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MILAN, SEPTEMBRE 2004 / 18e RENCONTRE INTERNATIONALE DE LA COMMUNAUTE CATHOLIQUE DE SANT' EGIDIO
__"Religions et cultures : le courage d'un nouvel humanisme
La 18e rencontre internationale de la communauté catholique
de Sant' Egidio a réuni, du 5 au 7 septembre
2004, à Milan (Italie), plusieurs centaines de responsables
religieux - témoins des grandes religions de notre planète
- et de personnalités de la société civile
oeuvrant en faveur de la paix. Cette rencontre avait pour thème
cette année : "Religions et cultures : le courage
d'un nouvel humanisme". La rencontre 2005 aura lieu
pour la première fois en France, à Lyon.
Parmi les participants, douze cardinaux et patriarches, les
représentants religieux des diverses communautés
iraqiennes, de nombreux représentants islamiques, de Mohammed
Sherif du Secrétariat général de la WICS
à Hasan Hanafi de l'Université du Caire et au ministre
turc Mehmet Aydin; des représentants de l'économie
et des finances italiennes et internationales, de Michel Camdessus
à Alessandro Profumo, Corrado Passera et Katherine Marshall;
des intellectuels comme Moni Ovadia et Tvetan Todorov, Susanna
Tamaro, Massimo Cacciari, Gianfranco Ravasi, Serge Latouche, Jean
Daniel; des témoins et des intellectuels comme Enzo Bianchi,
Francisco Whitaker, Mohammed Smaïli, Amos Luzzatto; des représentants
du judaïsme italien et de l'islam italien et européen
Née en 1968 dans la foulée du concile Vatican
II sous l'impulsion de jeunes étudiants catholiques imprégnés
de militantisme, la communauté Sant'Egidio a joué
un important rôle de médiateur dans plusieurs conflits
dans le monde.
La recherche d'un nouvel humanisme
Un "nouvel humanisme" comme alternative à
la violence : dans les domaines les plus variés - les conflits,
la bioéthique, la malnutrition, le sida -, la réunion
de Sant' Egidio a rappelé des exigences, comme la "centralité
de la personne humaine", le respect de la dignité
de toute vie, l'égalité des droits. Elles passent
par le rejet de la peur, de l'ignorance, du soupçon.
Le cardinal Dionigi Tettamanzi, archevêque de
Milan, qui a regretté que cette rencontre soit assombrie
par la "grande tristesse" provoquée par "les
images tragiques du massacre inutile et impitoyable de tant d'enfants
innocents et de nombreuses autres personnes à Beslan"
et son collègue Renato Martino, président
du conseil Justice et Paix du Vatican, ont appelé au sursaut
moral face à ce qu'ils ont appelé le "nouveau
totalitarisme" et la "quatrième guerre mondiale"
(après la guerre froide).
"Le monde a oublié que la vie humaine est sacrée",
ont répété ces deux religieux. Leur appel
à la paix fut d'une rare gravité : "Du plus
profond de nos traditions, nous savons que, dans le terrorisme
et la guerre, le genre humain risque l'autodestruction."
Yona Metzger, grand rabbin d'Israël, a proposé
la création d'une assemblée permanente des dirigeants
religieux de la planète, une sorte des Nations unies des
religions. En dénonçant les prises d'otages en Irak
comme "honteuses et inhumaines", Ibrahim
Ezzedine, délégué des Emirats arabes
unis, a suggéré la rédaction d'un "pacte
universel de moralité", conforme à la
plus antique tradition islamique, permettant de démasquer
les "criminels".
Président des muftis de Russie, Ravil Gajnutdin
a condamné ceux qui oublient que le Coran fait obligation
de respecter la moindre vie humaine comme s'il s'agissait de l'humanité
entière.
Le président de la Commission européenne Romano
Prodi a souligné que "le dialogue est la seule
vraie réponse au fanatisme de la guerre et au choc des
civilisations", ajoutant : "nous sommes ici au plus
grand rassemblement de leaders religieux du monde pour dire que
malgré les difficultés, nous n'avons pas peur de
l'autre". Il a rappelé que la solution au terrorisme
ne se trouve pas "dans la guerre, mais dans la démocratie
et le renforcement des institutions", civiles et religieuses.
"Il faut casser le mécanisme pervers de la terreur.
Paix et dialogue sont les deux faces de la même médaille".
"Nous avons tous besoin du courage d'un nouvel humanisme,
le courage de promouvoir toujours davantage le dialogue entre
cultures et religions", a renchéri le chef de la diplomatie
italienne Franco Frattini.
De son côté, le président musulman du Sénégal,
Abdoulaye Wade, a ironisé sur les "faux dévots
qui se transforment en prédicateurs" et assuré
qu'il "n'y a pas de choc de civilisations et il n'y en aura
pas". Il a déploré que le monde soit plongé
dans une époque de "turbulences" marquée
par le recul démocratique et les velléités
de domination par la "terreur" et "l'ignorance".
Cela a fait dire à certains, a-t-il ajouté, que
"nous vivons un choc des civilisations".
Le chef de l'Etat sénégalais a indiqué
qu'il vient d'un pays où les gens mettent l'accent, dans
leurs relations, plus sur l'aspect culturel que sur l'appartenance
religieuse, rappelant, à cet effet, que le Sénégal
qui compte 95 % de musulmans contre 5 % de chrétiens avait
été dirigé pendant vingt ans par un président
de la République chrétien de confession, Léopold
Sédar Senghor.
Sources : quotidien "Le Monde" et communauté Sant'Egidio, septembre 2004.
POINT DE VUE/ RELIGIONS, DIALOGUE, PATIENCE, PAIX
par Andrea Riccardi
Un monde est fini mais ce n'est pas la fin du monde. La continuité
de notre manière de vivre aujourd'hui, au temps de la globalisation,
passe par l'inévitable vie en commun avec d'autres mondes.
Cela demande concertation, dialogue, composition des intérêts
et des cultures, dans une vaste vision d'avenir. Ce n'est pas
facile dans ce monde contemporain, où la globalisation
avance mais où la culture de la globalisation a du mal
à se frayer un espace.
L'homme désorienté par la globalisation est tenté
par le fondamentalisme, c'est-à-dire par l'illusion fanatique
qui sacrifie la foi en même temps que l'humanité
de la vie. Le monde est désorienté et déraciné.
C'est le produit du consumérisme en Occident comme en d'autres
parties du monde. C'est aussi le produit des grandes pauvretés
du Sud, parce que les pauvretés déracinent.
Dans un monde de déracinés, les religions
parlent de racines. Non seulement de racines historiques, mais de la racine qui lie l'homme à Dieu, qui est au-delà de nous. La foi lie l'homme à Dieu, mais aussi au respect de son semblable. Les spécialistes parlent du commandement de l'amour comme d'une règle d'or qui se retrouve dans les diverses religions. Les Ecritures chrétiennes en parlent quand elles invitent "à parer l'homme caché du cur, d'un esprit doux et paisible".
Après le XXe siècle, alors qu'on prévoyait la fin des religions, aujourd'hui nous nous trouvons devant la renaissance religieuse mais aussi face à un sens religieux diffus, bien différent du fanatisme. Dans un monde où tout change, les religions restent des rochers solides. Du reste, quand le monde change si rapidement, les univers mentaux ont besoin de temps pour s'orienter. Et on ne s'oriente pas seulement par la connaissance de la réalité, toujours difficile dans un monde complexe. On s'oriente aussi par l'intuition savante du cur. Là est l'importance des religions. Nous avons
redécouvert la valeur de l'expérience spirituelle
véritable. Il ne s'agit pas de restes du passé, comme une certaine culture le disait, mais d'une contribution de sagesse et de foi pour le monde de demain. Le grand secret des religions est la valeur du cur de chaque homme. Martin Buber affirmait : "Commencer par soi-même : voilà la seule chose qui compte..."
Chaque religion témoigne de la valeur absolue de
la vérité. Nous savons tous reconnaître la différence essentielle entre les religions. Par le dialogue, on ne veut pas se placer au-dessus de tous, dans l'illusion d'une religion universelle. Pourtant, l'absolu de la vérité ne se résout pas en conflit, et encore moins en violence. Ce ne sont pas des convictions faibles qui mènent à la tolérance. Au contraire, dans le vide des convictions se développent des passions totalisantes, dangereuses et fondamentalistes. Le dialogue, comme nous le vivons, se nourrit d'identités fortes et convaincues. Notre dialogue veut être la rencontre entre des hommes et des femmes religieux, y compris dans la dimension profonde de la foi, "l'homme caché du cur". Le vrai dialogue porte, d'une part, sur la réalité, d'autre part, sur la spiritualité, et ce n'est pas la tentative d'uniformiser tout. Les religions appellent à être des hommes. Elles le font en ce temps qui est parfois inhumain. Le maître Hillel enseignait : "Si tu te trouves dans la circonstance dans laquelle il y n'a pas d'hommes, efforce-toi d'être homme." Voilà l'essentiel !
Les croyants sont appelés, je dirais contraints, à
vivre avec les autres : là où l'immigration condense
des populations différentes, où la diversité
devient occasion d'affrontement, dans un univers globalisé
où tout se rapproche. Le monde de demain a besoin de
croyants avec des convictions fortes pour être non pas une
galaxie d'identités en lutte, mais une vraie civilisation
du vivre-ensemble. Cette civilisation ne se nourrit pas d'irresponsabilité,
de braderie de la vérité, de vacuité de valeurs
: en revanche, elle a besoin de solidité des convictions,
de la patience constructive. Il est important que de solides convictions
donnent substance aux institutions nationales et internationales
de la vie ensemble.
Nous sommes nombreux à être convaincus qu'un
nouvel humanisme est nécessaire. Le XXe siècle
nous a vaccinés contre les faciles utopismes humanistes,
qui ont parfois imposé par la violence de nouvelles humanités.
Un nouvel humanisme, en plus d'un sain réalisme, a besoin
de racines, de religion, de sagesse. On le retrouve dans les puits
anciens de la foi, même si on boit leur eau en des temps
différents de ceux des fondateurs des religions.
Ainsi nous voulons accepter le défi d'un nouvel humanisme
à la lumière des différentes traditions religieuses.
L'humanisme a besoin de liberté. Les religions ne doivent
pas avoir peur de la liberté, dans un monde encore peu
libre où même la vie n'est pas garantie. Mais elles
rappellent aussi que l'homme n'existe pas dans une solitude abstraite
et individuelle. Les trois religions d'Abraham, différentes
entre elles, nous rappellent - de manière différente
- que la vocation d'un homme ne peut pas faire abstraction d'une
communauté de croyants. La foi en Dieu fonde de manière
sacrée la valeur de la personne humaine, mais la lie aussi
à un monde fait d'altérités.
C'est pourquoi nous avons cru en la nécessité
de poursuivre le dialogue, y compris entre mondes religieux et
humanisme laïque, parce que ce dernier, du moins en Europe,
est une importante composante de l'histoire de notre liberté,
de notre sens de l'homme, et même de notre recherche religieuse.
Les mondes religieux, à cause de leur histoire, ont pratiqué
le dialogue de façon limitée. Ils doivent non pas
s'éloigner de leurs racines - ce serait une folie - mais
avoir l'audace de regarder au-delà de leurs propre monde,
parce que personne n'est autosuffisant.
Devant le pessimisme qui s'impose avec des événements
funestes et dramatiques, les religions peuvent surtout allumer
l'espoir qu'il est possible de vivre ensemble, de créer
les conditions et les institutions pour une vie en commun entre
les peuples.
Nous nous sentons souvent entourés de trop de conflits
et de menaces. Amin Maalouf a observé : "A
vrai dire, si nous affirmons avec tant de rage nos différences,
c'est précisément parce que nous sommes de moins
en moins différents." L'impatience voudrait nous faire
trouver un ennemi à combattre, dont l'élimination
nous ferait trouver la paix et la sécurité. C'est
illusoire. La peur nous fait oublier le grand chemin parcouru
: le fait que nous ayons plus d'affinités les uns avec
les autres, que nous pouvons nous entendre, que la pauvreté
a été éloignée de beaucoup de régions
de la terre. Et si vraiment nous voulons un ennemi à combattre,
Jean Daniel a écrit : "C'est tout de suite trouvé. C'est ce qui provoque la mort de millions d'enfants sur la planète : la faim, le sida, les attentats-suicides, la haine..."
Les religions peuvent enseigner la patience de la recherche
de la paix. La patience est sens de la réalité;
jamais renoncement à l'espoir. La patience, c'est l'art
du dialogue. La patience est nécessaire dans un monde complexe,
parcouru par un processus de rapprochement et aussi par des processus
opposés, d'éloignements tumultueux et d'affrontements.
La patience se nourrit de la foi. C'est ce supplément d'âme
dont la vie civile, politique, la pensée, le débat
de notre temps semblent avoir un besoin incroyable.
Andrea Riccardi est le fondateur de la Communauté
de Sant'Egidio. Traduit de l'italien par Mario Giro. Texte extrait
de l'adresse d'ouverture, le 5 septembre 2004 à Milan,
des rencontres annuelles de la communauté de Sant'Egidio.
Intervention publiée dans le quotidien "Le Monde",
8 septembre 2004.

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