au milieu
d'un monde de misère et qui voit les moins puissants comme
une menace. Une nation qui sait porter haut et fort ses idéaux,
mais qui a besoin de retrouver l'estime d'elle-même. Que
sont la liberté, l'égalité, la fraternité,
sans la dignité ?
Alors que faire ? Attendre ? Laisser faire ? Se lamenter
? Compatir ? Assister ? Accuser ? Prendre peur ? Acculer
la jeunesse au désespoir et à la violence...
Non ! Cessez de vous sentir impuissants devant tant
de souffrances. Trop facile d'attendre et de compter sur les autres
ou sur l'Etat. Et dangereux. Sortons de cette torpeur qui nous
écrase. Nous vous appelons à passer à l'acte.
Pour éviter que notre inaction ne devienne un crime contre
notre humanité.
C'est quand chacun d'entre nous attend que l'autre commence
qu'il ne se passe rien. C'est quand nos voisins, nos collègues,
nos amis verront que nous agissons qu'ils nous rejoindront. Faire
des petites choses n'est jamais ridicule, n'est jamais inutile.
Mieux vaut notre petit geste, notre petite action qu'un grand
et beau rêve qui ne se réalise jamais. C'est en agissant
que nous changerons le cours des choses. Soyons exigeants avec
nous-mêmes pour pouvoir exiger des autres. C'est cela,
la véritable solidarité.
Regardons autour de nous. Transformons ces visages anonymes
de la misère en femmes et hommes qui peuvent nous aider
à donner un sens à notre existence. Intégrons
dans notre vie quotidienne la cause des plus faibles. Renonçons
peut-être à une parcelle de notre confort pour faire
une place à ceux qui n'en ont pas. Cela ne nous fera pas
perdre la nôtre mais la rendra plus digne.
Qu'est-ce qu'un médecin qui ne soigne pas les plus souffrants
? Un enseignant qui ignore les illettrés ? Un voisin qui
ne connaît pas ses proches ? Un salaire bien gagné
quand l'emploi d'un autre a été détruit ?
Qu'est-ce qu'une vie à ne s'occuper que de soi-même
?
Trouvons, autour de nous, celles et ceux qui peuvent nous aider
à aider. Libérons pour d'autres ce temps dont nous
manquons pour nous-mêmes. Allons au-devant de ceux auxquels
on renvoie leur inutilité à la figure. Faisons avec
eux comme si c'était nous. Ne laissons pas notre bonne
volonté se gâcher comme une ressource non exploitée.
Ce n'est pas à nos gouvernements de nous dire comment
être solidaires. C'est à nous de leur montrer
la société que nous voulons. Ils comprendront.
Entre ceux qui ont perdu leurs raisons de vivre, parce qu'ils
n'ont pas assez, et ceux qui ne trouvent plus leurs raisons de
vivre, parce qu'ils pensent avoir tout, il faut s'aider.
Tout simplement pour que les humbles ne soient plus des humiliés.
C'est cette action qui donnera sens à notre vie et rayonnement
à notre nation.
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