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Partant en campagne contre ce qu'ils appellent un "nouvel anti-intellectualisme d'Etat", trois journalistes du magazine, Sylvain Bourmeau, Jade Lindgaard et Jean-Max Colard, ainsi que Nicolas Demorand, de la radio France Culture, ont lancé un "Appel contre la guerre à l'intelligence". Les signataires appartiennent aux métiers "du savoir, de la recherche, de la pensée, du lien social". L'idée est née à l'université d'automne de la Ligue des droits de l'homme, en novembre 2003, à la suite d'une intervention de la sociologue Marie-José Mondzain, de l'Ecole des Hautes études en sciences sociales, consacrée au mouvement des intermittents du spectacle. Le texte de l'appel a déjà recueilli des signatures prestigieuses : les philosophes Jacques Derrida, Etienne Balibar et Jacques Bouveresse, les sociologues Alain Touraine et Luc Boltanski, les cinéastes François Ozon, Claude Lanzmann - par ailleurs directeur de la revue "Les Temps modernes" -, Arnaud Desplechin, Catherine Breillat et Bertrand Tavernier, les metteurs en scène de théâtre Ariane Mnouchkine et Patrice Chéreau... On trouve aussi les noms du dessinateur Marcel Gotlieb, de la romancière Marie Darrieussecq ou de Rony Brauman, ancien président de "Médecins sans frontières"... Plusieurs personnalités de gauche - parmi lesquelles Michel Rocard, Jack Lang, Daniel Cohn-Bendit, député européen (Verts), Patrick Braouezec, maire (PCF) de Saint-Denis, ou le sénateur communiste de Seine - Saint-Denis, Jack Ralite - ont apporté leur soutien à cette initiative. Les initiateurs de l'"Appel contre la guerre à
l'intelligence" entendent fédérer des conflits
qui mettent en jeu depuis l'automne 2003 des métiers "du
savoir, de la recherche, de la pensée, du lien social"
en les interprétant comme autant de symptômes d'une
"politique extrêmement cohérente", "d'appauvrissement
et de précarisation de tous les espaces considérés
comme improductifs à court terme, inutiles ou dissidents",
que mènerait le gouvernement du premier ministre Jean-Pierre
Raffarin. L'APPEL CONTRE LA GUERRE A L'INTELLIGENCE"Une protestation unifiée de tous les secteurs attaqués par cet anti-intellectualisme d'Etat" Rien de plus proche aujourd'hui d'une université sans crédit qu'un laboratoire scientifique en panne, rien de plus proche d'un intermittent du spectacle qu'un doctorant précaire, d'un urgentiste en alarme qu'un juge débordé par les dossiers et les affaires, d'un psychanalyste interdit d'exercice qu'un archéologue privé de fouilles, rien de plus proche d'un architecte qu'un avocat ou qu'un médecin dont la liberté d'exercer est de plus en plus encadrée, rien de plus proche d'un chômeur en fin de droit qu'un artiste au Rmi, rien de plus proche, dans des salles vétustes et bondées, qu'un prof et ses étudiants. Tous ces secteurs du savoir, de la recherche, de la pensée, du lien social, producteurs de connaissance et de débat public font aujourd'hui l'objet d'attaques massives, révélatrices d'un nouvel anti-intellectualisme d'Etat. C'est à la mise en place d'une politique extrêmement cohérente que nous assistons. Une politique d'appauvrissement et de précarisation de tous, les espaces considérés comme improductifs à court terme, inutiles ou dissidents, de tout le travail invisible de l'intelligence, de tous ces lieux où la société se pense, se rêve, s'invente, se soigne, se juge, se répare. Une politique de simplification des débats publics, de réduction de la complexité : pour ou contre le voile ? Psychiatres ou charlatans ? Un policier dans chaque école ou des professeurs laxistes ? Juges de gauche ou flics sévères ? France d'en bas contre élites savantes ? Les artistes : fainéants ou profiteurs ? Depuis deux ans, la liste est longue des compétences et savoirs pratiques méprisés, des débats raccourcis, amputés de leur épaisseur et de leurs contradictions fécondes. Le gouvernement Raffarin fait un usage simpliste et terrifiant des fameuses leçons du 21 avril [2002] : en pleine crise de l'Etat-Providence, dans ces secteurs les plus sensibles que sont l'hôpital et la santé, l'école et l'université, la justice et le travail social, la culture et l'audiovisuel public, au moment d'une fracture urbaine sans précédent entre des centre-ville riches et paisibles et des périphéries abandonnées, à l'heure d'une décentralisation culturelle accélérée et sans filet et d'une industrie de la culture qui modifie en profondeur le paysage intellectuel, que fait le gouvernement ? Il livre l'architecture, l'urbanisme et la construction
d'un nouvel espace public aux grands groupes de BTP. Il dégraisse
les corps intermédiaires de la communauté éducative
en supprimant emplois-jeunes, aide-éducateurs, infirmières,
surveillants. Il fragilise le monde du spectacle au nom
d'une réforme nécessaire du régime de l'intermittence.
Il démoralise les professions de santé et accélère
la "fuite des cerveaux" dans les universités
étrangères. Il profite du départ à
la retraite des générations du baby-boom pour faire
disparaître des secteurs de recherche, des spécialités
médicales, des disciplines éducatives. Il procède à des coupes sombres dans les budgets du savoir et de la recherche. Et il résout la prise en charge des "vieux" par la culpabilisation des familles, le rappel à l'ordre paternaliste des plus jeunes et la suppression d'un jour férié. Cette guerre à l'intelligence est un fait sans précédent dans l'histoire récente de la nation. C'est la fin d'une exception française : un simple regard chez quelques-uns de nos voisins européens, dans l'Angleterre post-thatchériene ou l'Italie berlusconienne permet pourtant de voir ce qu'il advient des écoles, des hôpitaux, des universités, des théâtres, des maisons d'édition au terme de ces politiques qui, menées au nom du bon sens économique et de la rigueur budgétaire, ont un coût humain, social et culturel exorbitant et des conséquences irréversibles. Loin de constituer un mouvement d'humeur corporatiste, ce sursaut des professions intellectuelles concerne l'ensemble de la société. D'abord parce que la production et la diffusion des connaissances nous est aussi indispensable que l'air que nous respirons. Ensuite, parce qu'au-delà de nos métiers, de nos savoirs, de nos pratiques, c'est au lien social qu'on s'en prend, reléguant davantage encore dans les marges les chômeurs, les précaires, et les pauvres. Et maintenant ? Fort de cette prise de conscience, il s'agit de partager les luttes et les mobilisations, de fédérer nos inquiétudes, d'échanger ces expériences alarmantes, et d'adresser au gouvernement une protestation solidaire, unifiée, émanant de tous les secteurs attaqués par cet anti-intellectualisme d'Etat qu'aucun parti politique, de droite comme de gauche, n'a encore entrepris de dénoncer. Chacun d'entre nous doit continuer à porter ses propres revendications, à élever ses propres défenses, mais nous devons aussi interpeller collectivement nos concitoyens sur ce démantèlement des forces vives de l'intelligence. [Pour signer (avec noms, prénoms et qualité) : appel@inrocks.com] La réplique du Premier ministre français"Il n'y a pas de monopole de l'intelligence, pas plus qu'il n'y avait de monopole du cur", réplique le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, dans une "newsletter"
publiée, le 19 février 2004, par le club Dialogue
et initiatives - club de réflexion qu'il anime avec
Michel Barnier, commissaire européen, Jacques Barrot, président
du groupe UMP (majorité présidentielle) de l'Assemblée
nationale, et Dominique Perben, ministre de la justice. |